Recommandation générale : Pour combattre la polycrise, engager le grand investissement et réconcilier les générations
Recommandation générale : Pour combattre la polycrise, engager le grand investissement et réconcilier les générations
Recommandation générale du rapport Combattre la polycrise
« Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. »
Albert Camus
1 - Faire face à la polycrise
En ce mois d’octobre 2026, la campagne pour l’élection présidentielle française de 2027 a déjà abondamment commencé. Les citoyens français que nous sommes pouvons nous réjouir que le débat public se structure tôt : il y a tant à clarifier.
Cependant, nous sommes attentifs à ce risque que nous voyons déjà poindre : des approches en silo, des réponses superficielles, une prise d’otage des enjeux par les bas instincts du populisme, et les travers de la post-modernité : l’individualisme, le court-termisme, le consumérisme… et toutes les formes de cynisme que notre époque, indifférente à son passé comme à son futur, sait produire.
Ce rapport « combattre la polycrise » a donc vocation à contribuer à résorber un triple gouffre : le vide laissé par les candidats à la magistrature suprême, les questions laissées sans réponse parce qu’elles n’auront même pas été posée, les ponts qui n’auront pas été construits entre les défis qui peuvent sortir notre pays, et notre Europe, de l’Histoire. Car c’est précisément ce qui se joue dans la polycrise.
1.1. - Comprendre la polycrise
Plusieurs crises systémiques ont cours simultanément et se renforcent mutuellement, au point de mettre en péril l’essentiel.
L’essentiel, d’abord, ce sont les ultimes ressources chronologiques, naturelles, humaines et financières dont nous disposons pour traverser ce changement d’époque. L’essentiel, ensuite, c’est la souveraineté de la France et de l’Europe, c’est-à-dire la possibilité même des Français et des Européens à décider de leur propre sort. L’essentiel, enfin, c’est l’espoir des forces vives du pays : l’espérance dans un futur habitable est déjà abîmée par l’absence d’un présent désirable.
C’est dans ce rapport frustré au temps politique que se joue le plus grand paradoxe de cette élection présidentielle.
La plupart des citoyens, et la totalité des dirigeants, ont compris ce qui se joue : la possibilité de nous retrouver dans 5 ans pour choisir à nouveau notre destin sans qu’il ait été disrupté par une guerre en Europe, une mise sous tutelle du FMI de l’économie française, une crise financière provoquée par la bulle de l’IA américaine, ou une série de catastrophes climatiques majeures.
Pour autant, le niveau de défiance exprimé contre cette élection présidentielle est majeur. Nombreux sont les indicateurs qui le prouvent, mais s’il en fallait un, c’est la crise de l’engagement dans la société civile organisée, épuisée de voir l’espace démocratique se rapetisser alors que la polycrise nécessite une mobilisation massive des bonnes volontés pour faire face à ce présent chaotique et à cet avenir sombre.
Enjeux maximaux mais engagements minimaux… Qu’est-ce qui explique une telle dissonance cognitive dans la psychologie des foules ? « La peur » serait une explication ; mais elle ne tient pas. C’est plutôt l’effet de sidération face à l’ampleur de la polycrise.
Pour dépasser l’état de sidération dans lequel le pays est plongé et qui nous empêche de faire mûrir le débat présidentiel à bon escient, il faut revenir sur ce qu’est la polycrise elle-même.
La polycrise passe par l’enchevêtrement, bien plus que la concomitance ou la juxtaposition, de quatre grandes crises systémiques qui interrogent les fondamentaux de nos systèmes politiques et socio-économiques. Ces crises sont de nature et d’intensité similaire, si bien que leur énumération ne crée aucun ordre de préséance diagnostique.
Premièrement, il y a la brutalisation du monde. C’est un triple effondrement.
Effondrement de l’ordre international fondé sur le droit. Effondrement de la coopération internationale basée sur le multilatéralisme. Effondrement de la promesse d’une gouvernance mondiale juste et efficace pour gérer les communs mondiaux.
Cette triple rupture est produite par une compétition stratégique accrue entre puissances néo-impériales. Celles-ci sont guidées par des agendas nationalistes exacerbés, notamment à la faveur d’une révolution technologique, celle de l’intelligence artificielle, qui peut changer tous les rapports de force. Ces puissances redoublent leurs logiques de prédation territoriale et économique en espérant tirer avantage du choc asymétrique que produisent déjà les dérèglements climatiques sur l’état des rapports de force internationaux.
Deuxièmement, il y a l’accélération de l’anthropocène. C’est là une triple transgression.
Transgression du système Terre par le franchissement systématique et de plus en plus rapide de l’ensemble des limites planétaires. Transgression, en particulier, des objectifs politiques et économiques que la communauté internationale s’est donnés, tant sur les limites du réchauffement planétaire que sur les dangers de la sixième extinction de masse. Transgression ontologique enfin : là où la modernité nous a appris à connaître notre sphère de rationalité limitée, l’anthropocène se matérialise par une désinhibition de l’humanité, se retournant contre la science qui nous rappelle les limites physiques (et donc morales) de notre existence.
Cette triple transgression nous renvoie à un obscurantisme qui date de plusieurs siècles, alors que nous nous retrouvons à minuit moins cinq sur l’horloge de l’apocalypse écologique.
Troisièmement, il y a le décrochage économique européen. Ici se joue une double ruse de l’Histoire.
La Commission von der Leyen, qui a construit le Green Deal, s’imagine aujourd’hui qu’il y a des entreprises qui gagnent sur une planète qui perd. Après avoir voulu faire de l’Europe le premier continent net-zéro de la planète, l’Union européenne détricote sciemment les normes environnementales qu’elle a construites, pensant se rendre plus compétitive.
Ici l’Histoire nous ruse une première fois. Dès 2000, l’Europe était consciente du risque qu’elle décroche de la frontière technologique si elle ne renouait pas avec les investissements stratégiques. Au fond, le rapport Draghi et le rapport Letta ne font qu’actualiser la Stratégie de Lisbonne qui pointait déjà le problème : à force de dépenser au lieu d’investir, les États et les entreprises européennes décrochaient déjà. Cela fait plus d’une génération entière que ça dure. Dans une époque où les puissances se livrent une concurrence exacerbée pour capter de l’épargne mondiale afin de refinancer leurs dettes publiques écrasantes et d’emporter une bataille technologique qui nécessite des investissements hors-normes, l’Europe a perdu le sens de l’Histoire. Elle a renoncé, il y a bien longtemps, à la compétition stratégique au plan géoéconomique ; et aujourd’hui, elle espère revenir dans le jeu des puissances par la petite porte, celui de la concurrence économique, qui se joue au plan comptable.
