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COMBATTRE LA POLYCRISE

« La révolution digitale fait entrer les manipulations de l’information dans une nouvelle ère » avertissent Bruno COURTOIS, Thomas DELORME et François GRIME

Entretien intégré à la partie « Ruptures technologiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

· Polycrise,Ruptures technologiques

Experts des enjeux de défense et de sécurité, Bruno Courtois, Thomas Delorme et François Grime analysent la menace informationnelle comme une dynamique structurante des rivalités contemporaines, à la croisée des enjeux géopolitiques, économiques et technologiques. Nourrie par la désoccidentalisation du monde et l’explosion des environnements numériques, elle s’impose comme un multiplicateur de crises, amplifiant la polarisation des sociétés et fragilisant les institutions démocratiques. Face à ce phénomène durable, ils plaident pour une mobilisation effective des cadres juridiques existants, un renforcement exigeant de la régulation et de la transparence des plateformes, ainsi qu’un investissement de long terme dans la résilience sociétale, fondée sur l’éducation et la réduction des fractures sociales.

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Pourquoi observe-t-on aujourd’hui un regain d’intérêt pour les manipulations de l’information ?

La tromperie, la manipulation et la ruse ont toujours fait partie des modes d’action, qu’ils soient militaires ou économiques. Il ne s’agit donc pas d’un phénomène nouveau, mais de méthodes anciennes qui trouvent aujourd’hui un terrain particulièrement favorable.

Deux dynamiques majeures expliquent ce regain. D’une part, la désoccidentalisation progressive du monde, à l’œuvre depuis plusieurs années, alimente des logiques de confrontation géopolitique et de réaffirmation de puissance. Certains États cherchent à retrouver une position qu’ils estiment avoir perdue, ce qui intensifie les rivalités informationnelles.

D’autre part, l’explosion du numérique a profondément transformé les conditions de circulation de l’information. Celle-ci est désormais produite, déformée et diffusée à grande échelle, directement au sein des espaces privés via les smartphones.

Ce contexte crée un terreau particulièrement favorable aux manipulations de l'information. Celles-ci s'articulent étroitement avec la polarisation des sociétés : il est difficile de déterminer si la polarisation alimente les manipulations de l’information ou si l’inverse est vrai, tant les deux dynamiques se renforcent mutuellement.

Qui sont les acteurs des manipulations de l’information et quels usages en font-ils ?

Les États, en particulier autoritaires (comme la Chine, la Russie, l’Iran ou la Corée du Nord), constituent des acteurs centraux des stratégies de manipulation de l'information, en mobilisant des opérations d’influence visant à déstabiliser des processus politiques sensibles, notamment électoraux. Toutefois, ces pratiques ne sont pas l’apanage de ces régimes : d’autres puissances, y compris occidentales comme les États-Unis, peuvent également y recourir dans des logiques d’influence.

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Néanmoins, la désinformation ne se limite pas au champ politique. Elle s’inscrit désormais dans une logique économique structurée, avec un coût global estimé à 417 milliards de dollars selon une étude récente menée par Sopra Steria. Des entreprises peuvent également être ciblées par des campagnes de manipulation visant leur réputation ou leur valorisation, comme l’illustre le cas de Vinci, dont le cours de bourse a chuté après un faux communiqué de presse. Des groupes stratégiques tels que Dassault Aviation peuvent également être visés dans des contextes de tensions géopolitiques via des campagnes de dénigrement. Les secteurs les plus exposés incluent la finance, la défense et le luxe, ainsi que les entreprises incarnant l’influence française à l’international, à l’image de Naval Group dans le cadre de l’affaire AUKUS, qui a conduit à l’annulation par l’Australie d’un important contrat de vente de sous-marins, ou encore celles opérant dans des zones géopolitiquement sensibles comme le Moyen-Orient.

Enfin, les individus et les consommateurs constituent une cible majeure de ces stratégies, notamment à travers les faux avis en ligne, qui représentent la part la plus importante et la plus rentable de ces activités.

Ces méthodes reposent sur des outils et des infrastructures communs, ce qui leur confère un caractère profondément agnostique : elles peuvent être mobilisées indifféremment à des fins politiques, économiques ou criminelles, avec une forte adaptabilité.

Quel rôle jouent les plateformes numériques dans la diffusion de manipulations de l'information ?

Les plateformes numériques occupent une position centrale dans cet écosystème et constituent une couche majeure de vulnérabilité. Leur modèle économique repose sur la publicité ciblée et l’engagement, ce qui crée une tension structurelle avec la lutte contre la désinformation fondée sur des contenus viraux. Des revenus significatifs peuvent provenir de contenus frauduleux.

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Les dispositifs de vérification et de fact-checking existent, mais restent limités à l’échelle du phénomène, avec un financement mondial inférieur à 100 M$, en partie dépendant des plateformes elles-mêmes.

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Par ailleurs, les algorithmes de recommandation amplifient les contenus les plus engageants, favorisant mécaniquement la diffusion de désinformation.

Les démocraties sont-elles structurellement plus vulnérables aux manipulations de l’information ?

Les démocraties présentent des vulnérabilités structurelles directement liées à leurs principes constitutifs. La liberté d’expression et la libre circulation de l’information, renforcées par la généralisation du numérique, peuvent être exploitées à des fins de manipulation, en facilitant la diffusion, la viralité et la persistance de contenus trompeurs.

