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COMBATTRE LA POLYCRISE


« Le risque est d’accorder autant, voire plus d’importance à la machine qu’à un être humain » souligne Serge TISSERON

Entretien intégré à la partie « Ruptures technologiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

· Polycrise,Ruptures technologiques

Psychiatre et psychanalyste, spécialiste des relations entre les enfants et les technologies numériques, Serge Tisseron s’intéresse aux effets des écrans et de l’intelligence artificielle sur le développement cognitif, affectif et social des enfants. Pour lui, l’usage des technologies numériques constitue un révélateur de l’évolution des pratiques éducatives et des politiques publiques liées à l’enfance. Les enjeux concernent à la fois le rôle des parents, la régulation nationale, et l’intégration des acteurs non traditionnels dans l’éducation numérique.

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Selon vous, quelles technologies numériques représentent aujourd’hui le plus de risques pour les enfants, et pourquoi ?

Les technologies numériques posent trois problèmes principaux pour les enfants.

● Le premier concerne la quantité d’écrans quotidienne, qui limite les alternatives aux activités numériques. Les enfants doivent avoir accès à d’autres formes d’activités, ce qui renvoie à la politique de la ville et à la place accordée aux enfants dans l’espace public, ainsi qu’au rôle des parents dans la proposition d’activités alternatives.

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● Le deuxième problème est celui de l’accompagnement, valable pour toutes les technologies, y compris l’intelligence artificielle (IA). Les enfants doivent pouvoir parler de ce qu’ils voient et font avec les écrans et les IA. Cela peut stimuler les compétences linguistiques et cognitives des plus jeunes et fournir des repères d’usage aux plus grands.

● Le troisième problème est lié à l’usage parental des technologies, ce qu’on appelle la « technoférence ». Les parents utilisant leur smartphone en présence de leur enfant peuvent nuire à la construction du langage, à la compréhension des émotions et à l’attachement sécurisant.

Concernant spécifiquement les IA génératives, elles simulent la présence et les émotions humaines sans en être pourvues. Pour encadrer l’usage selon l’âge, Serge Tisseron propose les balises :

● 3 ans : pas d’IA générative avant 6 ans.

● 6 ans : pas de peluche ni d’enceinte connectée avant 6 ans, pour éviter un conflit éducatif.

● 12 ans : pas d’agent conversationnel avant 12 ans.

● 18 ans : pas de compagnon digital avant 18 ans.

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Les réseaux sociaux et l’usage de l’IA posent-ils des risques spécifiques par rapport aux autres technologies ?

Le problème de l'ensemble de ces technologies réside dans le modèle économique des algorithmes, commun aux réseaux sociaux, aux jeux vidéo et aux IA. Il s'agit du modèle de l'économie de l'attention et de la captologie : retenir l'utilisateur le plus longtemps possible, lui prélever un maximum de données et l'amener à acheter le plus d'objets réels ou virtuels possible. Dans le cas particulier des IA, le problème est la dissonance cognitive, c'est-à-dire interagir avec une machine qui parle comme un humain. Le risque est d'accorder autant, voire plus d'importance à la machine qu'à un être humain.

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Comment les effets des écrans se manifestent-ils concrètement, et quelles conséquences sur le long terme ?

Les écrans affectent principalement le sommeil, en quantité et en qualité, à cause de l’exposition prolongée et de la lumière bleue des LED. Cela perturbe le rythme nycthéméral et retarde l’endormissement. Les perturbations du sommeil, en quantité et en qualité, ont des conséquences sur l’humeur, qui devient plus irascible et sensible aux propositions extrêmes, sur l’alimentation avec des risques de grignotage et de malbouffe, et bien entendu sur les capacités d’attention et de concentration, avec des conséquences sur les compétences scolaires et/ou professionnelles.

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Les écrans et les IA peuvent également provoquer repli social et vulnérabilité aux fausses informations.

Pour les IA, cinq risques spécifiques sont identifiés :

1. Appauvrissement cognitif – dépendance aux réponses de l’IA.

2. Émoussement affectif – tendance à évaluer toute situation selon le bénéfice/risque, nous éloignant des émotions.

3. Risque social – individualisation des solutions au détriment du collectif.

4. Risque politique – repli sur la sphère privée et désengagement public.

5. Risque mental – renforcement des pathologies existantes par l’IA qui accompagne l’usager.

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Comment prévenir les risques liés aux écrans sans tomber dans une interdiction totale ?

Une loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux et applications aux mineurs est actuellement en cours de mise en place. Il est essentiel de laisser aux parents la possibilité de lever cette interdiction et d’imposer leurs propres règles en termes de plateformes et de durée, s'ils jugent le jugent utile. Pour trois raisons :

● Les parents sont les meilleurs éducateurs de leurs enfants car connaissent leur maturité. Il faudrait en revanche les informer mieux. C’est là que l’état a un rôle à jouer.

● Bloquer les plateformes par défaut stimulera le dialogue familial, car les enfants devront argumenter pour convaincre leurs parents de leur donner accès à certains espaces.

● Cela évite aux parents d'avoir uniquement un rôle de « gendarme » et de croire à tort que ces interdictions suffisent à protéger leurs enfants de tous les dangers du numérique.

Pour ce qui concerne les IA, l’interdiction de l’usage des pronoms personnels s’impose comme une mesure nécessaire, car ils induisent une ambiguïté sur la personnalité et les émotions.

Que peut mettre en place à l’échelle nationale pour aider les enfants à développer un usage plus réfléchi des écrans ? Quels acteurs non traditionnels pourraient jouer un rôle clé ?

Il faut instaurer une très large éducation pour toute la population, y compris les seniors qui sont vulnérables aux arnaques et fake news. L'État doit organiser des campagnes d'affichage, et tous les professionnels de la santé doivent être impliqués. Il faut encourager les groupes d'échange autour de l'IA, car l'expérience est propre à chaque utilisateur, et l’expérience de chacun peut être utile à tous les autres.

Une politique de la ville centrée sur l’enfant est essentielle : ouverture gratuite des espaces de jeux et cours de récréation le week-end pour créer des alternatives aux écrans.

Proposition : Mettre en œuvre une politique de la ville centrée sur l’enfant pour leur offrir des alternatives aux écrans financièrement accessibles aux plus démunis.

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Comment aider les enfants à développer un esprit critique face aux images et aux contenus numériques ?

Cela passe par l’éducation et la régulation européenne. Les plateformes doivent avoir des conditions d’usage mieux régulées, et les utilisateurs de jeux vidéo devraient accéder à des explications sur les algorithmes et stratégies d’attention.

Proposition : Accroître la transparence des algorithmes en particulier sur les stratégies d’attention utilisées.

Voyez-vous des impacts positifs possibles ?

Oui, mais limitée par le modèle économique actuel. Les réseaux sociaux ne sont pas conçus comme des espaces de co-construction, ce qui restreint les effets positifs sur compétences cognitives, créativité et apprentissage.

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L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.

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