C’est là qu’intervient la deuxième ruse de l’Histoire : alors que le Parti communiste chinois cherche à s’ériger comme la puissance qui va édicter les normes économiques et technologiques qui structurent la prospérité à l’heure de l’anthropocène, déployant des investissements massifs sur l’ensemble des technologies critiques de la transition énergétique, l’Europe renonce, tout comme l’Amérique, à assumer un agenda de puissance qui soit aussi un agenda de progrès.
Le contre-coup politique et le contre-coût économique seront massifs, tant on sait que l’inaction représente jusqu’à vingt fois le coût de l’action en matière de transition.
Quatrièmement, il y a la fracture démocratique qui procède désormais d’une fracture démographique.
La fracture démocratique est alimentée par de nombreux poisons : effritement de la cohésion nationale par la persistance de questions identitaires non-traitées et d'inégalités non-résorbées ; radicalisation de l’espace public par le développement de médias d’opinions et par l’emprisonnement de la citoyenneté dans des bulles algorithmique ; archipélisation des idées politiques sous l’effet de technologies numériques qui ne déforment pas seulement la circulation du savoir démocratique, mais sa production elle-même ; polarisation de la société accentuée par des opérations d’ingérences étrangères…
Tout ceci est vrai. Mais cet ensemble de menaces est subordonné à une dimension longtemps et sciemment ignorée de la crise démocratique, beaucoup plus grave, et qui constitue désormais l’épine dorsale de la polycrise : le niveau inédit des inégalités intergénérationnelles dans le cadre du renversement démographique.
L’ensemble des démocraties libérales et des économies industrialisées font face à une situation démographique inédite, où la génération des « Baby Boomers », majoritaire, quitte la vie active (pour les dernières cohortes) et entre dans l’âge de la dépendance (pour les premières cohortes). Quel bilan politique et économique laisse-t-elle aux « Millenials » qui peine à reprendre le flambeau ? Et quel espoir a-t-elle insufflé à la « GenZ » qui semble avoir déjà renoncé ?
Ce bilan porte un nom : une Europe en proie à la polycrise. Parce que cette génération éduquée dans le consumérisme d’après-guerre est devenue une génération du court-termisme post-moderne.
À quoi bon faire fructifier les dividendes de la paix, puisque Fukuyama nous annonçait la fin de l’Histoire ? Exit les investissements nécessaires à la défense nationale.
À quoi bon préserver notre capital naturel, puisque le GIEC nous parle d’un défi à horizon 2100 ? Exit les investissements indispensables à la décarbonation de notre économie.
À quoi bon reprendre en main la dépense publique, puisque les candidats qui s’adressent à nous, les Boomers, ont compris que notre poids démographique nous confère un poids démocratique qui confine à l’emprise politique ? Exit les investissements indispensables pour faire l’Europe le continent-phare de l’économie de la connaissance.
La polycrise prend racine dans ce triple renoncement opéré consciemment par une certaine classe d’âge à chaque fois que l’opportunité de reprendre l’avenir du pays en main lui a été présenté.
Ainsi le débat sur la réforme des retraites revient comme un spectre qui hante chaque élection. L’équation est mise à jour. Parfois, l’espace public fait même émerger l’idée « d’une réforme systémique », par opposition à l’ensemble des « réformes paramétriques »… avant de replonger dans des ajustements marginaux au détriment de ce qui se joue vraiment. Et toujours, une crainte : que les seniors soient lésés ! Alors que ce sont les actifs qui supportent la totalité du modèle social en l’état.
Qu’est-ce qui se joue alors ?
La capacité de la France à investir pour contribuer à dissuader les prédateurs géopolitiques de s’en prendre à l’Europe. La capacité de la France à investir pour atténuer la crise climatique et adapter le pays à une menace prévisible et prévue de longue date. La capacité de la France à investir et à maîtriser des technologies de rupture qui transforment déjà les rapports de force internationaux, le destin de notre appareil productif et l’idée même que l’on se fait de l’émancipation par le travail et donc de la liberté. Plus qu’une révolution industrielle, l’IA prépare une révolution ontologique.
Mais ce n’est pas tout.
1.2. - Pour combattre la polycrise, saisir le noeud du problème : le rapport de solidarité unilatérale entre les générations
Ce que le renversement démographique met en jeu relève de la fracture démocratique.
Tout ceci se résume en une question simple : combien de temps les Millenials, minoritaires au plan démographique, soutiendront-ils le consentement à l’impôt qui est la pierre angulaire de tout le système démocratique, si les Boomers, majoritaires au plan démocratique, refusent, consciemment ou inconsciemment, de prendre leurs responsabilités politiques et économiques dans la résolution de la polycrise ?
C’est à cette question-là, à ce nœud gordien, que nous sommes parvenus au terme du rapport « comprendre la polycrise », publié par l’Institut Open Diplomacy en octobre 2025.
Ce lourd exercice prospectif, mobilisant 10 co-auteurs et 33 experts de haut niveau, poursuivait une première finalité : établir la carte, certes mouvante, de ce territoire éruptif qu’est la polycrise. Notre époque est tellurique. Les disruptions technologiques induisent des ruptures géopolitiques majeures. La brutalisation du monde accentue tous les phénomènes politiques de l’anthropocène. Le franchissement accéléré des limites planétaires pèse de plus en plus lourd sur la cohésion sociale, sur la compétitivité économique et même sur la permanence des institutions démocratiques. Le déclassement des Européens fragilise la capacité même de l’Europe à relever le défi de la polycrise.
Les nombreuses rétroactions entre ces grandes crises systémiques génèrent l’effet de sidération dans lequel nous sommes plongés. Elles éliment la principale arme dont nous disposons pour trancher ce nœud gordien : la lucidité.
Ainsi le rapport « comprendre la polycrise » a-t-il posé les fondamentaux pour la conception et la rédaction de nouveau rapport, « combattre la polycrise ». Il nous a permis d’identifier le premier nœud auquel s’attaquer, cherchant la percée sur une ligne de front qui paraît impénétrable.
Ainsi pourrions-nous formuler l’hypothèse fondatrice de ce rapport « Combattre la polycrise » comme un chef état-major écrit son ordre du jour : pour déverrouiller les investissements indispensables à la résolution de la polycrise, nous devons réconcilier toutes les forces vives du pays.
