Face à l’accélération de l'anthropocène, l’Europe peut inventer un modèle réconciliant prospérité, sobriété et habitabilité
Face à l’accélération de l'anthropocène, l’Europe peut inventer un modèle réconciliant prospérité, sobriété et habitabilité
Vue d'ensemble de la partie « Crises écologiques » de l'étude « Combattre la polycrise »
Face à l’émergence de ces priorités concurrentes, les crises écologiques, qui exigent de penser le temps long, sont passées au second plan. En 2015, le monde s'accordait sur les Objectifs de développement durable puis, à la COP 21, 190 États signaient l'accord de Paris pour contenir le réchauffement climatique en deçà de +2 °C d’ici la fin du siècle, tout en poursuivant les efforts pour le limiter à +1,5 °C. Dix ans plus tard, le monde a basculé dans une nouvelle époque. L’ordre géopolitique mondial s’est fragmenté, les déséquilibres macroéconomiques se sont accentués, les conflits armés se sont généralisés, les crises énergétiques se sont succédées et l’intelligence artificielle a changé d’échelle.
Au niveau national, une nouvelle vague de gouvernements populistes nie l'origine humaine des crises écologiques, quand les autres sont à l'heure du réarmement et de la compétition économique et technologique dans un monde devenu incertain. Au niveau international, l'heure est au désenchantement. Les deux derniers G7 ont éludé le climat pour préserver le dialogue avec Washington, sorti de l'accord de Paris, et le communiqué de la COP 30 ne fait aucune mention des énergies fossiles. Le consensus est ramené au plus petit dénominateur commun, dicté par les pétro-États. La biodiversité, moins clivante, n'est pas mieux traitée pour autant. Le G7 de 2025 n'en a retenu que la coopération en cas de feux de forêt, et les travaux de la présidence française de 2026 n'ont trouvé aucune traduction dans les déclarations du sommet d'Évian.
Paradoxalement, les crises écologiques ne cessent de s’aggraver. Chaque année le climat continue de se réchauffer, la biodiversité de s’effondrer un peu plus et les ressources de s’épuiser. Le monde se dirige vers un réchauffement de +2,9 °C d'ici la fin du siècle. Au rythme actuel des émissions, le budget carbone compatible avec l'objectif de +1,5°C sera épuisé d'ici quatre ans, celui de 2 °C en vingt-cinq ans. La biodiversité, elle, traverse la sixième extinction de masse de l'histoire de la planète, la première d'origine humaine. Les espèces disparaissent à un rythme 100 à 1 000 fois supérieur au rythme naturel et, si la trajectoire se poursuit, 30 à 50 % d'entre elles pourraient avoir disparu d'ici 2050. Les ressources, enfin, sont prélevées bien au-delà de ce que la Terre peut fournir durablement. Il faudrait déjà 1,73 planète pour subvenir aux besoins de l'économie mondiale, et les projections socio-économiques laissent présager une augmentation des pressions dans la suite du siècle.
Le moteur de notre prospérité est devenu celui de notre déséquilibre. Deux cent cinquante ans de révolutions industrielles, permises par les énergies fossiles, ont bâti la société moderne et ses innombrables progrès, de l'allongement de l'espérance de vie au recul de l'extrême pauvreté. Mais ce même développement nous a menés jusqu’aux limites de notre planète. Sept des neuf limites planétaires ont désormais été franchies. La prospérité apportée par le développement économique des derniers siècles a été financée par la consommation d'un stock plutôt que par un flux de revenu durable.
Ce déséquilibre menace les fondations même de nos sociétés. La Terre est un système complexe, dans lequel climat, biosphère, océans et cycles biogéochimiques sont interdépendants et se régulent mutuellement. La relative stabilité de l’Holocène ces douze mille dernières années a rendu possible l’essor de l’agriculture, de la sédentarisation puis des sociétés complexes. Or les perturbations actuelles poussent plusieurs composantes du système Terre vers des seuils critiques, au-delà desquels les mécanismes amortisseurs pourraient céder la place à des rétroactions amplificatrices, entraînant des bascules difficilement réversibles vers un autre état d'équilibre. En approchant ou en franchissant ces seuils, nous quittons ainsi les conditions environnementales dans lesquelles nos sociétés se sont construites et entrons en terre inconnue.
L'effondrement des fondations écologiques est un risque direct pour la prospérité de nos sociétés, leur stabilité économique et les progrès sociaux souvent tenus pour acquis. Aussi technologiquement avancées soient-elles, nos sociétés demeurent ancrées dans la nature. Bien qu’un citadin puisse se sentir distant des écosystèmes naturels, une de ses respirations sur deux provient du phytoplancton marin. Sur le plan économique, 55 % du PIB mondial, soit environ 58 000 milliards de dollars, est issu de chaînes de valeur reposant modérément ou fortement sur la nature. Plus largement, l'économie mondiale tout entière repose sur des services écosystémiques irremplaçables : un cycle de l'eau régulier, un climat stable, un air respirable, des sols vivants.
Les crises écologiques ne constituent donc pas un problème de second plan de notre époque, relevant du seul registre moral : elles appellent une réponse internationale rapide et à la hauteur des enjeux. Le coût de l'inaction est d'ailleurs déjà documenté. Retarder de dix ans la lutte contre l'érosion de la biodiversité pourrait en doubler la facture, tandis que différer l'action climatique entraînerait un surcoût estimé à 500 milliards de dollars par an. Le constat, synthétisé par le GIEC et largement partagé dans la littérature scientifique, est sans appel : l'inaction climatique coûtera plus cher que les efforts nécessaires pour maintenir le réchauffement sous 2 °C, cinq fois plus selon certaines études, voire dix à vingt fois plus selon les travaux de Nicholas Stern.
Face au franchissement des limites planétaires, ralentir apparaît comme une première piste de réponse intuitive. Dans un monde fini, où les flux physiques ne peuvent croître indéfiniment et où l’humanité prélève déjà davantage que ce que la Terre peut durablement régénérer, l’idée s’impose presque d’elle-même : lever le pied, consommer moins, produire moins, organiser la décroissance plutôt que la subir. La poursuite de la croissance comme fin en soi peut d'ailleurs être questionnée sur le fond. Aurélien Barrau la compare à la stratégie d’une cellule cancéreuse et l'économiste Richard Easterlin remettait en cause dès 1974 la corrélation entre croissance et bonheur.
Cependant, la décroissance volontaire se heurte à un contexte mondial de polycrise qui y est peu propice. Les États-Unis de Donald Trump sont engagés dans un agenda d'abondance et de domination énergétique. Une opposition idéologique par ailleurs ancienne, où dès 1992, à Rio, George H. W. Bush affirmait que « le mode de vie américain n'est pas négociable ». Ailleurs, l'instabilité internationale pousse les pays à accélérer leur économie, pour soutenir des budgets de défense en hausse et tenir leur rang dans une compétition économique et technologique féroce. S'y ajoute le blocage des finances publiques : dès que le taux d'intérêt de la dette dépasse la croissance, toute chose égale par ailleurs, son service progresse plus vite que les recettes de l'État, créant une pente rapidement glissante aux niveaux d'endettement actuels.
Au-delà du contexte de polycrise, nos sociétés modernes pourraient être structurellement condamnées à accélérer. Le sociologue Hartmut Rosa qualifie une société de moderne lorsqu’elle se stabilise de manière dynamique : elle a besoin de croissance non pour posséder davantage, mais pour maintenir ce qu’elle possède déjà. Une partie de cette dynamique trouve son origine dans le fonctionnement concurrentiel du capitalisme, qui pousse à innover, à accroître la productivité et à accélérer la rotation du capital. Dès qu’une innovation procure un avantage à certains acteurs, les autres doivent suivre sous peine de décrocher, alimentant un processus de destruction créatrice schumpétérienne qui rend continuellement l’existant obsolète. Croître et innover deviennent ainsi nécessaires, pour une entreprise comme pour une nation, pour éviter de perdre son rang. La course à l’intelligence artificielle l'illustre : quels que soient les doutes que son développement soulève, les gouvernements peuvent difficilement rester à l’écart sans s’exposer à un décrochage économique et à une dépendance accrue envers les pays qui maîtriseront cette technologie. Une fois encore, le monde accélère moins pour rendre l’avenir plus désirable que par contrainte.
Si nos sociétés sont ainsi condamnées à accélérer sous peine d'effondrement de leurs institutions, décroître supposerait de sortir du capitalisme. Or le capitalisme n'est pas un simple système économique que l'on remplacerait au gré d'une élection, mais un processus historique, politique, technologique, juridique et culturel, engagé depuis plus de cinq siècles. Réinventer nos sociétés, nos lois, nos systèmes monétaires et nos institutions, dans une majorité des pays, sans avoir une alternative qui fait consensus, ni garantie qu’elle soit plus respectueuse de la nature, dans un contexte de fragmentation géopolitique, et alors qu’il ne nous reste que 25 ans de budget carbone pour limiter le réchauffement climatique en dessous de 2°C semble avoir une probabilité de succès qui tend vers zéro.
Faire face aux crises écologiques dans un contexte de polycrise exige de composer avec le monde tel qu’il est, dans toute sa complexité, et non tel qu’on voudrait qu’il soit. Pensée isolément, la décroissance volontaire apparaît comme une réponse cohérente, désirable même pour nombre de citoyens aspirant à un mode de vie plus sobre et plus résonnant. Replacée dans un monde qui se brutalise, en compétition et endetté, elle s'apparente, malheureusement, à un vœu pieux.
Reste alors une question ouverte : sommes-nous prisonniers d’un monde qui dépasse déjà les limites planétaires tout en étant contraint d’accélérer davantage, et donc d’aggraver les crises écologiques ? Cette impasse peut être rapprochée de l'expérience de l'absurde développée par Albert Camus. Le besoin d’action écologique ressenti par nombre de citoyens, dans un élan de défense de la vie sur Terre, se heurte au silence et à l’inertie d’un monde qui semble incapable d’y répondre.