Ces dynamiques peuvent, à terme, fragiliser la confiance dans les institutions et alimenter des contestations portant sur la légitimité des processus électoraux. À l’inverse, certains régimes autoritaires réduisent ces risques en exerçant un contrôle plus strict de l’espace informationnel, ce qui limite en partie la propagation de récits concurrents.

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Cependant, les démocraties ne sont pas dépourvues de mécanismes de résistance. L’observation des campagnes d’influence montre que les populations sont rarement réceptives aux récits hostiles, ce qui atténue l’efficacité de nombreuses opérations de manipulations de l'information. Cette capacité de discernement et de résilience constitue un avantage structurel important.

Quelles réponses peuvent être apportées face aux manipulations de l'information ?

Les réponses reposent sur un ensemble de leviers complémentaires, qui doivent être articulés plutôt que pensés isolément.

Sur le plan juridique, les cadres existants permettent déjà de sanctionner une partie des pratiques en cause, notamment lorsqu’elles relèvent de la fraude, de l’usurpation d’identité ou d’autres infractions clairement identifiées. L’enjeu principal n’est donc pas tant la création de nouveaux outils que leur mobilisation plus systématique et plus efficace.

Proposition : Mobiliser pleinement l’ensemble des outils juridiques à notre disposition pour lutter contre les manipulations de l'information

Certaines zones grises subsistent néanmoins, en particulier autour de pratiques émergentes telles que la manipulation artificielle de l’engagement ou la création de comportements inauthentiques à grande échelle. Ces usages soulèvent la question d’un éventuel renforcement de l’encadrement, notamment lorsque leur finalité principale est la diffusion de contenus trompeurs.

Enfin, la régulation des plateformes demeure un axe structurant, en particulier sur les enjeux de transparence, de fonctionnement des algorithmes et de contrôle des contenus sponsorisés ou amplifiés. C’est à ce niveau que se joue une partie déterminante de la capacité à contenir les dynamiques de manipulation de l'information.

Proposition : Mieux réguler les plateformes en renforçant leurs obligations de transparence notamment en ce qui concerne le fonctionnement des algorithmes.

Comment les manipulations de l'information s’inscrivent-elles dans la polycrise et quelles perspectives à moyen terme ?

Les manipulations de l'information accompagnent l’ensemble du cycle des crises : elle peut en amont contribuer à les préparer, puis en accompagner le déroulement et enfin en influencer l’interprétation. Elle constitue ainsi un outil de déstabilisation au service d’intérêts géopolitiques et économiques.

Elles s’inscrivent également dans des logiques de conflictualité hybride, où les opérations informationnelles sont combinées à des actions cyber. En détournant l’attention et en semant la confusion, elle agit comme un obstacle direct à la prévention des crises.

À moyen terme, les manipulations de l'information devraient perdurer, mais les capacités de défense devraient également se renforcer, notamment dans les démocraties. Toutefois, le phénomène repose en grande partie sur des vulnérabilités sociales et psychologiques, liées à des formes de fragilité individuelle ou collective.

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De nouvelles menaces émergent avec l’intelligence artificielle. Au-delà des réseaux sociaux, la désinformation pourrait désormais viser directement les intelligences artificielles elles-mêmes, notamment à travers la pollution des bases de données utilisées pour entraîner les modèles de langage. Cette évolution pourrait s’avérer particulièrement efficace dans la mesure où l’utilisateur final ne dispose pas des mêmes réflexes de vérification que face aux contenus visibles sur les réseaux sociaux, accordant souvent une confiance implicite aux réponses produites par ces systèmes.

Face à ces évolutions, le renforcement de la résilience constitue un enjeu central. À long terme, il passe par l’éducation, la lutte contre la polarisation et la réduction des fragilités sociales. À plus court terme, un équilibre doit être trouvé entre régulation des plateformes, transparence et sensibilisation des publics, ainsi que responsabilisation des acteurs politiques et médiatiques.

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Enfin, les sociétés devront apprendre à évoluer dans cet environnement informationnel dégradé, en développant des capacités d’adaptation et de vigilance. Les manipulations de l'information s’inscrivent dans une logique durable de confrontation entre stratégies offensives et mécanismes de défense.

Quel rôle pour les institutions internationales et européennes ?

Malgré les tensions géopolitiques, le maintien de canaux de dialogue reste essentiel, y compris avec des acteurs opposés. Toutefois, les marges de manœuvre demeurent limitées sur les enjeux directement liés aux manipulations de l'information, notamment avec certains pays, où le sujet est particulièrement difficile à traiter.

Des approches indirectes peuvent néanmoins permettre de générer du consensus, en abordant des thématiques connexes plus consensuelles. Par exemple, la protection de l’enfance ou les enjeux liés aux contenus générés par l’intelligence artificielle (comme la “nudification” de personnes) apparaissent comme des points d’entrée plus fédérateurs, y compris avec des États aux positions divergentes.

L’échelon européen apparaît aujourd’hui comme le plus pertinent pour agir sur les grandes plateformes numériques. Les États pris individuellement disposent de leviers limités, tandis qu’une action coordonnée à l’échelle de l’Union permet d’exercer une influence plus significative.

Dans ce contexte, l’Europe se trouve dans une position intermédiaire, prise entre les pressions des puissances étatiques et celles des grandes entreprises technologiques, ce qui renforce la complexité de son positionnement stratégique.

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L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.

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