L’état final recherché est simple à énoncer : maximiser l’investissement pour défendre nos intérêts de sécurité géopolitique, pour décarboner notre économie et assurer notre sécurité climatique, et pour revenir à la frontière technologique et assurer notre souveraineté économique.
L’effet majeur à enclencher est tout aussi simple à énoncer : soutenir économiquement la population active qui est au front de la polycrise, et mobiliser l’arrière dans la population inactive qui, aussi retraitée soit-elle, possède de nombreuses ressources pour éviter à notre Europe de sortir de l’Histoire.
2 - Pour combattre la polycrise : investir rapidement, tant qu’il est encore temps
Pour combattre la polycrise, il nous faut en effet maximiser et concentrer les moyens financiers sur trois fronts, alors que la base arrière, notre système de solidarité financière entre les générations, déséquilibré, accapare une part croissante et exorbitante de nos ressources.
2.1. - Tenir le front géopolitique : investir pour réarmer et dissuader
Le premier front est géopolitique : il nous faut réinvestir notre capacité à défendre notre sécurité par nous-mêmes. Ici, l’équation tient en peu de mots : investir pour réarmer ; réarmer pour dissuader.
Pendant 25 ans, le temps d’une génération entière, les citoyens européens qui sont les « Boomers d’aujourd’hui », ont renoncé à faire durablement fructifier les dividendes de la paix.
En effet, entre 1990 et 2014, les démocraties européennes ont baissé la garde, diminuant progressivement les investissements de défense de 2,5 % du PIB à 1 % du PIB.
L’annexion de la Crimée par la Russie, en 2014, a constitué un tournant après ce point bas. Cependant, quatre ans après l’invasion de l’Ukraine par le Kremlin, notre effort de défense plafonne encore à 2,2 % du PIB, bien en-deçà de l’engagement financier envers notre propre souveraineté que nous avions au sortir de la guerre froide.
Les besoins d’aujourd’hui sont donc colossaux.
Pour dissuader la Russie d’agresser un État européen, ce que le Kremlin semble préparer activement afin de décrédibiliser une ultime fois l’Alliance atlantique, on estime à 250 milliards d’Euros l’augmentation immédiate des dépenses de défense à court terme.
En tout état de cause, une augmentation immédiate des moyens alloués à la défense pour faire face à un régime hostile qui est déjà en économie de guerre depuis 4 ans, ne priverait pas l’Europe de devoir réaliser des investissements massifs.
En effet, les Etats-Unis tendent à restreindre leur mobilisation dans l’architecture de sécurité européenne à la dissuasion stratégique. Pour sa sécurité conventionnelle, l’Europe doit donc se réarmer. La barre est haute : au moins 1 000 milliards de dollars sont à investir.
Aussi impressionnants soient-ils, ces volumes doivent être compris comme des efforts minimaux au regard d’un horizon stratégique très chargé :
- Il s’agit là strictement de réinvestir notre économie de défense alors que les besoins financiers seraient encore plus lourds pour atteindre une économie de guerre, et, a fortiori une réelle autonomie stratégique. Rien que dans le domaine industriel de la base industrielle et technologique de défense (BITD), le prix de l’autonomie est chiffré à au moins 50 milliards d'euros d’investissements annuels supplémentaires.
- Les écarts capacitaires entre les Etats européens et l’ex-allié américain sont considérables, si bien que les coûts liés aux effets de réseaux qui structurent une économie de défense avancée sont difficiles à cerner dans ces études macro-économiques. À ces investissements financiers, il faut donc ajouter des investissements politiques pour renforcer les coopérations industrielles en Europe qui, malgré l’imminence de la menace, ne vont pas en se renforçant.
- Le retour sur ces investissements pourra être fructueux à de nombreuses conditions politiques, notamment une clarification plus poussée encore des priorités stratégiques des Européens.
Pour l’heure, les premières étapes du réarmement européen ont été financées par la dette. Alors que les puissances mondiales se font la guerre sur les marchés pour capter l’épargne mondiale à moindre coût, et que le refinancement des dettes publiques européennes devient de plus en plus coûteux, singulièrement pour la France, l’OCDE alerte déjà sur la soutenabilité financière des investissements de défense à réaliser en Europe.
Dans ce contexte de compétition stratégique mondiale pour l’allocation du capital, la solidarité économique européenne devrait jouer à plein régime. Elle en a le potentiel puisque les retours de ces investissements pour l’économie européenne pourraient significativement consolider la croissance du continent.
Mais nous buttons. Un découplage s’opère dans le moteur franco-allemand en matière de défense. La gouvernance économique européenne fonctionne encore de façon sous-optimale malgré le bond en avant effectué avec le lancement du plan de relance NextGenerationEU. Enfin, les mécanismes financiers de l’Union pour générer des économies d’échelle ne sont pas encore exploités à leur plein potentiel.
Réarmer l’Europe par des investissements massifs crée une pression économique majeure et nécessite de forger un consensus démocratique fort, singulièrement entre les générations.
D’abord parce que ces efforts financiers ne combleront jamais le déficit d’une ressource inestimable qui a été épuisée par les renoncements passés : le temps.
Ensuite parce que dans un contexte de renversement démographique, certains « équilibres » ne paraissent pas soutenables. En France, en 2025, les retraites pèsent 7 fois plus que le budget public alloué à la défense, là où elles représentaient moins de 3 fois l’effort de défense en 1990.
2.2. - Tenir le front écologique : investir pour atténuer, s’adapter et protéger
Le deuxième front est écologique : il nous faut réinvestir notre capacité à rendre nos économies compatibles avec les limites planétaires. Ici, l’équation se décline en trois impératifs : investir pour décarboner ; investir pour nous adapter ; investir pour restaurer le capital naturel dont dépendent nos sociétés.
Le défi est d’autant plus considérable que l’Europe est le continent qui se réchauffe le plus rapidement au monde. Les températures terrestres européennes ont déjà augmenté d’environ 2,2 °C par rapport à l’ère préindustrielle, soit presque deux fois plus que la moyenne mondiale.
Les conséquences ne sont plus hypothétiques. La première évaluation européenne des risques climatiques identifie 36 risques majeurs menaçant notamment la sécurité alimentaire et énergétique, les infrastructures, les ressources en eau, les écosystèmes, la santé humaine et la stabilité financière. Plusieurs ont déjà atteint des niveaux critiques et pourraient devenir catastrophiques sans action rapide.
Face à cette crise, le premier investissement consiste à atténuer l’ampleur des dérèglements climatiques.