Face à cette forme contemporaine d’absurde, une première erreur serait de succomber au nihilisme de l’inaction. Le caractère apparemment insoluble de la situation ne saurait justifier la résignation. Les crises écologiques appellent au contraire une forme de révolte : cela ne peut continuer ainsi. Mais une seconde erreur serait d’attendre un grand soir de l’écologie. Une sortie immédiate et totale du système économique actuel, dans l'ensemble des pays du monde, semble peu réaliste. Faire de cette rupture la condition de la transition écologique risquerait alors de renforcer le sentiment d’impuissance auquel la révolte cherche précisément à répondre. L’imposer quel qu’en soit le prix au prétexte d’une grande cause finale écologique reviendrait à contredire la nature même de l’élan qui pousse à faire face aux effondrements écologiques. Comme l’écrivait Albert Camus, « je me révolte, donc nous sommes ».
Une voie pragmatique reste possible. Une forme de révolte mesurée, à la hauteur de toute la gravité des crises écologiques, ancrée dans la réalité d’un contexte international tel qu’il est, avec les autres priorités qui en découlent, et sans la radicalité d’un effondrement économique planifié aux conséquences irréversibles pour un grand nombre de citoyens. Il faut changer les règles du jeu. Si nous ne pouvons changer ni le rythme du monde ni l'ordre qui le régit dans l'immédiat, il nous reste à en changer les règles, car l'économie n'obéit qu'aux règles qu'on lui fixe. Ce sont elles qui, aujourd'hui, récompensent l'exploitation du système Terre. Ce sont elles que nous pouvons réécrire pour qu'elles cessent de le faire.
Ce chantier commence par le retour d'un État stratège, qui retrouve une vision de long terme et reconnaisse la réponse aux crises écologiques comme un devoir, inscrit dans la nature même du contrat social. Un devoir qu'il se doit de porter jusqu'à l'échelle internationale, seule capable de changer efficacement les règles du jeu. Sa première exigence est la cohérence, l'État ne peut entraîner les autres acteurs qu'en cessant de financer d'une main ce qu'il combat de l'autre. Vient ensuite la correction des défaillances du marché, en réécrivant ce qui décide aujourd'hui de la rentabilité, pour que l'économie cesse de récompenser l'exploitation du système Terre et que la grammaire économique héritée d'un monde sans limites s'ajuste enfin aux réalités du XXIe siècle. Là où le prix seul ne peut porter la transformation, la norme prendra le relais, pour bâtir une économie circulaire et efficace. Enfin, cette réponse ne tiendra que si elle parvient à incarner un « nous ». Elle doit fédérer, montrer qu’elle parle aux sensibilités de chacun, unir la nation face à une menace commune. Ce « nous » ne s’arrête ni aux frontières ni au présent, il embrasse l'ensemble des nations et les générations à venir.
Faire de la nature et du climat une priorité stratégique des États
Face à des crises écologiques reléguées au second plan alors qu’elles ne cessent de s’aggraver, l'État est appelé à jouer un rôle central. Le marché, laissé à lui-même, reste aveugle à la dégradation du système Terre, et nul autre que la puissance publique ne peut réorienter les forces économiques, coordonner une réponse à l'échelle internationale et poser les protections qu'exige le vivant. Avant de s’attaquer aux causes structurelles qui poussent nos sociétés à accélérer sans cesse et à surexploiter les capacités du système Terre, l'État doit d’abord faire de la réponse aux crises écologiques une véritable priorité stratégique.
Loin d'être une priorité comme une autre, la protection des systèmes essentiels relève du devoir des États et doit être reconnue comme un intérêt vital de la Nation. Toutefois, les crises écologiques ignorant les frontières, ce devoir ne s'accomplira que coordonné à l'échelle internationale, porté par un État crédible, cohérent dans sa propre dépense, qui est prêt à user sans attendre de ses leviers directs, de la commande publique aux limites posées à l'activité économique.
Ériger les systèmes essentiels en intérêt vital de la Nation
Un certain nombre de systèmes essentiels conditionnent le fonctionnement de toute société. Une eau potable, un air respirable, un climat stable ou encore des écosystèmes en bonne santé constituent les fondations matérielles sur lesquelles tout le reste repose. La nature assure gratuitement ces services écosystémiques et nous n'en percevons la valeur que lorsqu'ils viennent à manquer. Ces systèmes se dégradent aujourd'hui à un rythme qui menace leur capacité à soutenir nos sociétés. Leur protection relève désormais de la responsabilité publique.
L'État a le devoir de s'en porter garant, car sa raison d'être en dépend. Le contrat qui fonde toute autorité politique repose sur une promesse, celle de protéger ceux qui s'y soumettent. Chez Hobbes, cette protection vise d'abord la préservation de la vie ; avec Locke, elle s'élargit à la possibilité de mener une vie digne et de jouir de ses libertés. Or aucune liberté, d'entreprendre, de se déplacer, de se nourrir ou de penser, ne s'exerce sur une terre invivable. Préserver l'environnement c'est garantir le socle sur lequel reposent la vie et toutes les libertés. Un État qui laisse se dégrader les systèmes essentiels dont dépend la vie sur son territoire trahit la finalité qui le fonde. Cette responsabilité ne s'arrête pas au présent. Comme l'a montré le philosophe Hans Jonas, la puissance acquise par nos sociétés leur impose un devoir inédit, celui de préserver les conditions mêmes d'une vie humaine pour ceux qui viendront. Le devoir de l'État s'étend ainsi à ceux qui n'ont pas encore voix au chapitre.
Un tel devoir ne se range pas parmi les politiques ordinaires. Ce dont dépendent à la fois la vie de la population et l'exercice de ses libertés ne relève pas de l'arbitrage courant, mais de la mission première de l'État. Protéger les systèmes essentiels devient alors une fonction régalienne, au même titre que la défense du territoire. La menace est d'une autre nature, plus lente et plus diffuse, mais ses conséquences ne sont pas moindres.
Il appelle également une contrepartie, un droit que le citoyen puisse faire valoir. Puisque l'État doit par essence préserver les systèmes essentiels, chacun est fondé à lui en demander compte et à contester devant le juge les décisions qui les dégradent. C'est ce qui distingue un droit fondamental d'une simple intention, il peut être opposé à l'État. Pourtant, même en France, où la Charte de l'environnement de 2005 lui a donné valeur constitutionnelle, l'écart entre le principe et son application reste grand. Régulièrement mis en balance avec des intérêts économiques immédiats, ce droit demeure privé du poids que l'État accorde aux causes qu'il tient vraiment pour vitales.
La protection des systèmes essentiels doit être dotée des moyens de son rang. La défense n'est pas seulement proclamée fondamentale, elle dispose d'un budget sanctuarisé, soustrait aux arbitrages annuels, d'une administration puissante, d'une planification de long terme, d'un renseignement et de systèmes d'alerte. L'environnement, lui, reste riche de principes et pauvre de moyens. Tant que le rang qu'on lui reconnaît en droit ne se traduit pas dans les instruments concrets de l'action publique, il demeure une déclaration sans portée.
Proposition #1 | Reconnaître les systèmes essentiels comme un intérêt vital de la Nation, dont la protection incombe à l'État au titre de ses fonctions régaliennes, comme la défense du territoire. Ce statut suppose trois engagements :
- Consacrer dans le droit, au plus haut niveau de la hiérarchie des normes, l'accès à ces systèmes comme un droit fondamental que l'État a le devoir de garantir, et dont le respect s'impose à l'ensemble de son action ;
- Sanctuariser une part des budgets nationaux pour la protection et la restauration de ces systèmes, à l'abri des arbitrages de court terme ;
- Surveiller leur état en continu et mettre en place des mécanismes d'alerte précoce, afin de déclencher l'action publique tant qu’il en est encore temps.
Remettre les crises écologiques au sommet de l’agenda international
Face à l’émergence de priorités concurrentes, à un revirement idéologique qui conteste dans certaines grandes puissances jusqu'à la réalité du problème, la communauté internationale a relégué les crises écologiques au second rang de ses préoccupations, au moment précis où leur aggravation imposerait l'inverse.
Ce retrait est regrettable, car une partie des crises écologiques est mondiale par essence et appelle des réponses à la même échelle. Le climat en est l'exemple le plus clair : une tonne de CO2 émise à Pékin ou à Washington pèse autant sur les canicules et les feux de forêts en France qu'une tonne émise à Paris. Aucun pays ne peut donc contenir le réchauffement, fût-ce sur son seul territoire, sans une réduction coordonnée des émissions mondiales. La biodiversité peut obéir à des logiques voisines : les quotas qu'un État impose sur la pêche du thon rouge restent vains si ses voisins surexploitent l'espèce. La coopération internationale est ainsi une condition nécessaire du succès, et relève à ce titre du devoir de l'État de protéger l'intérêt vital de la Nation.
Il y a quelque chose de révoltant à voir le climat disparaître de l'agenda du G7 deux années consécutives, et du G20 en 2026, alors que le temps presse. Naît alors le sentiment de passer à côté de l'Histoire, et de commettre une faute morale que les générations futures ne manqueront pas de mesurer. Cette indignation est légitime, il faut la tenir, mais elle ne suffit pas à elle seule. Max Weber distinguait l'éthique de la conviction, qui juge un acte à la pureté du principe qu'il affirme, et l'éthique de la responsabilité, qui le juge à ses conséquences réelles. Exiger l'inscription du climat comme ligne rouge préalable au dialogue satisferait la première, au risque de faire quitter la table aux États-Unis et de paralyser toute discussion sur la sécurité, les déséquilibres macroéconomiques ou l'intelligence artificielle, que la polycrise rend tout aussi urgentes.
