Pour combattre la polycrise, prévenir les ruptures technologiques
L’Europe doit accroître sa souveraineté technologique pour maîtriser la révolution ontologique de l’IA
| Résumé pour les décideurs
Les ruptures technologiques constituent l'un des principaux nœuds de la polycrise. Elles ne se limitent plus à transformer les économies. Elles reconfigurent les rapports de puissance, les chaînes de valeur, les conflits, les équilibres sociaux et les démocraties.
Dans un contexte de fragmentation géopolitique, d’accélération des crises écologiques et de décrochage économique européen lié à une priorité donnée aux dépenses du présent, elles deviennent des facteurs de vulnérabilité. L'intelligence artificielle, les données, les infrastructures numériques ou les plateformes traduisent des choix industriels, des rapports de force et des dépendances stratégiques. Pour l'Union européenne, dont le retard d'investissement nourrit une dépendance croissante à l'égard d'acteurs extra-européens, l'enjeu est de retrouver une capacité d'action stratégique.
Les innovations technologiques ne renforceront pas spontanément la compétitivité, la souveraineté ou la cohésion des sociétés européennes. Elles exigent une stratégie cohérente articulant politique industrielle, gouvernance internationale, régulation des marchés numériques et maîtrise des ressources critiques. Les propositions s'organisent autour de trois priorités complémentaires.
La première priorité consiste à sécuriser les infrastructures numériques et les chaînes d'approvisionnement stratégiques afin de réduire les vulnérabilités européennes. Elle appelle un effort massif d'investissement dans les infrastructures critiques afin de construire une autonomie stratégique limitée par la domination d'acteurs étrangers et d’assurer ainsi la résilience des services critiques face aux ruptures d'approvisionnement ou aux mesures de coercition technologique. Cette stratégie est complétée par un cadre international garantissant la neutralité des infrastructures numériques essentielles.
Elle repose également sur une stratégie intégrée combinant sécurisation des minerais critiques, développement de capacités européennes de raffinage, constitution de stocks stratégiques et déploiement d'une véritable politique d'économie circulaire et de sobriété numérique.
La deuxième vise à prévenir la capture de l'économie numérique et l'affaiblissement des capacités cognitives des sociétés. Face aux effets des plateformes sur l'information, la santé mentale et le débat démocratique, le rapport propose de doter l'Union européenne d'une capacité de supervision renforcée des systèmes d'intelligence artificielle à risque systémique, d’accroître la responsabilité des grandes plateformes, de reconnaître les risques sanitaires liés aux environnements numériques. Par ailleurs, les gains liés à l'intelligence artificielle doivent bénéficier à l'ensemble de l'économie plutôt qu'à un nombre limité d'acteurs. Cela suppose d'adapter la fiscalité internationale, de mieux répartir les gains de productivité, de préparer les systèmes éducatifs et de formation aux nouvelles compétences, tout en protégeant la création intellectuelle. Cette ambition s'étend au domaine monétaire avec le développement d'une stratégie européenne fondée sur l'euro numérique de banque centrale, le développement de stablecoins en euro et une gouvernance internationale limitant les nouveaux risques financiers liés à ces technologies.
La troisième priorité vise à construire une gouvernance européenne et internationale de l'intelligence artificielle et des données conciliant innovation, souveraineté et soutenabilité. Elle propose de faire de l'Europe un acteur normatif de premier plan en défendant des standards ouverts, interopérables et transparents dans les enceintes internationales. Cette gouvernance repose également sur une meilleure maîtrise de l'empreinte environnementale des technologies numériques grâce à des obligations de transparence, des critères énergétiques applicables aux infrastructures d'IA et une planification des usages en cas de tensions sur les ressources. Enfin, elle appelle à bâtir un cadre international de gouvernance des données fondé sur l'interopérabilité, la réciprocité et la protection des droits fondamentaux, tout en consolidant les espaces européens de données et l'effectivité du cadre européen de protection des données.
Au total, cette stratégie défend une vision de la souveraineté technologique qui ne repose ni sur le repli ni sur l'autonomie absolue, mais sur la capacité de la France et de l'Union européenne à maîtriser ses dépendances critiques, à orienter les règles internationales et à faire des ruptures technologiques un facteur de puissance, de prospérité et de résilience démocratique.
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