L’Union européenne s’est engagée juridiquement à atteindre la neutralité climatique en 2050 et à réduire ses émissions nettes de gaz à effet de serre d’au moins 55 % d’ici 2030 par rapport à 1990.
Atteindre cet objectif nécessite une transformation massive du capital productif européen.
Selon les estimations reprises par la Banque centrale européenne, environ 764 milliards d’euros étaient déjà investis chaque année en moyenne entre 2011 et 2020 dans des actifs et biens contribuant à la réduction des émissions. Pour atteindre la cible de 2030, il faudrait y ajouter environ 477 milliards d’euros par an, portant les investissements verts annuels nécessaires à environ 1 200 milliards d’euros.
Sur les secteurs de l’énergie, des bâtiments, des transports et de la production de technologies propres, on estime qu’il faudrait investir en moyenne environ 878 milliards d’euros par an entre 2026 et 2030 pour rester sur la trajectoire des objectifs européens. Or l’Union n’en a investi que 534 milliards en 2025. Le déficit actuel d’investissement climatique s’élève ainsi à 344 milliards d’euros par an.
Ce déficit ne se résorbe pas.
Les investissements climatiques européens ont augmenté en 2025, mais ils ne couvrent encore que 61 % des besoins estimés. Surtout, chaque année d’investissement insuffisant reporte une partie de l’effort sur les années suivantes : le retard accumulé augmente mécaniquement la vitesse et l’intensité de l’investissement qui devra être réalisé avant 2030.
Autrement dit, comme pour la défense, le temps que nous n’investissons pas aujourd’hui devient une dette pour demain.
Cependant, décarboner ne suffit plus.
Une partie du changement climatique est désormais inévitable. L’Europe doit donc investir simultanément pour adapter ses infrastructures, ses villes, son agriculture, ses systèmes énergétiques et ses territoires à un climat qui a déjà changé.
Ici encore, les besoins sont massifs et longtemps restés sous-estimés.
On estime que rendre seulement trois secteurs, l’agriculture, l’énergie et les transports, résilients au changement climatique nécessiterait entre 53 et 137 milliards d’euros d’investissements par an jusqu’en 2050, selon les scénarios d’émissions. Or les financements actuellement engagés pour l’adaptation de ces trois secteurs sont évalués à seulement 15 à 16 milliards d’euros par an. Le déficit de financement correspondant pourrait donc atteindre 39 à 120 milliards d’euros chaque année.
Notons qu’il s’agit nécessairement d’une estimation partielle : elle ne couvre pas l’intégralité des besoins relatifs aux bâtiments, aux villes, aux systèmes sanitaires, aux forêts ou encore à la protection des littoraux.
Pourtant, le coût de l’inaction est déjà visible. Depuis 1980, les événements météorologiques et climatiques extrêmes ont causé environ 822 milliards d’euros de pertes économiques dans l’Union européenne. Pour les seules années récentes, les pertes directes liées aux événements extrêmes se situent autour de 40 à 50 milliards d’euros par an.
Surtout, adaptation et atténuation sont intimement liées : moins nous réduisons rapidement les émissions, plus le coût futur de l’adaptation augmente. Selon les travaux recensés par l’Agence européenne pour l’environnement, les investissements nécessaires pourraient approximativement doubler entre un monde réchauffé de 1,5 °C et un monde à 2 °C, puis quadrupler autour de 3 °C.
La crise écologique comporte enfin un troisième front, encore moins bien financé : la destruction du capital naturel.
Les économies européennes ne reposent pas uniquement sur du capital financier, industriel ou humain. Elles dépendent aussi de sols fertiles, de ressources en eau, de forêts, d’écosystèmes marins, de pollinisateurs et de services écosystémiques dont la dégradation entraîne des coûts économiques croissants.
On estime à environ 54 milliards d’euros par an les investissements nécessaires pour atteindre les objectifs européens en matière de biodiversité. Les financements projetés ne représenteraient qu’environ 29 à 33 milliards d’euros par an, laissant un déficit moyen d’environ 21 milliards d’euros chaque année.
Cette estimation elle-même est probablement incomplète : elle n’intègre pas totalement les besoins nécessaires à la gestion durable des sols, qui pourraient représenter environ 17 milliards d’euros supplémentaires par an.
Lorsque l’on retient un périmètre encore plus large, agrégeant les enjeux liés à la biodiversité, à l’eau, à la prévention de la pollution, à l’économie circulaire et à la gestion des déchets, le déficit d’investissement environnemental européen est estimé à 122 milliards d’euros par an, dont environ 37 milliards pour la biodiversité et les écosystèmes.
Ces chiffres ne doivent pas être additionnés mécaniquement aux besoins climatiques. Un même investissement peut à la fois réduire les émissions, renforcer la résilience climatique et restaurer un écosystème. Restaurer une zone humide peut simultanément stocker du carbone, limiter les inondations et restaurer la biodiversité.
Mais cette difficulté de mesure ne réduit pas l’ampleur de l’effort. Elle révèle au contraire une caractéristique essentielle de la crise écologique : nous savons beaucoup mieux mesurer le capital financier que le capital naturel dont il dépend.
Cette asymétrie se retrouve dans le financement.
Les investissements de décarbonation peuvent fréquemment générer un rendement économique identifiable : une centrale renouvelable produit de l’électricité, une rénovation réduit une facture énergétique, un réseau électrique facture un service. La restauration d’un habitat naturel, d’une forêt ou d’une zone humide produit au contraire une grande part de ses bénéfices sous forme de biens publics et d’externalités positives. Le capital privé est donc beaucoup plus difficile à mobiliser spontanément pour la biodiversité.
Cela implique une combinaison différente de capitaux privés, de financements publics, de réglementation, de garanties, de mécanismes de partage du risque et de réorientation des subventions dommageables à l’environnement.
Or l’Europe dispose précisément d’une épargne abondante mais peine toujours à transformer suffisamment cette épargne en investissements de long terme sur son propre territoire. Dans la transition écologique comme dans la défense, la question n’est donc pas seulement la quantité de capital disponible : elle est celle de son allocation.
Le paradoxe européen apparaît alors clairement.
Nous savons qu’un effort d’investissement de plusieurs centaines de milliards d’euros supplémentaires chaque année est nécessaire pour décarboner l’économie. Nous savons désormais que plusieurs dizaines de milliards supplémentaires seront nécessaires chaque année pour adapter l’Europe au climat qu’elle ne pourra plus éviter. Nous savons enfin que restaurer les écosystèmes exige lui aussi plusieurs dizaines de milliards d’euros par an. Mais nous continuons à sous-investir.