La responsabilité commande alors un autre calcul. Préserver les forums internationaux pour ce qu'ils permettent encore d'accomplir sur les autres fronts de la polycrise, plutôt que d'y livrer un combat climatique perdu d'avance. Si le G7 de Kananaskis avait échoué à aboutir à un communiqué commun malgré l’alignement de l’agenda aux priorités américaines, celui d’Evian a montré que cette approche pragmatique peut fonctionner. Cette approche n'est cependant responsable qu'à la condition que la réponse aux crises écologiques soit portée avec d'autant plus de force ailleurs. Sans ce report effectif, le pragmatisme cesse d'être une éthique de la responsabilité pour devenir l'alibi commode de l'inaction. L'effort doit se déplacer vers les enceintes internationales où l'on peut encore avancer sur les questions écologiques.
Les COP demeurent des plateformes de dialogue précieuses sur le climat comme sur la biodiversité. Désertées par certaines grandes puissances, elles n'en restent pas moins l'occasion de poursuivre le dialogue avec un très grand nombre de pays. Elles gardent toute leur valeur pour remettre les enjeux écologiques au sommet de l’agenda international. Y concentrer l'effort ne serait pourtant pas le plus efficace, leurs décisions se réduisant souvent au plus petit dénominateur commun. Si elles ont permis de grands progrès, il faut lucidement reconnaître que les prochaines avancées majeures se joueront sans doute sur un autre terrain.
Les coalitions de volontaires, plus restreintes mais plus déterminées, offrent une voie internationale prometteuse pour redoubler l'effort écologique. Avancer avec un cercle d'États résolus à agir permet l'adoption de règles et de mécanismes véritablement contraignants, sans rester suspendu au veto des plus réticents. Ce minilatéralisme est sans doute la voie la plus pragmatique dans le monde tel qu'il est. On objectera qu'aucun groupe de pays n'a rationnellement intérêt à s'engager le premier, à porter le coût de la transition quand les bénéfices se répartiront sur tous, y compris sur ceux qui ne font rien. C'est la configuration bien connue du dilemme du prisonnier. La logique du club climatique, théorisée par le prix Nobel d'économie William Nordhaus, y apporte une issue. Elle consiste à rendre l'adhésion à la coalition plus avantageuse, commercialement, que le maintien à l'écart. Au-delà d'une masse critique de membres, faire cavalier seul devient alors économiquement irrationnel, quelles que soient les convictions écologiques du gouvernement concerné. Ce même ressort est ce qui permet à la coalition de s'élargir avec le temps, jusqu'à atteindre l'échelle qu'exigent les enjeux. Cette voie n'a rien de théorique. Le Protocole de Montréal, l'une des coopérations internationales les plus réussies face à un problème écologique mondial, ayant permis d’enrayer la destruction de la couche d'ozone, a procédé de la sorte, une coalition de pays précurseurs entraînant progressivement le reste du monde.
Proposition #2 | Inscrire la coopération écologique internationale parmi les devoirs de l'État, au service de l'intérêt vital qu'il a pour mission de protéger. Remettre les crises écologiques au plus haut niveau de l'agenda international, sans en faire un préalable qui bloquerait, dans certains forums, les discussions sur les autres fronts de la polycrise, à condition de porter l'effort de transformation avec d'autant plus de force vers des coalitions de volontaires conçues pour s'élargir jusqu'à rallier les États restés en retrait.
Mettre la dépense publique en cohérence avec l’action écologique
À l'échelle mondiale, les subventions et autres formes de soutien public néfastes à l'environnement sont estimées à au moins 2 700 milliards de dollars par an, soit environ 2,5 % du PIB mondial (Koplow et Steenblik, 2024). Ils recouvrent les soutiens aux énergies fossiles, à l'agriculture intensive, à la pêche industrielle et à d'autres activités qui dégradent la nature. En face, les financements publics consacrés aux solutions fondées sur la nature, protection, restauration et gestion durable des écosystèmes, avoisinent 200 milliards de dollars (UNEP, 2026). Les périmètres ne se recouvrent pas exactement, mais l'écart d'ordre de grandeur est éloquent.
Le constat est sans détour, l'argent public sert aujourd'hui davantage à dégrader l'environnement qu'à le protéger. C'est une aberration, et elle doit être corrigée en priorité. Puisque l'État a le devoir de protéger les systèmes essentiels, il ne peut, dans le même temps, en financer la destruction. Tant qu'il finance d'une main ce qu'il doit combattre de l'autre, il n'aura ni la légitimité ni la crédibilité nécessaires pour entraîner les autres acteurs. Comme le rappelait Albert Schweitzer, «l'exemplarité n'est pas une façon d'influencer les autres, c'est la seule ».
Les engagements internationaux ne manquent pourtant pas, du G20 de Pittsburgh en 2009, où fut promise la suppression progressive des subventions fossiles inefficaces, jusqu'au G7, qui s'était fixé 2025 pour échéance. Mais plus de quinze ans après Pittsburgh, ces soutiens dépassaient encore 900 milliards de dollars en 2024. S'ils peinent à se concrétiser, c'est que la subvention aux énergies fossiles n'est pas la maladie, mais le symptôme d'une dépendance. Tant qu'une économie reste dépendante des énergies fossiles, augmenter subitement le prix des combustibles dont dépendent, sans alternative immédiate, une majorité de ménages pour se déplacer, se chauffer ou cuisiner a peu de chances d'être accepté socialement, comme l'a rappelé la crise des gilets jaunes.
Les subventions fossiles inefficaces, en revanche, celles qui abaissent le prix de l'énergie pour tous et profitent d'abord aux ménages aisés, peuvent être supprimées sans délai. Les cibler dégagerait précisément de quoi mieux protéger les plus vulnérables, un tiers des recettes récupérées suffisant à compenser intégralement la moitié la plus pauvre de la population (FMI, 2026). L'échéance de 2025 étant passée, elles n'ont plus aucune raison de perdurer. Restent celles dont des ménages modestes dépendent réellement. Celles-là ne peuvent être coupées brutalement. Leur extinction doit s'inscrire dans un plan de sortie des énergies fossiles qui réoriente les montants économisés vers l'accessibilité des alternatives bas-carbone et accompagne les foyers les plus vulnérables jusqu'à ce qu'ils puissent s'en passer. La subvention disparaît alors non par sevrage, mais parce que la dépendance qui la justifiait a été levée.
Proposition #3 | Supprimer sans délai les subventions inefficaces aux énergies fossiles et affecter une part des recettes ainsi dégagées à la protection ciblée des ménages les plus vulnérables. Programmer l'extinction des subventions restantes au rythme d'un plan de sortie de la dépendance des ménages aux énergies fossiles, en aidant les plus modestes à accéder aux alternatives bas-carbone pour se déplacer, se chauffer et cuisiner.
Les subventions dommageables à la nature obéissent à une autre logique. Il ne s'agit plus d'accompagner la sortie d'une dépendance, mais de corriger un soutien public qui entretient des modèles de production épuisant les écosystèmes, de l'agriculture intensive à la pêche industrielle. Les États en ont reconnu le coût fin 2022 en adoptant le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, qui prévoyait de réduire, réformer ou supprimer ces soutiens à hauteur d'au moins 500 milliards de dollars par an d'ici 2030. Comme pour les énergies fossiles, l'engagement peine à se traduire en actes. Il s'y ajoute ici un blocage conceptuel. La nature néfaste d'une subvention comporte une part de subjectivité et varie d'un contexte à l'autre. Tant que ce point n'est pas tranché, rien ne suit.
L'accord conclu à l'Organisation mondiale du commerce sur les subventions à la pêche suggère une issue. Plutôt que de qualifier chaque aide en elle-même, il cible les situations où tout soutien à la poursuite de l'exploitation devient dommageable, à commencer par la pêche d'une espèce déjà surexploitée. Le critère cesse d'être la nature de la subvention pour devenir l'état du milieu qui la subit. Transposée plus largement, cette logique reviendrait à définir des lignes rouges écologiques, sols épuisés, ressources en déclin ou milieux protégés, au-delà desquelles aucune aide publique ne pourrait soutenir la poursuite ou l'intensification de l'activité.
Reste à décider du sort de l'argent ainsi libéré. La suppression pure retire aux secteurs concernés des moyens dont ils dépendent sans rien offrir en échange, quand la réorientation allège les pressions sur la biodiversité sans renoncer aux objectifs économiques et sociaux auxquels ces subventions répondaient. Le soutien public n'est pas retiré mais redirigé vers des pratiques soutenables.
Subsiste une dernière objection, celle de la compétitivité. Réorienter plutôt que supprimer préserve le producteur d'une perte de soutien, mais ne le met pas à l'abri d'un désavantage face à des concurrents étrangers dispensés de faire évoluer leurs pratiques. Une coordination internationale renforcée, adossée à des mécanismes réguliers de suivi et de redevabilité, offrirait la garantie de réciprocité nécessaire pour lever l’inertie alimentée par cette crainte.
Proposition #4 | Atteindre la cible du Cadre mondial de Kunming Montréal en réduisant d'au moins 500 milliards de dollars par an, d'ici 2030, les subventions dommageables à la nature, par trois moyens :
- Définir des lignes rouges écologiques communes, fondées sur l'état des milieux, au-delà desquelles aucun financement public ne peut soutenir la poursuite ou l'intensification d'une activité ;
- Réorienter les montants ainsi libérés vers des pratiques de substitution durables, l'accompagnement des acteurs et la restauration des écosystèmes ;
- Renforcer la coordination internationale par des mécanismes réguliers de suivi et de redevabilité.