Nous continuons également à mal mesurer une partie de ces investissements. La Cour des comptes européenne a déjà montré que les dépenses budgétaires qualifiées de climatiques ou environnementales peuvent surestimer leur contribution réelle aux objectifs poursuivis, ce qui interdit de confondre une dépense étiquetée « verte » avec un investissement produisant effectivement une transformation écologique.
Ainsi, la transition écologique ne consiste-t-elle pas à dépenser davantage : en réalité, elle suppose de savoir où investir, comment mesurer le rendement écologique de ces investissements et comment orienter durablement le capital vers les transformations qui conditionnent notre prospérité future.
Comme pour notre sécurité géopolitique, nous payons aujourd’hui le prix de décennies pendant lesquelles le temps a été considéré comme une ressource gratuite. Il ne l’était pas.
Dans la crise écologique, le retard produit lui-même de la dépense : les infrastructures qui ne sont pas décarbonées aujourd’hui devront l’être plus rapidement demain ; celles qui ne sont pas adaptées subiront davantage de dommages ; les écosystèmes qui franchissent certains seuils de dégradation deviennent plus coûteux, voire impossibles, à restaurer.
Investir plusieurs centaines de milliards d’euros supplémentaires chaque année dans la transition écologique crée donc une pression économique et budgétaire considérable. Mais refuser cet investissement ne permet pas d’en économiser le coût : cela consiste essentiellement à le déplacer dans le temps, à l’augmenter et à en transférer la charge aux générations suivantes.
Ainsi se pose une lourde question de responsabilité intergénérationnelle : qui doit financer aujourd’hui les surcoûts liés à la préservation de la stabilité climatique et à la protection du capital naturel, après des décennies d’indifférence écologique ? La solidarité économique de la population active envers la population retraitée peut-elle être tenue pour acquise lorsque cette dernière n’a pas seulement contribué à accumuler une dette financière considérable, en laissant les ruptures démographiques fragiliser la soutenabilité des systèmes par répartition, mais aussi une dette écologique dont l’amortissement paraît insurmontable ?
2.3. - Tenir le front économique : investir pour rattraper la frontière technologique
Le troisième front est technologique : il faut investir pour revenir à la frontière de l’innovation ; investir pour transformer la science en puissance industrielle, capable de dissuader nos ennemis et d’accélérer notre transition écologique ; investir pour réduire les dépendances que vingt-cinq années de sous-investissement ont contribué à installer.
Le diagnostic n’est pas nouveau. Dès mars 2000, lorsque les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne adoptent la « Stratégie de Lisbonne », ils constatent déjà que l’Europe n’investit pas assez pour être compétitive dans une économie fondée sur la connaissance.
L’ambition affichée est alors immense : faire de l’Union, à l’horizon 2010, « the most competitive and dynamic knowledge-based economy in the world », en investissant dans les infrastructures, l’innovation, la diffusion des technologies de l’information, en améliorant les conditions de création et de financement des entreprises innovantes, et enfin, en approfondissant le marché intérieur.
Deux ans plus tard, le Conseil européen de Barcelone donne une traduction quantitative à cette ambition : les dépenses européennes de recherche et développement doivent approcher 3 % du PIB en 2010, contre environ 1,9 % en 2000, avec un effort dont les deux tiers doivent à terme être financés par les entreprises.
À l’époque, le constat dressé par la Commission est déjà alarmant. En 2000, l’écart annuel de dépenses de R&D entre l’Union européenne et les États-Unis atteint 124 milliards d’euros. Il a doublé en prix constants depuis 1994 et plus de 80 % du différentiel provient du moindre investissement des entreprises européennes. La Commission décrit alors un écart « massif et en croissance rapide ».
Une génération plus tard, l’objectif n’a toujours pas été atteint. En 2024, l’Union européenne consacre 403 milliards d’euros à la R&D, soit 2,2 % de son PIB selon Eurostat. Son intensité de R&D n’a augmenté que de 0,1 point entre 2014 et 2024. Surtout, l’écart relatif avec les États-Unis continue de se creuser : exprimée en parité de pouvoir d’achat, la dépense européenne de R&D représentait 70 % de la dépense américaine en 2014 ; elle n’en représente plus que 60 % en 2024. Dans le même temps, la Chine, qui consacrait moins de 1 % de son PIB à la R&D au tournant du siècle, a dépassé l’intensité européenne et rejoint la moyenne des économies de l’OCDE.
L’Europe n’est donc pas restée immobile financièrement ; mais ses avancées économiques ont été nettement moins rapides que le déplacement de la frontière technologique.
C’est ce qui distingue le problème actuel de celui que Lisbonne cherchait à résoudre. Le sous-investissement ne se manifeste plus seulement dans le flux annuel de R&D. Les écarts apparaissent désormais dans la composition du capital productif, la structure sectorielle de la R&D, la taille et la productivité des entreprises technologiques, les capacités de financement de l’innovation et la maîtrise d’infrastructures indispensables aux technologies de frontière.
L’investissement numérique en fournit une illustration saisissante. Entre 2014 et 2025, il a augmenté de plus de 60 % dans la zone euro. Mais il a plus que doublé aux États-Unis. En 2024, les entreprises américaines représentent 77 % de la R&D mondiale du logiciel parmi les principaux investisseurs mondiaux, tandis que l’effort européen demeure particulièrement concentré dans l’automobile.
Cette évolution ne signifie pas que l’Europe aurait cessé de produire de la connaissance. Elle demeure une grande puissance scientifique. Sur la période 2022-2024, elle représente 18 % des publications scientifiques mondiales et 17 % des publications appartenant aux 10 % les plus citées. L’OCDE souligne elle aussi que l’Europe conserve une base scientifique solide, mais identifie comme faiblesse structurelle sa capacité à transformer cette science en innovations de rupture et à les commercialiser. Le problème européen apparaît ainsi moins nettement dans la production scientifique elle-même que dans la chaîne qui doit conduire de la connaissance à l’innovation, puis de l’innovation à l’entreprise capable de grandir et d’occuper durablement la frontière technologique.