Enfin, la réforme des subventions doit être complétée par une réforme de la commande publique. Ce que l'État achète l'engage autant que ce qu'il finance, et il ne peut continuer de cautionner par ses propres marchés des pratiques dont il proclame par ailleurs la nocivité. Au-delà de cette mise en cohérence, la commande publique est un levier considérable. Représentant 13 à 20 % du PIB dans la plupart des pays, soit près de 9 500 milliards de dollars par an à l'échelle mondiale, l'achat public a le poids de réorienter des marchés. Y introduire des exigences environnementales transformerait cette masse en un véritable moteur de la transition.
Proposition #5 | Rendre progressivement obligatoires, dans les marchés publics, des critères environnementaux portant notamment sur l'empreinte carbone, les atteintes à la biodiversité, la consommation d'eau, l'origine et la part recyclée des matériaux, leur durabilité et leur recyclabilité, ainsi que l'absence de substances dangereuses pour la santé et les écosystèmes, selon un calendrier public couvrant l'essentiel de la commande d'ici 2030.
Tracer les limites qui protègent l'intérêt vital
Avant de s'attaquer aux racines structurelles des crises écologiques, l'État dispose, en plus du pouvoir de sa dépense, de celui de fixer des limites à l'activité des individus et des entreprises, pour soustraire à l'exploitation ce qui doit être préservé et proscrire les pratiques dont les nuisances excèdent les services rendus. Ces limites peuvent être spatiales, temporelles ou porter sur des activités et des technologies en particulier.
Le Protocole de Montréal montre l’efficacité de telles limites. Signé en 1987 pour éliminer les substances responsables de la destruction de la couche d’ozone, il a depuis supprimé plus de 99 % des substances visées et demeure l’un des accords environnementaux les plus efficaces jamais conclus. Plutôt que de tout interdire immédiatement, il a temporairement préservé les rares usages dépourvus de solution de remplacement, notamment certains inhalateurs médicaux, avant de les éliminer à mesure que des substituts apparaissaient. Cette approche a consacré le critère d’« usage essentiel », selon lequel une substance dangereuse ne peut être maintenue que si elle est indispensable à la santé, à la sécurité ou à une fonction vitale de la société et qu’aucune alternative acceptable n’existe. L’interdiction devient ainsi ciblée, progressive et, à terme, définitive. La même méthode pourrait aujourd'hui s'appliquer aux PFAS, ces composés toxiques dits « éternels » ou aux pesticides les plus nocifs, qui ravagent des écosystèmes entiers et font peser de sérieuses inquiétudes sur la fertilité (Guilioni et al., 2022).
L'apposition de limites est un levier puissant, que tous les pays emploient déjà pour fixer le cadre dans lequel évolue leur société. Ce cadre reste cependant trop permissif, comme en témoignent les effondrements écologiques à l'œuvre. Le resserrer est l'une des premières responsabilités des États. Encore faut-il en reconnaître le domaine. Interdire une activité, proscrire une pratique ou une substance nocive vaut pour des atteintes circonscrites, que l'on peut isoler et arrêter par une décision. Les dépendances structurelles, à commencer par celle aux énergies fossiles, ne se tranchent pas par décret et exigent de s'attaquer aux fondations économiques du problème. Le GIEC souligne ainsi l'intérêt de donner un prix au carbone pour engager la transition dans l'ensemble de l'économie. Piloter ces transformations par le marché présente un autre atout, celui de générer des recettes, comme les revenus carbone, précieuses pour accompagner dans la durée les ménages et les secteurs les plus vulnérables. Limites directes et leviers économiques ne s'opposent donc pas. La première convient à l'atteinte circonscrite, les seconds aux dépendances systémiques, et rien n'interdit de les conjuguer sur un même front. Ces derniers font l'objet de la partie suivante.
Proposition #6 | Renforcer les limites directes que les États posent aux activités humaines menaçant les systèmes essentiels, en recourant à leurs différentes formes :
- Sanctuariser des espaces terrestres et marins en atteignant l’objectif du cadre de Kunming Montréal de protéger 30% des terres, des eaux intérieures et des espaces marins d’ici 2030.
- Encadrer les pratiques les plus destructrices, du chalutage de fond à la surexploitation des ressources.
- Appliquer le principe de précaution aux activités dont les effets restent inconnus, par un moratoire tant que le risque n'est pas levé, tel que l'exploitation minière des grands fonds marins.
- Interdire les substances les plus nocives dès lors que des alternatives existent, à commencer par les pesticides les plus dangereux et les PFAS, selon le critère de l'usage essentiel.
Changer les règles du jeu économique pour orienter les flux de capitaux privés et la production vers les enjeux écologiques
La mobilisation de la puissance publique, la réorientation du capital public et la pose de premières limites forment la première étape de la réponse aux crises écologiques. Mais l'État qui pose les limites et redéploie sa dépense ne peut, à lui seul, financer une transformation de cette ampleur. Il lui faut entraîner à sa suite la production et les capitaux privés en s'attaquant cette fois aux causes structurelles des crises.
Le marché est structurellement défaillant sur les questions écologiques. La théorie économique moderne a appris à compter le travail, les machines, le capital financier, puis le capital humain. Mais elle a laissé hors du calcul le capital naturel, les ressources, les écosystèmes, toutes les conditions biophysiques qui rendent la production possible. La nature y figure comme un stock gratuit ou un arrière-plan sans prix, alors qu'elle est la base matérielle de toute l'économie. Notre système comptabilise comme richesse ce qui, souvent, détruit les conditions de toute richesse future. Les seules externalités négatives des énergies fossiles, de l'agriculture et de la pêche, ces coûts que l'économie fait porter au système Terre sans les inscrire nulle part, sont estimées entre 10 000 et 25 000 milliards de dollars par an (IPBES, 2024), soit 10% à 20% du PIB mondial. Les principes de l'économie moderne se sont forgés dans un monde qui ignorait les limites planétaires. Les réaligner sur les défis du XXIᵉ siècle suppose de réécrire les règles du jeu pour qu'elles cessent de récompenser la dégradation du système Terre.
Changer les règles du jeu, c'est donner un prix au carbone au sein d'une coalition de volontaires pour organiser la sortie des énergies fossiles, et intégrer le capital naturel à la comptabilité pour redéfinir la profitabilité même des entreprises. Là où le signal-prix ne peut porter seul la transformation, la norme prendra le relais pour bâtir une économie circulaire et efficace. Enfin, parce que s'attaquer aux causes structurelles des crises écologiques prendra du temps, des incitations transitoires devront amorcer dès demain la réorientation de l'économie.
Sortir des énergies fossiles en internalisant le coût des émissions au sein d’une large coalition internationale des volontaires
L’énergie constitue la fondation de la société thermo-industrielle et en irrigue toutes les activités : produire, se déplacer, se chauffer, s’éclairer, communiquer ou, plus largement, agir sur le monde matériel comme numérique suppose toujours d’en mobiliser. Elle est donc au cœur de la polycrise, et plus particulièrement les énergies fossiles, qui fournissent encore 80 % de l'énergie consommée dans le monde. Or leur combustion est le principal moteur du changement climatique, et leur concentration dans quelques pays producteurs en fait un puissant facteur d'instabilité.
En moins de cinq ans, le monde a traversé les deux plus grandes crises énergétiques de l'histoire. L'invasion de l'Ukraine par la Russie a déclenché la première crise énergétique véritablement globale, touchant l'ensemble des pays et toutes les formes d'énergie. En 2026, la fermeture du détroit d'Ormuz a privé les marchés, presque du jour au lendemain, de volumes de pétrole et de gaz naturel supérieurs à la combinaison des deux chocs pétroliers des années 1970 et de la crise de 2022.
L'énergie étant la sève de l'économie, toute hausse de son prix se répercute sur l'ensemble des biens et déclenche une vague d'inflation, terreau fertile des crises politiques. Dans un monde qui se brutalise, tant que nos économies dépendront d'énergies fossiles aussi concentrées, les crises énergétiques sont condamnées à s'enchaîner, et avec elles les boucles de rétroaction qui alimentent le reste de la polycrise.
Des alternatives existent pourtant. Les technologies nécessaires pour sortir des énergies fossiles sont désormais matures. La plupart des usages peuvent être électrifiés, des transports de personnes et de marchandises aux bâtiments résidentiels et commerciaux jusqu'à de nombreux procédés industriels, l'hydrogène prenant le relais pour les procédés exigeant de hautes températures. La production d'électricité dispose elle aussi d'alternatives bas-carbone désormais compétitives. En 2025, plus de 600 GW de panneaux solaires ont été déployés dans le monde, soit davantage que l'ensemble de la capacité nucléaire en service.
Ce basculement change déjà d'échelle, au point qu'en 2024 l'Agence internationale de l'énergie a acté le passage de l'âge des énergies fossiles à celui de l'électricité. L'alignement des priorités politiques et des progrès technologiques ouvre une fenêtre inédite pour mettre fin à la dépendance structurelle de nos économies aux énergies fossiles. En sortir n'est pas seulement une nécessité climatique, mais un choix de souveraineté, qui desserre d'un même geste le nœud de la polycrise.
Certains objectent que la transition échangerait une dépendance contre une autre, les fossiles contre les minéraux critiques dont elle a besoin, aujourd'hui largement concentrés en Chine. Mais les deux dépendances n'ont pas la même nature. Celle aux fossiles est une dépendance de flux, où l'on brûle chaque jour et où toute interruption devient aussitôt crise. Celle aux minéraux est une dépendance de stock, incorporée une fois dans des équipements qui fonctionnent ensuite des années. Elle est donc plus maîtrisable, réductible par la substitution et l'innovation lors de la conception, pouvant être contenue par le recyclage, dont l'AIE estime qu'il pourrait couvrir de 25 à 40 % des besoins d'ici 2050. Surtout, une rupture d'approvisionnement ne freine que la fabrication de nouveaux équipements sans arrêter ceux qui tournent déjà, laissant aux États le temps de mobiliser des stocks stratégiques, diversifier leurs fournisseurs, adapter les technologies ou négocier une issue à la crise.
Proposition #7 | S'engager à sortir des énergies fossiles d’ici 2050 en se fixant des objectifs intermédiaires selon une trajectoire compatible avec l'Accord de Paris, en reconnaissant qu'elles sont au cœur de la polycrise, à la fois première cause du dérèglement climatique, facteur d'instabilité géopolitique et source de crises énergétiques aux lourdes conséquences socio-économiques, alors que des solutions de substitutions existent.
Malgré l’entrée dans l’âge de l’électricité, la demande mondiale de pétrole, de gaz et de charbon a encore augmenté en 2025. La dépendance est loin d’être dépassée. Toute réponse efficace aux crises écologiques suppose une action coordonnée à l’échelle internationale. Cette coordination se heurte toutefois aux intérêts des États producteurs, peu enclins à accélérer la sortie mondiale des énergies fossiles. Les dernières COPs ont montré toute la difficulté de s'accorder sur ce sujet.
Ce blocage est réel et doit être intégré à toute stratégie crédible de sortie des énergies fossiles. Agir sur l'offre, en mettant fin à l’exploitation de nouveaux gisements, suppose l'accord improbable des pays exportateurs. Par ailleurs, fonder la stratégie de sortie des énergies fossiles sur la pénurie, tant que l'économie en reste dépendante, a peu de chance de garantir une transition ordonnée. Elle ferait de plus monter les prix des énergies fossiles en gonflant la rente des pays exportateurs. Une coalition de volontaires, réduisant la demande pour déconstruire la dépendance, apparaît alors comme la voie la plus réaliste. Elle permettrait d'avancer avec les pays décidés à sortir du fossile sans attendre un consensus mondial hors d'atteinte, et, en se construisant selon la logique du club climatique, d'étendre progressivement son influence au reste du monde.
Reste à définir le mécanisme permettant de réduire la demande au sein de la coalition. Pour desserrer une dépendance aussi structurelle, donner un prix au carbone couvrant l’ensemble des économies membres offre une voie cohérente. Le prix des fossiles augmente, comme lorsqu'on agit sur l'offre, mais le surcoût ne s'évade plus vers les exportateurs. Il reste dans la coalition sous forme de revenus carbone, pouvant être réinvestis pour accompagner les ménages modestes et financer la transition.
Deux instruments principaux peuvent être envisagés: la taxe carbone et le marché de quotas d’émission. La taxe fixe le prix de la tonne sans garantir le volume final d'émissions, tandis que le marché de quotas fixe le volume et laisse le prix s'établir. Pour une coalition, les quotas l'emportent, à la fois plus simples à instaurer entre États qu'une taxe commune et offrant plus de garanties compte tenu de la fenêtre d’action limitée pour respecter le budget carbone de l’Accord de Paris. Un marché couvrant toute l'économie, dont le plafond diminuerait chaque année jusqu'à zéro, réduirait la demande d'énergies fossiles en engageant d'abord les baisses les moins coûteuses, chaque acteur ayant intérêt à investir dès que réduire ses émissions revient moins cher qu'acheter des quotas.
Ce marché de quotas doit s'accompagner d'un ajustement aux frontières. Les importateurs de biens venus de pays non-membres achèteraient les quotas correspondant aux émissions de leur production, ce qui décourage les délocalisations vers les zones sans prix du carbone, tandis que les biens exportés hors de la coalition en seraient remboursés pour ne pas être pénalisés sur les marchés extérieurs. Ce double mécanisme protège la compétitivité des entreprises de la coalition et crée la logique du club climatique : au-delà d'une certaine masse critique, rejoindre la coalition devient plus rationnel que de faire cavalier seul.
Les revenus carbone donnent enfin au dispositif sa dimension de justice. Les membres s'accordent sur un budget carbone commun compatible avec l'Accord de Paris, réparti au prorata de la population. Une répartition tenant compte de la responsabilité historique serait concevable, mais elle a divisé la communauté internationale pendant des décennies, et l'égalité par habitant, où chacun dispose du même droit d'émettre, reste la plus pragmatique. Chaque pays définit sa trajectoire de réduction à l'intérieur du budget qui lui est attribué. Chaque année, un nombre de quotas égal à son budget de l’année est mis sur le marché et le pays en perçoit les revenus. Les membres s'engagent à consacrer ces revenus à une transition juste, en aidant notamment les ménages modestes à absorber la hausse des prix et à accéder aux technologies bas-carbone et en accompagnant les travailleurs et les régions dépendant du secteur fossile.
La coalition prend tout son sens quand des pays du Sud global la rejoignent. Faiblement émetteurs par habitant, ils se verraient attribuer un budget carbone largement supérieur à leurs besoins, et recevraient donc plus de revenus qu'ils ne dépensent pour leurs émissions. Il en résulterait un transfert net des pays développés vers le Sud, au service de son développement. Les pays développés renoncent à une part des revenus qu’offrirait une coalition fermée, mais au bénéfice d'une décarbonation mondiale, ce qui demeure leur intérêt.
Les principes de ce mécanisme ont été développés par l'économiste Adrien Fabre dans son concept de Fossil-Free Union, dont l'entretien, plus loin dans ce chapitre, détaille les ressorts. Ses travaux montrent que la plupart des pays d'Europe, d'Afrique, d'Asie, Chine comprise, et d'Amérique du Sud auraient intérêt, sur le seul plan économique, à rejoindre une telle coalition, et qu'elle recueille un soutien citoyen très net, au Sud comme au Nord.
Proposition #8 | Porter la création d’une vaste coalition internationale de volontaires, ouverte à tous, engagée autour d’un budget carbone commun compatible avec l’Accord de Paris. Ce budget serait réparti entre les pays membres selon un partage négocié des efforts et assorti d’un mécanisme contraignant de réduction de la demande déconstruisant progressivement la dépendance aux énergies fossiles. Ce mécanisme devra s’articuler autour de trois piliers :
- Un système d’échange de quotas d’émission couvrant tous les secteurs de l’économie ;
- Un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières imposant une contribution sur les importations et prévoyant une restitution du prix du carbone sur les exportations ;
- L’affectation de ces revenus à une transition juste.
Redéfinir la profitabilité des entreprises en faisant entrer le capital naturel dans la comptabilité
Une fois les externalités du carbone intégrées à l'économie, reste à diriger les flux de capitaux vers la protection de la nature au sens large. Nous l'avons vu : la pensée économique a traité la nature comme un arrière-plan gratuit, une cécité qui pouvait passer inaperçue tant qu'elle semblait inépuisable. Répondre aux crises écologiques suppose de réintégrer dans le calcul économique les sols, l'eau, les écosystèmes, et tout ce dont l'économie dépend sans jamais l'avoir compté. C'est une autre règle du jeu qu'il faut ici changer.
Contrairement au carbone, l'impact sur la nature ne se laisse pas réduire à une métrique unique à laquelle attribuer un prix, chaque activité affectant chaque écosystème de façon singulière. Une autre voie existe cependant, non pas mettre un prix sur le dommage, mais inscrire dans les comptes de l'entreprise l'obligation de préserver ce dont elle dépend.
On objectera qu'imposer une telle obligation compromettrait la rentabilité des entreprises, leur raison d'être. Mais la rentabilité n'est pas une donnée objective, elle dépend de normes comptables largement conventionnelles, qui décident de ce qui compte et de ce qui reste invisible. En l'état, ces normes autorisent une entreprise à détruire des écosystèmes essentiels tout en affichant des profits. Intégrer le capital naturel à la comptabilité inverse cette logique. La nature cesse d'y figurer comme un stock gratuit pour devenir une dette que l'entreprise contracte envers le vivant et doit maintenir, évaluée non par le prix du dommage mais par le coût de sa préservation. Tant que cette dette n'est pas honorée, le résultat n'est pas un profit, mais un prélèvement non provisionné sur un capital commun. C'est le principe du modèle CARE, formalisé par les chercheurs Jacques Richard et Alexandre Rambaud, qui étend à la nature, parmi d'autres, les règles jusqu'ici réservées au capital financier. Généralisée dans les normes internationales, cette approche inscrirait les atteintes à la nature au cœur du calcul de la valeur et ferait des entreprises soutenables la norme plutôt que l'exception.
Proposition #9 | Intégrer le capital naturel dans les normes comptables internationales, en inscrivant au passif des entreprises l'obligation de préserver les écosystèmes qu'elles mobilisent. Sur le modèle de la comptabilité CARE, le profit ne serait reconnu qu'une fois cette dette écologique honorée, rendant la destruction de la nature incompatible avec la profitabilité affichée.
Intégrer le capital naturel à la comptabilité suppose toutefois de savoir mesurer l'impact des entreprises sur les écosystèmes. De nombreuses méthodologies existent déjà, mais elles restent éparses et non harmonisées. Une première étape serait de les unifier à l'échelle internationale. De même que le GHG Protocol a établi une méthode commune de mesure du bilan carbone, distinguant les émissions directes et indirectes en scopes 1, 2 et 3, un Nature Impact Protocol pourrait faire converger ces méthodologies. L'objectif ne serait pas de réduire l'impact sur la nature à une métrique unique, mais de fournir une méthode commune, reconnue et adoptée internationalement, pour évaluer l'effet de chaque activité sur chaque type d'écosystème.
Proposition #10 | Établir un Nature Impact Protocol, sur le modèle du GHG Protocol pour les émissions de gaz à effet de serre, afin d’harmoniser à l’échelle internationale les méthodes de mesure de l’impact de chaque type d’entreprises sur les différents écosystèmes.
Une fois les méthodologies harmonisées, les États doivent mobiliser l'ISSB pour élaborer une norme de reporting extra-financier précisant comment les entreprises doivent mesurer et rapporter leur impact sur les écosystèmes, puis la rendre obligatoire. Cette étape est le préalable indispensable à l'inclusion du capital naturel dans la comptabilité.