Le déficit de passage à l’échelle en constitue une manifestation particulièrement nette. La taille cumulée des fonds de capital-risque atteint environ 930 milliards d’euros aux États-Unis, contre 150 milliards dans l’Union européenne. L’écart devient particulièrement important dans les phases tardives du financement, précisément lorsque les entreprises innovantes cherchent à changer d’échelle. On estime par ailleurs que la valorisation de l’écosystème européen des startups et scale-ups équivaut à environ 20 % de celle des États-Unis et 60 % de celle de la Chine. Ce déficit ne tient pourtant pas seulement au financement : les entreprises européennes doivent également grandir à l’intérieur d’un marché encore fragmenté par des mises en œuvre réglementaires nationales différentes, des structures de supervision superposées et des marchés de capitaux moins intégrés.
Les différences apparaissent également dans la productivité des entreprises. La productivité des entreprises technologiques cotées a diminué en moyenne de 0,3 % par an en Europe, tandis qu’elle progressait de 1,5 % aux États-Unis. Pour les entreprises non-technologiques, la régression européenne est de 0,9 % tandis que la progression américaine est de 2,6 %.
Le paradoxe est que les entreprises européennes ne sont pas nécessairement condamnées à rester à l’écart des technologies qu’elles produisent insuffisamment. En 2025, 77 % des entreprises européennes interrogées par la Banque européenne d’investissement utilisent des technologies numériques avancées, contre 78 % aux États-Unis. Pour l’IA générative, les proportions atteignent respectivement 37 % et 36 %. L’écart demeure toutefois dans la profondeur de cette transformation : parmi les entreprises utilisant l’IA, 81 % des entreprises américaines l’emploient dans plus de deux fonctions, contre 55 % des entreprises européennes.
Mais rattraper l’adoption n’est pas rattraper la frontière.
Une économie peut utiliser efficacement une technologie sans maîtriser les entreprises, les infrastructures, la propriété intellectuelle ou les chaînes de valeur nécessaires à sa production. L’essor de l’IA générative va ainsi accroître la dépendance européenne envers des technologies développées hors d’Europe. Les besoins d’investissement dans l’innovation, les centres de données, les infrastructures énergétiques et la cybersécurité sont donc massifs.
En premier lieu, cette dépendance est numérique. Dans les semi-conducteurs, l’Union représente environ 9 % du marché mondial, alors que l’objectif européen est de porter sa part à 20 %. Cependant, la trajectoire actuelle ne permettra pas d’atteindre cet objectif et relève plus largement des dépendances persistantes envers des fournisseurs non européens dans plusieurs infrastructures et technologies critiques. Cela ne signifie pas que l’Europe serait absente de la chaîne de valeur des semi-conducteurs, où elle conserve des positions essentielles dans certains segments. Le problème est celui d’une maîtrise incomplète de la chaîne dans son ensemble. L’objectif réaliste n’est pas l’autarcie technologique mais la capacité à disposer, dans les couches les plus critiques, d’actifs suffisamment puissants pour empêcher qu’une dépendance asymétrique puisse être transformée en moyen de coercition. Dans le cloud, l’intelligence artificielle et les semi-conducteurs, plusieurs travaux européens montrent que la dépendance envers les acteurs américains limite déjà la capacité autonome d’action de l’Union.
Ensuite, la dépendance est également industrielle. La Chine concentre désormais environ 85 % de la capacité manufacturière mondiale de la chaîne solaire et 80 % de celle des batteries lithium-ion. Dans certains maillons, la concentration atteint environ 95 % pour les wafers photovoltaïques et 97 % pour les matériaux d’anode. Surtout, la puissance chinoise n’est plus seulement manufacturière. En matière de technologies énergétiques, le nombre de demandes internationales de brevets provenant de Chine est désormais environ deux fois supérieur à celui des États-Unis, du Japon ou de l’Europe pris séparément.
L’Europe se trouve ainsi confrontée à deux formes différentes de dépendance : une dépendance importante envers les États-Unis dans plusieurs technologies numériques de frontière et une dépendance croissante envers la Chine dans certaines technologies industrielles et énergétiques essentielles à la transformation de son économie.
Le sens politique du décrochage économique européen a donc changé depuis l’adoption de la Stratégie de Lisbonne. En 2000, le retard technologique européen était principalement formulé comme un problème de croissance, de productivité, d’emploi et de compétitivité. En 2026, il est aussi devenu un problème de sécurité économique. L’Union identifie désormais les semi-conducteurs avancés, l’intelligence artificielle, les technologies quantiques et certaines biotechnologies comme des technologies critiques et inscrit les risques liés aux chaînes d’approvisionnement, à la sécurité technologique, aux fuites de technologies et à l’instrumentalisation des dépendances économiques dans sa stratégie de sécurité économique.
Le sous-investissement technologique ne produit donc pas seulement du retard. Il contribue à produire de la dépendance ; et la dépendance, lorsque les interdépendances économiques deviennent des instruments de puissance, peut devenir une vulnérabilité géopolitique.
Le coût du rattrapage doit être compris à cette lumière. Il serait méthodologiquement erroné d’additionner vingt-cinq années d’écarts de R&D pour calculer une hypothétique facture des années perdues. La R&D, les logiciels, les infrastructures numériques, le capital humain, la propriété intellectuelle, les capacités industrielles et le capital-risque ne constituent ni des actifs identiques ni des flux directement additionnables.
Nous savons en revanche combien l’effort supplémentaire estimé aujourd’hui est considérable. Le rapport Draghi évalue à 150 milliards d’euros par an entre 2025 et 2030 les investissements additionnels associés à l’ambition européenne de devenir leader dans les technologies numériques. Il identifie séparément 100 à 150 milliards d’euros supplémentaires par an pour accroître la productivité par l’innovation de rupture.
Ces montants ne mesurent pas le coût cumulé du sous-investissement depuis Lisbonne. Ils donnent l’ordre de grandeur de l’investissement supplémentaire désormais jugé nécessaire pour renforcer la position technologique européenne.
C’est ici que réside l’enseignement principal des vingt-cinq dernières années. En 2000, l’Europe avait identifié le problème. En 2002, elle avait quantifié une ambition de rattrapage. Elle n’a jamais atteint l’intensité de R&D qu’elle s’était fixée pour 2010. Pendant ce temps, l’investissement américain a progressé plus rapidement dans plusieurs actifs technologiques déterminants, tandis que la Chine a accompli un rattrapage scientifique, technologique et industriel spectaculaire.
Ainsi se pose une nouvelle question de responsabilité intergénérationnelle : qui doit supporter aujourd’hui le coût du rattrapage technologique européen, après une génération durant laquelle le diagnostic du décrochage était connu mais l’effort d’investissement nécessaire n’a jamais été consenti à la hauteur des ambitions affichées ? Une grande partie de la génération qui était en âge de travailler lorsque l’Europe adoptait la stratégie de Lisbonne est désormais à la retraite. La population active qui lui succède hérite, elle, d’une double charge : financer les centaines de milliards d’euros d’investissements supplémentaires désormais nécessaires pour tenter de revenir à la frontière technologique, tout en étant la première exposée aux conséquences économiques du retard accumulé.