Proposition #11 | Mobiliser l'ISSB pour élaborer, sur la base du Nature Impact Protocol, une norme de reporting extra-financier précisant comment les entreprises doivent mesurer et publier leur impact sur les écosystèmes, et rendre ensuite cette norme obligatoire pour l'ensemble des entreprises.
Basculer vers une économie circulaire et efficace en imposant par la norme ce que le prix ne peut porter
L'internalisation du coût du carbone et l'intégration du capital naturel à la comptabilité corrigent les grandes défaillances du marché, mais le signal-prix ne suffit pas à orienter finement l'économie vers certaines priorités stratégiques, comme l'économie circulaire ou l'efficacité énergétique. Là où il atteint ses limites, la norme doit prendre le relais.
L'économie circulaire agit sur plusieurs fronts de la polycrise à la fois. Elle réduit la pression sur les ressources tout en renforçant la souveraineté des États. L’épisode des terres rares chinoises a rappelé à quelle vitesse une dépendance peut se transformer en vulnérabilité. Dans un contexte de crises écologiques et de brutalisation des relations internationales et commerciales, y basculer doit devenir une priorité stratégique.
Cette bascule doit être pensée de façon systémique, de chaque étape de la chaîne de valeur au changement du rapport à la consommation. Le recyclage, n’est que le dernier maillon. Tout commence à la conception, dans le choix des matériaux et des assemblages, car un produit mal conçu ne se réutilise ni ne se recycle. C'est à ce stade que se décide l'essentiel, un bien pensé pour durer, être réparé, puis démonté, garde une valeur tout au long de sa vie, quand un bien conçu pour être jeté la perd dès le premier usage. La norme a ici un rôle décisif, en imposant des exigences de durabilité, de réparabilité et de recyclabilité, ainsi que des taux minimaux de matières recyclées dans les produits neufs.
Concevoir un produit recyclable ne garantit pourtant pas qu'il le sera. L'organisation à l'échelle des territoires est nécessaire. Un gisement de déchets trop dispersé n'a pas de valeur, seule sa concentration rend le recyclage viable économiquement. Cela suppose de coordonner sur un même territoire les acteurs qui produisent, consomment, collectent et transforment. Cette coordination ne naît pas spontanément du marché, elle doit être structurée par la puissance publique, à travers les collectivités et les filières de responsabilité élargie des producteurs.
Pour éviter l'effet rebond et faire de la bascule circulaire un véritable découplage entre la consommation et l'extraction de matière, un changement du rapport à la consommation est nécessaire. Consommer mieux, des biens de qualité, durables et utiles, plutôt que d'accumuler et de renouveler sans cesse. Cette sobriété n'est pas une privation, elle relève d'une autre idée de la vie bonne, que ce rapport développera plus loin comme l'un des ressorts du récit commun de la transition.
Proposition #12 | Faire de la bascule vers une économie circulaire une priorité stratégique des États, en l'abordant de façon systémique, et en orientant par la norme ce que le signal-prix ne peut porter seul.
- Rendre l'écoconception obligatoire, en imposant des exigences de durabilité, de réparabilité et de recyclabilité, ainsi que des taux minimaux de matières recyclées dans les produits neufs ;
- Organiser à l'échelle des territoires la collecte et la concentration des flux de matière, en mobilisant les collectivités et les filières de responsabilité élargie des producteurs, pour rendre le recyclage économiquement viable.
L'efficacité énergétique complète la sobriété, elle ne réduit pas l'usage mais son coût énergétique : produire le même service avec moins d'énergie. L'énergie la moins chère, la plus souveraine et la moins polluante est celle que l'on ne consomme pas. Améliorer l'efficacité de l'économie réduit d'un même geste la facture énergétique, la dépendance aux importations et les émissions, sans rien retrancher aux services rendus. En abaissant la demande, elle rend aussi la transition plus atteignable. Cependant, le prix ne suffit pas toujours à obtenir cette efficacité stratégique car celui qui décide d'un investissement plus performant n'est pas toujours celui qui en paiera le coût énergétique, ou compare des prix d'achat visibles sans pleinement percevoir le coût d'usage étalé sur la durée de vie du bien. La norme doit alors prendre le relais en imposant des standards minimaux de performance.
Proposition #13 | Faire de l'efficacité énergétique une priorité stratégique, en imposant par la norme des standards minimaux de performance aux bâtiments et aux équipements.
Réorienter les capitaux par des incitations transitoires, le temps que les réformes de fond deviennent opérationnelles
Changer les règles du jeu économique pour corriger les racines structurelles des crises écologiques prendra du temps. S'attaquer aux causes profondes suppose de penser en temps long, de fixer un cap et de le tenir dans la durée. L'état du climat et du vivant nous oblige cependant à renverser la tendance dès demain. Il faut donc, en parallèle des réformes de fond, engager dès à présent des mesures transitoires pour commencer à réorienter les flux de capitaux vers les enjeux écologiques.
Un premier levier serait de mobiliser les banques centrales pour abaisser les taux d'intérêt des investissements de la transition. L'ironie est cruelle : au moment où les renouvelables deviennent les plus stratégiques, la hausse des taux directeurs décidée pour contrer l'inflation créée par la dépendance fossile freine ces projets, souvent intensifs en capital. Un taux réduit, réservé à la transition, serait décisif pour mobiliser dès à présent le capital privé. La Chine refinance depuis 2021 à 1,25 % les banques qui accordent des prêts verts, contre 3 % pour le reste de l'économie, et la Banque centrale européenne a elle-même pratiqué des taux préférentiels entre 2014 et 2021 au sortir de la crise des dettes souveraines.
Proposition #14 | Instaurer des taux de refinancement préférentiels pour les crédits finançant la transition écologique, en ciblant les financements de projet par une taxonomie des activités vertes, et les financements généraux des entreprises par des indicateurs mesurant leur alignement environnemental et climatique, comme l’indicateur climat de la Banque de France.
En parallèle de la réduction du coût du capital pour les entreprises vertueuses, une fiscalité avantageuse constitue un second levier transitoire à actionner. Tant que le prix du carbone et l'intégration du capital naturel ne sont pas en vigueur, le marché continue d’avantager structurellement les modèles les plus polluants. Une fiscalité différenciée sous la forme de réduction d'impôt sur les bénéfices réinvestis dans la transition, de suramortissement des équipements bas-carbone, ou de crédits d'impôt ciblés, permet de corriger ce déséquilibre. L'instrument n'a rien d'inédit, les États-Unis y ont recouru à grande échelle avec les crédits d'impôt de l'Inflation Reduction Act, et la France a expérimenté le suramortissement vert sur les poids lourds peu polluants.
Proposition #15 | Mettre en place, à titre transitoire, une fiscalité avantageuse pour les entreprises engagées dans la transition, par la réduction d'impôt sur les bénéfices réinvestis, le suramortissement des équipements bas-carbone ou des crédits d'impôt ciblés, en réservant ces avantages, comme pour les taux préférentiels, aux activités reconnues par une taxonomie verte et aux entreprises dont l'alignement environnemental et climatique est avéré.
Enfin, au-delà de l'incitation financière, les crédits carbone et biodiversité permettent d'investir plus directement dans la réduction des émissions et la préservation de la nature, à condition de les concevoir comme un financement de projet, et non comme l'achat d'un droit à polluer.
Le marché des crédits carbone est déjà bien établi, mais miné par un problème de crédibilité depuis le scandale de Verra en 2023. Un organe indépendant, l'Integrity Council for the Voluntary Carbon Market, s'efforce depuis de recrédibiliser ce marché par un standard de haute intégrité, mais ce label reste imparfait et l'assainissement est encore en cours.
Les crédits biodiversité sont à un stade embryonnaire car plus difficile à structurer faute d'une métrique unique comparable à la tonne de carbone. Cette immaturité est une chance, celle de le bâtir d'emblée sur des bases saines. Bien conçus, ils permettraient aux entreprises de financer sans attendre la protection des écosystèmes, par responsabilité territoriale, pour compenser une atteinte inévitable, ou par intérêt stratégique, comme une entreprise ferroviaire préservant les forêts que ses lignes traversent, ou une entreprise agroalimentaire soutenant des pratiques durables chez ses fournisseurs pour sécuriser ses approvisionnements sur le long terme. La compensation, quant à elle, peut rester volontaire ou être imposée pour certains écosystèmes, comme aux États-Unis, où détruire une zone humide oblige depuis les années 1980 à en restaurer une équivalente. Elle doit toutefois être locale et fonctionnellement équivalente à l'atteinte, un écosystème endommagé ne se compensant pas par un autre restauré à l'autre bout du monde. D'où des marchés locaux garantissant cette équivalence stricte, comme le recommande le cadre de l'IAPB.
Proposition #16 | Développer les crédits carbone et biodiversité comme instruments de financement de projets écologiques, et non comme un droit à polluer. Les réserver à un usage additionnel, en parallèle d'une réduction structurelle des impacts, et les soumettre à des standards de haute intégrité garantissant des bénéfices additionnels, mesurables et durables. Pour la biodiversité, non fongible par nature, fonder ces crédits sur des marchés locaux assurant une équivalence stricte entre l'atteinte et sa réparation.
Redéfinir la cohésion sociale en ancrant la transition dans un récit fédérateur et une exigence de justice
Les deux premières parties ont posé les leviers de la réponse aux crises écologiques, ceux qui mobilisent la puissance publique et ceux qui permettent de réorienter l'économie. Mais aucune transformation de cette ampleur ne tient sans le consentement de ceux qui la vivent. Or les crises écologiques divisent aujourd'hui entre les camps politiques, entre les nations, et entre les générations. Le paradoxe est que la réponse à ces crises rejoint l'intérêt de tous, celui des citoyens quelles que soient leurs sensibilités politiques, celui des nations quel que soit leur niveau de développement, et celui de chaque génération, présentes comme futures.