Car le sous-investissement technologique ne lègue pas seulement une facture à financer. Il fragilise les emplois qui devront la payer. Lorsque les gains de productivité, les entreprises de frontière, les infrastructures numériques et les technologies critiques se concentrent ailleurs, les actifs européens doivent simultanément financer le rattrapage et affronter une concurrence susceptible de déplacer la création de valeur et l’emploi hors d’Europe. La solidarité économique entre générations peut-elle alors être tenue pour acquise lorsqu’une génération qui n’a pas réalisé l’effort d’investissement qu’elle avait elle-même identifié comme nécessaire transmet à la suivante non seulement le coût du rattrapage, mais aussi le risque professionnel et social créé par le décrochage qu’il faut désormais réparer ?
2.4. - Tenir la base arrière démocratique et démographique
Ainsi, la polycrise exige-t-elle des investissements massifs pour tenir trois fronts : réarmer pour dissuader ; atténuer, adapter et protéger ; rattraper la frontière technologique.
Pour tenir ces trois fronts, il faut s’intéresser à la solidité de notre base arrière : celle-ci tient sur notre structure démographique et notre régime de solidarité intergénérationnelle ; ils sont les facteurs principaux de notre modèle de financement de l’économie. En d’autres termes, il convient de revenir sur l’infrastructure socio-économique centrale de la démocratie : le système de retraites par répartition.
Ici, le diagnostic est imparable : la dénatalité et le vieillissement de la population vont accentuer significativement la pression des retraites sur les finances publiques, déjà exsangues. Cette réalité est implacable en France mais aussi dans toutes les économies avancées qui ont déjà largement entamé leur deuxième transition démographique : au cours des 40 prochaines années, la population en âge d’être active va diminuer de 13 % dans les pays de l’OCDE.
En France, la situation est particulièrement critique. Les dépenses de retraite représentent déjà 14,1 % du PIB, auxquelles il faut ajouter 1,9 % de PIB couvrant la perte d’autonomie. Ces enveloppes passeront à 15,3 % et 2,6 % du PIB d’ici 2070.
Le financement d’un système de retraite déséquilibré pèse de plus en plus lourd sur le déficit public : celui-ci génère aujourd’hui un besoin de financement par la dette de 0,2 points de PIB, montant qui pourrait aller jusqu’à 2,4 points de PIB en 2070, selon le COR.
Qu’est-ce que tout cela signifie ? Qu’un euro d’argent public sur quatre est consacré aux retraites. Que la moitié de la dette contractée depuis 2017 a financé les retraites. Sans compter la santé, deuxième poste de dépenses, qui bénéficie logiquement aux seniors de manière massive.
À mesure que les taux de refinancement obligataire se resserrent sur les marchés, que les puissances se font la concurrence pour capter l’épargne mondiale, et que les investisseurs privés commencent à spéculer sur l’éventualité d’un défaut français, réformer le système des retraites n’est plus seulement un impératif démographique ni une nécessité financière, c’est la seule voie possible pour renouer la confiance entre les générations.
C’est donc l’élément central pour recréer un système juste dans ses principes, pour poser des solutions efficaces rapidement sur le plan financier, et pour redonner l’espoir indispensable à la génération active pour relever le triple défi de la brutalisation du monde, de l’accélération de l’anthropocène et de la révolution industrielle et ontologique de l’IA.
« La grande transmission » qui ira de pair avec ce renversement démographique accentuera les inégalités intra-générationnelles. Elle ne sera pas un facteur de justice fiscale inter-générationnelle. Pour la génération active placée devant la polycrise par l’indifférence de celle qui l’a précédée, cette injustice devient insupportable.
3 - Pour investir massivement et rapidement, coaliser les générations dans un nouvel esprit de responsabilité
La solidarité, morale et financière, entre les générations peut être la réponse de l’Europe à la polycrise. Pour y parvenir, un nouveau contrat social entre les générations est nécessaire.
3.1. - Refonder le contrat social à partir de la nouvelle réalité démographique
Ce nouveau contrat social s’impose comme une nécessité sous le poids de la pyramide démographique qui s’inverse. En la matière, la trajectoire de la France est critique. On compte aujourd’hui 40 personnes âgées pour 100 personnes adultes (contre 25 au début du siècle). D’ici 2050, ce sera 53 pour 100.
Si l’allongement de l’espérance de vie constitue l’une des grandes réussites de l’Europe, il faut reconnaître que ce déséquilibre démographique ne met pas seulement en péril le financement de la protection sociale : il bouscule l’ensemble de nos institutions socio-économiques et donc les équilibres démocratiques.
Une population active relativement moins nombreuse doit financer une population retraitée relativement plus nombreuse, précisément au moment où cette population active doit également investir pour combattre la polycrise qui constitue en réalité le principal leg politique de la génération de jeunes retraités.
D’aucun pourrait arguer que la France a beaucoup réformé le contrat social entre les générations. En 2003, en 2010, en 2014, en 2023, le système de retraite a été remanié, touchant à la durée de cotisation, aux conditions de départ ou à l’âge légal. S’ajoutent également la réforme des régimes spéciaux engagée en 2007-2008 et la tentative de réforme systémique de 2019-2020. Après plusieurs décennies de réformes paramétriques, l’équation démographique demeure structurellement sous tension, alors même que l’évolution de la pyramide des âges était parfaitement prévisible et effectivement prévue.
Les générations actives de 2025 se retrouvent donc dans une situation paradoxale au point d’être intolérable : d’une part, financer un contrat de solidarité léonin avec les générations précédentes ; et d’autre part, reconstituer le capital que celles-ci ont dilapidé, pour la sécurité de la France, pour la compétitivité de ses entreprises, et pour l’habitabilité de la planète. Sur-sollicité, l’effort contributif demandé aux actifs risque de saturer, voire de vicier le consentement à l’impôt.