Résoudre ce paradoxe suppose d’ancrer la réponse aux crises écologiques dans un récit fédérateur et une exigence de justice. Fédérer suppose d'abord de sortir l'écologie du champ des camps politiques pour en faire un projet commun de nation, ce qui exige de défendre le socle de faits partagés que la désinformation dissout et de miser sur l'éducation. Cela suppose ensuite de fonder la transition sur la justice entre les nations, pour rallier les pays du Sud et bâtir la stabilité de l'ordre international de demain. Cela suppose enfin de refonder le pacte entre les générations, en donnant une voix et un poids à ceux qui subiront le plus longtemps les conséquences des décisions prises aujourd'hui.
Faire de la réponse aux crises écologiques un projet de cohésion nationale
Les enjeux écologiques divisent. Ils sont devenus l'un des grands clivages du débat public, et les positions s'y sont durcies jusqu'à la caricature. Un camp nie jusqu'à l'existence des crises écologiques. Un autre en reconnaît une part, mais range toute tentative de réponse dans la catégorie du punitif. D'autres encore saisis par l'incompréhension de voir tant d'inaction face à ce qu'ils perçoivent comme une menace existentielle, basculent dans la désobéissance civile, que les premiers s'empressent alors de qualifier d'écoterrorisme, rien de moins. Les crises écologiques sont sorties du débat rationnel pour devenir un marqueur d'identité, un drapeau de camp, un symbole qui signale de quel côté l'on se range.
Il y a là un paradoxe, car ce sujet qui divise devrait, plus que tout autre, réunir. Tout ce que ce chapitre a établi le montre : la réponse aux crises écologiques parle à chaque sensibilité. À qui place la souveraineté au premier rang, elle offre l'indépendance, car sortir des fossiles, boucler nos chaînes de matières et consommer plus sobrement, c'est réduire notre dépendance aux puissances qui les contrôlent. À qui redoute le désordre, rien ne jettera plus sûrement les populations sur les routes que des terres asséchées et des régions devenues invivables. À qui s'inquiète de l'économie, elle promet la fin des crises énergétiques inflationnistes et l'un des plus vastes chantiers d'investissement de l'histoire, la refonte de tout l'appareil productif mondial. À qui aime la nature, elle est la préservation du vivant. À qui redoute pour sa santé, elle est un air respirable, une alimentation sans poison, la prévention des pandémies. À qui place la liberté au centre, les personnes âgées assignées à résidence dans l'obscurité pour se protéger des canicules à répétition rappellent qu'un système Terre hostile est la privation la plus radicale de nos libertés. À qui déplore la financiarisation du capitalisme, elle est le retour d'un État stratège retrouvant une vision de long terme. À qui craint la fragmentation du monde, elle impose aux nations de maintenir, envers et contre tout, le fil du dialogue. Et à tous, quel que soit leur bord, elle offre la seule chose qui vaille, un monde vivable à léguer à ses enfants.
Sortir de cette impasse suppose de déplacer l'écologie hors du champ des camps, de la décharger des valeurs culturelles et politiques qui lui ont été associées. Non pas une cause de gauche ou de droite, mais une réponse commune à la polycrise qui menace notre avenir partagé, un projet qui fédère la nation devant l’épreuve.
Proposition #17 | Faire de la réponse aux crises écologiques un projet fédérateur de nation, en construisant un récit qui la sorte du registre des camps pour la rattacher à un avenir commun. Ce récit doit montrer que la transition n'est pas la cause d'un bord politique, mais une réponse à la polycrise permettant de bâtir un avenir désirable pour tous parlant à chaque sensibilité, de la souveraineté à la santé, de l'économie à la sécurité, de la nature à la géopolitique.
L'établissement d'un récit fédérateur se heurte cependant à un puissant système de désinformation. Le Forum économique mondial la classe au premier rang des risques mondiaux à court terme.
Elle tient d'abord à un ressort cognitif. Une contre-vérité est simple et tranchée, quand le fait scientifique est nuancé, probabiliste, patient. Or l'esprit prend spontanément la facilité de compréhension pour un signe de vérité, si bien qu'un mensonge limpide convainc mieux qu'une réalité complexe. Réfuter coûte en outre toujours plus d'efforts qu'affirmer, ce qui donne à la fausseté un temps d'avance permanent. Les algorithmes des réseaux sociaux, conçus pour capter l'attention, amplifient ce biais en propulsant les contenus les plus clivants, souvent les plus trompeurs. Le faux est bon marché, viral et flatteur, le vrai coûteux, lent et austère.
Une part de la désinformation environnementale n'a pourtant rien de spontané. Elle est financée et coordonnée par des acteurs qui se sont construits sur l'exploitation du système Terre et ont beaucoup à perdre à voir changer les règles du jeu. Le cas d'ExxonMobil est le plus documenté : ses études internes établissaient l'origine humaine du réchauffement dès les années 1970, quand la compagnie finançait publiquement, et pour des décennies, une vaste entreprise de doute. Le déni frontal a depuis reculé, en France du moins, mais il cède la place à une forme plus insidieuse, qui ne nie plus le réchauffement et s'attaque à ses solutions, semant le doute sur le coût des technologies ou leur empreinte réelle. Sur YouTube, deux tiers des contenus trompeurs visent désormais la science ou les solutions, non plus l'existence du réchauffement.
À ces intérêts économiques s'ajoute enfin une logique politique. L'écologie étant devenue un marqueur de camp, la désinformation alimente aussi les clivages partisans. Au premier trimestre 2025, 44 % des cas de désinformation climatique relevés dans les médias français provenaient des chaînes d'information en continu.
Proposition #18 | Lutter contre la désinformation écologique, dans le strict respect de la liberté d'expression et de la distinction entre les faits scientifiques établis et le débat légitime sur les solutions.
- Sur les plateformes numériques, s'appuyer sur le Digital Services Act européen, qui oblige déjà les grandes plateformes à corriger les risques systémiques de leurs algorithmes, pour y intégrer explicitement la désinformation écologique, imposer des tests de résistance réguliers et cibler l'amplification des contenus trompeurs plutôt que les contenus eux-mêmes.
- Dans les médias, cesser de subventionner ceux qui diffusent sciemment de la désinformation scientifique, sur constat d'une instance indépendante.
Enfin, l'éducation est la fondation la plus durable du récit fédérateur. Comprendre les mécanismes du système Terre et leurs interconnexions, c'est cesser de percevoir les crises écologiques comme des problèmes isolés, partisans, ou réservés aux experts pour les reconnaître comme des enjeux qui touchent à chaque aspect de la vie collective. C'est aussi se donner les moyens de résister à la désinformation. Cette éducation doit commencer dès l'école et s'étendre à toutes les générations.
Mais l'éducation la plus profonde est celle qui touche aux valeurs. La surconsommation a été vendue comme la voie royale vers le bonheur, un mensonge que la recherche a démenti. La publicité consumériste est en cela une désinformation, elle aussi, sur ce qui fait une vie bonne. L'éducation peut dénouer cette promesse et montrer que le lien, le temps, la nature, la création nourrissent davantage le bonheur que l'accumulation de biens. C'est ce qu'on pourrait appeler une sobriété heureuse, non le renoncement mais la redécouverte. C’est un choix de civilisation que l'école est en mesure de préparer.
Proposition #19 | Faire de l'éducation aux enjeux écologiques une priorité nationale, en agissant à trois niveaux :
- Intégrer les crises écologiques, leurs mécanismes et leurs interconnexions comme un fil conducteur des programmes scolaires, du primaire au lycée.
- Faire de l'éducation du grand public aux crises écologiques une mission explicite du service public audiovisuel, traitée avec la rigueur et la régularité qu'exige son importance.
- Investir dans un récit culturel substituant à la promesse consumériste une sobriété heureuse, afin que la transition soit vécue non comme un renoncement, mais comme un choix de civilisation plus souverain et résonnant.
Ancrer la transition dans le principe de justice pour bâtir un ordre international plus stable
Au-delà des frontières, les transitions écologiques sont aussi une source de division internationale. Le passé colonial du Nord nourrit dans les pays du Sud une défiance profonde, qui doit être pleinement reconnue et qui prend deux formes. La première tient à l'inégalité des trajectoires de développement. Pourquoi le Sud renoncerait-il à exploiter ses ressources et ses énergies fossiles, ces deux leviers qui ont enrichi le Nord, et devrait-il emprunter une voie plus durable mais plus complexe et plus incertaine? La seconde tient au risque de reconduire lors de la transition les rapports extractifs du passé. La décarbonation du Nord exige de vastes quantités de minéraux, en grande partie situés dans les pays du Sud, qui pourraient une nouvelle fois supporter les coûts environnementaux et sociaux de leur extraction sans bénéficier de la valeur créée.
Une transition qui échouerait sur l'une de ces deux dimensions serait un échec. Ne pas permettre au Sud de se développer durablement, c'est renoncer à endiguer l'effondrement du vivant et le réchauffement climatique ; reproduire les dynamiques extractives, c'est déstabiliser l'ordre géopolitique de demain. La réponse aux crises écologiques doit impérativement s'ancrer dans le principe de transition juste.
Ce devoir suppose d’abord que les pays du Nord soutiennent pleinement les pays du Sud dans la construction de modèles de développement durable. Particulièrement exposés au dérèglement climatique, les pays du Sud ne pourront durablement prospérer si les effondrements environnementaux finissent par compromettre leur stabilité. Il serait en outre inefficace de reproduire des trajectoires de développement fortement carbonées, pour dans un second temps devoir transformer à grands frais les systèmes ainsi construits. Les décennies de développement des pays du Nord ont permis de faire émerger des technologies bas-carbone désormais matures et compétitives. Emprunter d’emblée une trajectoire durable est donc à la fois plus sûr et moins coûteux, à condition que les pays du Nord en soutiennent le financement et facilitent l’accès aux technologies et aux savoir-faire nécessaires ; ce qui est dans leur intérêt de par la nature mondiale des crises écologiques.
Sur le plan financier, le Nord s'est engagé à la COP de Bakou à mobiliser au moins 300 milliards de dollars par an d'ici 2035. Cette première étape devra être honorée malgré le recul actuel de l'aide publique au développement. Mais l'enjeu ne porte pas que sur le volume des financements, il porte aussi sur leur nature. Ils prennent aujourd'hui surtout la forme de prêts, qui créent trop souvent des dettes insoutenables : entre 2022 et 2024, les pays en développement ont remboursé 741 milliards de plus au titre de leur dette extérieure qu'ils n'ont reçu de financements nouveaux. La part des dons doit donc augmenter fortement, et la finance mixte passer à l'échelle, en mobilisant l'argent public pour réduire le risque des investisseurs privés là où les ressources publiques manquent. Cette mobilisation ne sera toutefois légitime que si elle préserve la capacité des pays bénéficiaires à définir leurs priorités et à garder la maîtrise de leurs ressources et de leurs choix de développement.
Proposition #20 | Ancrer la réponse aux crises écologiques dans le principe de transition juste, en soutenant les pays du Sud dans la construction de trajectoires de développement durable souveraines:
- Honorer l'engagement de Bakou de mobiliser au moins 300 milliards de dollars par an d'ici 2035, en augmentant très significativement la part des dons par rapport aux prêts.
- Passer à l'échelle la finance mixte, en mobilisant l'argent public efficacement là où il fait le différence.
- Faciliter le transfert de technologies et de savoir-faire bas-carbone vers les pays du Sud.
Ce devoir suppose ensuite que la transition énergétique ne reconduise pas, sous une forme nouvelle, les rapports extractifs du passé. Les minéraux critiques dont elle dépend sont en effet détenus en grande partie par les pays du Sud. La République démocratique du Congo concentre environ 55 % des réserves mondiales de cobalt, l'Indonésie près de 42 % de celles de nickel, le Chili et l'Argentine 44 % de celles de lithium, le Brésil, Madagascar, le Mozambique et la Tanzanie près de la moitié de celles de graphite naturel (Mineral Commodity Summaries, 2025).
Le G7 de Kananaskis a acté en 2025 l'intention de nouer avec eux de nouveaux partenariats. La fenêtre est étroite, car la demande va s'accélérer à mesure que la transition progresse et que d'autres acteurs sont déjà sur le terrain. Sans cadre contraignant, le risque est réel de reproduire les logiques du passé, accaparer la ressource, exporter la valeur brute, laisser les coûts environnementaux et sociaux aux populations locales. Ce serait moralement inacceptable, géopolitiquement dommageable, et trahirait la vocation fédératrice de la transition. À l'inverse, exploitées dans le respect des droits humains et des communautés locales, et si la valeur ajoutée est conservée sur place, ces ressources peuvent devenir un véritable levier de développement pour les pays qui les détiennent. Le G20 sud-africain de 2025 en a posé les principes ; reste à les traduire en normes contraignantes, applicables à tout nouveau projet d'extraction. Ces normes tireront leur force du rapport de force lui-même. Les pays du Sud détenant les ressources dont la transition mondiale dépend, ils auront le pouvoir d'en exiger le respect.
Proposition #21 | Transformer le Cadre du G20 sur les minerais critiques adopté en 2025 en une norme internationale garantissant que les ressources de la transition contribuent au développement des pays qui les détiennent, sans reproduire les dynamiques extractives du passé. Cette norme devra notamment :
- Fixer des exigences communes en matière de devoir de vigilance, de transparence et de traçabilité tout au long des chaînes d’approvisionnement ;
- Imposer des standards élevés de protection de l’environnement et des droits humains, ainsi que la participation effective des communautés locales à toutes les étapes des projets ;
- Garantir un partage équitable des bénéfices et favoriser la création de valeur locale, le développement des compétences et le transfert de technologies allant de l’extraction au raffinage.
Refonder le pacte écologique entre les générations
La jeunesse d'aujourd'hui hérite d'un monde complexe où les crises écologiques s'ajoutent aux autres dimensions de la polycrise pour rendre l'avenir incertain. Un ressentiment la traverse, cristallisé par le discours de Greta Thunberg aux dirigeants réunis à la COP24 : « vous dites aimer vos enfants par-dessus tout, et pourtant vous volez leur avenir sous leurs yeux ». Le grief est compréhensible, les crises sont documentées depuis des décennies et l'action peine toujours à se concrétiser.
Ce qui bloque tient pourtant largement à des causes structurelles. Les fondations de nos économies, de la dépendance aux énergies fossiles à la grammaire comptable qui ignore le capital naturel, ont été posées quand les conséquences de l'activité humaine sur le système Terre n'étaient pas encore établies. Les défaire suppose des chantiers de long terme, corrigeant la racine du problème et coordonnés à l'échelle internationale, qui se heurtent à l'inertie de systèmes parfois bâtis sur des siècles.
Cette inertie serait plus facile à lever si ceux qui ont le plus à y gagner en avaient les moyens. Or les décisions qui engagent l'avenir sont prises et financées par ceux qui en subiront le moins les conséquences. Aux élections françaises de 2022, seuls 17,3 % des moins de 30 ans ont voté à tous les tours, contre 47,7 % des 65 ans ou plus (INSEE, 2022), et l'écart se creuse. Le patrimoine cumulé des Français de moins de 30 ans avoisine 355 milliards d'euros, contre près de 3 900 milliards pour les plus de 65 ans (INSEE, 2025), onze fois moins. L'asymétrie est plus radicale encore pour les générations futures, qui subiront les conséquences des décisions d'aujourd'hui sans peser sur aucune décision économique et politique.
Faire le procès d'une génération serait vain, et contraire à l'esprit fédérateur de la transition. L'enjeu est de reconnaître cette asymétrie pour en corriger les effets. Nous l'avons établi au seuil de ce chapitre, le devoir de l'État de protéger les systèmes essentiels s'étend à ceux qui n'ont pas encore voix au chapitre. Mais ce devoir reste sans effet tant qu'aucune institution ne le porte. La démocratie et le marché, nos deux grands mécanismes de décision collective, sont l'un et l'autre myopes.
Cette voix commence à s'institutionnaliser dans plusieurs pays. Le Pays de Galles a adopté en 2015 une loi sur le bien-être des générations futures, qui oblige les organismes publics à évaluer l'effet à long terme de leurs décisions et a créé un commissaire chargé d'y veiller. La Hongrie s'est dotée dès 2008 d'un ombudsman pour les générations futures, la Finlande et la Nouvelle-Zélande ont suivi des voies similaires, et fin 2023, au moins trente-huit lois dans vingt-six pays faisaient référence à la justice intergénérationnelle (LSE, 2023). Le mouvement existe mais il faut lui donner une portée réelle pour qu’il ne reste pas au stade symbolique.
Proposition #22 | Instituer une représentation des générations futures dans la décision publique, sur le modèle du commissaire gallois, chargée d'évaluer l'effet à long terme des décisions publiques, dotée d'un pouvoir de saisine et d'avis public sur les projets engageant durablement l'avenir, et inscrire les droits des générations futures au plus haut niveau de la hiérarchie des normes.
L'asymétrie du capital peut, elle aussi, être corrigée. L'épargne accumulée en fin de carrière et à la retraite reste largement immobilisée dans des actifs qui préparent peu l'avenir, un patrimoine immobilier souvent mal isolé et une assurance-vie sans lien direct avec les transitions écologiques. Or rénover un logement ou installer une pompe à chaleur suppose une dépense importante dont les bénéfices ne se matérialisent que progressivement. Pour des propriétaires âgés, incertains d'en percevoir eux-mêmes les gains, l'investissement paraît peu attractif, d'autant qu'il faut affronter la complexité des travaux. Des incitations ciblées permettraient de lever ces freins et de mobiliser ce capital au bénéfice de la transition et des générations qui suivront.
Proposition #23 | Orienter le patrimoine des ménages vers la transition en agissant au moment de la transmission, par un allègement de la fiscalité successorale sur les biens immobiliers rénovés thermiquement, et par un avantage fiscal renforcé sur l'épargne longue effectivement investie dans des actifs de transition.
Au fond, la question posée par la refonte du pacte écologique entre générations est celle que formulait John Rawls, quel principe aurions-nous souhaité que les générations passées adoptent à notre égard ? Elle ne juge personne et engage tout le monde. Elle rappelle que la transmission ne se limite pas à un patrimoine, qu'elle porte aussi sur un monde habitable. Un héritage longtemps tenu pour acquis, devenu le plus précieux et le plus fragile.
Conclusion
Face aux crises écologiques, il fallait se refuser à choisir entre deux impasses : le nihilisme de l'inaction et l'attente d'un grand soir. Entre les deux demeure une voie exigeante mais praticable : changer les règles du jeu. Un État stratège qui reconnaît la protection des systèmes essentiels comme un devoir inscrit dans sa raison d'être ; des règles économiques réécrites pour que la prospérité cesse de se financer par la destruction de ses propres fondations ; un récit fédérateur, ancré dans la justice entre les nations et entre les générations. Aucun de ces chantiers ne suffit seul. Ensemble, ils dessinent cette révolte mesurée, à la hauteur de la gravité des crises comme de la réalité du monde tel qu'il est. Il n'y a, écrivait Camus, ni héroïsme ni fatalité dans la lutte contre ce qui nous dépasse, seulement des hommes et des femmes qui décident de faire leur travail. Le nôtre est de transmettre un monde où il fasse encore bon vivre.

L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.