3.2. - Nommer la tension pour éviter le tribunal des générations futures autant que la faille de l’action publique
Nier cette tension serait malsain. D’abord parce que l’avenir de la France et de l’Europe est en jeu. Ensuite parce que cette tension est déjà manifeste. En 2025, le lien entre les générations est déjà considéré comme délétère pour une majorité de la population française. 70 % des Français estiment d’ailleurs que ce lien va aller en se détériorant encore. Pire, 72 % des moins de 35 ans affirment qu’ils ne peuvent pas avoir confiance dans le système français pour leur assurer une retraite correcte. Cette peur est répandue bien au-delà des plus jeunes actifs : 66 % des Français estiment qu’il est devenu plus difficile pour les jeunes de préparer leur retraite qu’il y a vingt ans, 68 % de devenir propriétaires et 59 % de constituer une épargne.
Pour l’heure, cette tension ne cristallise pas un conflit inter-générationnel. Au contraire, il existe une courte fenêtre d’opportunité politique pour refonder le contrat social entre les générations. Mais la responsabilité politique consiste moins à éviter ce débat qu’à l’orchestrer avant que le déséquilibre ne devienne ressentiment.
Et pour cause : en 2024, les impôts et les cotisations sociales représentent 39,4 % du PIB européen et atteignent 43,5 % de la richesse nationale en France. Parallèlement, le déficit public représente encore 3,1 % du PIB de l’UE en 2025, amenant le niveau d’endettement public à 81,7 % du PIB européen. La France, elle, cumule un déficit de 5,1 % et une dette publique de 115,6 % du PIB.
Cette situation ne signifie évidemment pas que l’investissement public soit exclu pour combattre la polycrise. Elle signifie, en général, que la capacité des budgets nationaux à absorber seuls plusieurs centaines de milliards d’euros d’investissements supplémentaires chaque année est limitée. Elle signifie, en particulier, qu’une augmentation supplémentaire des prélèvements sur les revenus des générations actives risquerait de détériorer drastiquement la stabilité du système démocratique et fiscal.
Cette tension ne peut pas se dénouer sans engager une bascule, passant d’une logique de redistribution nette vers les aînés à une logique d’investissements nets pour les actifs et leurs enfants. Le rôle de la puissance publique évoluerait également : elle deviendrait simultanément investisseur et assureur publics, mais aussi catalyseur des investissements privés pour le long terme.
En effet, la saturation des capacités d’investissements publics, héritage budgétaire des Baby Boomers, nécessite une mobilisation inédite des capitaux privés pour regagner en sécurité géopolitique, écologique et technologique.
3.3. - Le grand investissement devra précéder la grande transmission
Heureusement, l’Europe n’est pas pauvre. Elle dispose au contraire d’un stock considérable de richesse privée. Les ménages européens détiennent environ 10 000 milliards d’euros sous forme de dépôts bancaires. Cette préférence pour les actifs liquides distingue fortement l’Europe des États-Unis : les dépôts représentent environ 28 % des actifs financiers des ménages européens, contre environ 10 % de ceux des ménages américains. La Banque centrale européenne estime que si cette structure d’allocation se rapprochait de celle observée aux États-Unis, jusqu’à 8 000 milliards d’euros d’actifs financiers pourraient à terme être réorientés des dépôts vers des instruments de marché. Surtout, une évolution comparable de l’allocation des nouveaux flux d’épargne pourrait orienter environ 350 milliards d’euros supplémentaires chaque année vers les marchés de capitaux.
Ces ordres de grandeur changent la nature du problème. L’Europe ne souffre pas seulement d’une insuffisance de ressources. Elle souffre d’une incapacité à transformer suffisamment son épargne en capital productif capable de financer ses priorités stratégiques. Cette question est au cœur de l’Union de l’épargne et des investissements lancée par la Commission en 2025.
Mais cette question financière possède une dimension que le débat européen aborde encore insuffisamment : la distribution de ce capital entre les générations. Ainsi la BCE résume-t-elle clairement la situation : les ménages âgés détiennent l’essentiel des actifs réels et financiers.
Il faut naturellement éviter toute simplification : l’âge ne supprime pas les inégalités sociales. Les écarts de patrimoine au sein d’une même génération sont considérables, et une politique intergénérationnelle qui traiterait uniformément tous les retraités comme des détenteurs de capital manquerait précisément son objectif de justice. Il n’en reste pas moins que, considérée à l’échelle macroéconomique, une logique de redistribution inter-générationnelle est aussi importante qu’une logique intra-générationnelle.
En effet, les générations qui auront à vivre avec le nouveau déterminisme historique -géopolitique, climatique et technologique- que représente la polycrise ne sont pas celles qui contrôlent aujourd’hui la plus grande partie du capital susceptible de financer sa résolution.
En la matière, il est impératif d’éviter de prendre la question inter-générationnelle par le mauvais bout. Le débat public européen commence à prendre conscience de l’ampleur de la « grande transmission » patrimoniale que provoquent bientôt les ruptures démographiques à l'œuvre. Une partie considérable du patrimoine accumulé au cours des décennies précédentes changera prochainement, rapidement et massivement de génération.
Cependant, face à la polycrise, on ne peut se résoudre à regarder nos capacités d’investissement circuler dans une stricte logique de transfert patrimonial.
D’abord parce que l’urgence géopolitique, climatique et technologique est immédiate. L’Europe a besoin de capital au cours des dix prochaines années, pas seulement lorsque les patrimoines seront transmis au cours des décennies suivantes.
Ensuite parce que l’héritage ne constitue pas en lui-même un mécanisme d’investissements stratégiques dans une logique de justice inter-générationnelle. Il organise une transmission privée entre lignées familiales. Ceux qui héritent d’un patrimoine important bénéficient d’une capacité d’accumulation sans commune mesure avec ceux dont les parents ne possèdent rien ou presque.
Enfin parce qu’un patrimoine financier ou immobilier ne vaut jamais indépendamment du système collectif dans lequel il s’inscrit. Que signifie hériter d’un patrimoine considérable dans une Europe incapable d’assurer sa défense, exposée à des dommages climatiques croissants et dépendante des puissances étrangères pour les technologies qui organisent son économie ?
La question de la « grande transmission » doit donc être renversée et être pensée à l’aune du bien commun et nos intérêts stratégiques. Ce renversement est légitime.
Plutôt que d’attendre que le patrimoine accumulé hier change passivement de propriétaire demain, il faut se demander comment le mettre au travail dès aujourd’hui pour reconstruire les conditions de la sécurité et de la prospérité européenne abîmée par les générations qui détiennent ce patrimoine.
C’est le principe d’un grand plan d’investissement intergénérationnel.
Il ne s’agirait pas de substituer une vaste opération de redistribution au fonctionnement de l’épargne. Encore moins de spolier une génération pour son irresponsabilité politique passée, la considérant dans une logique de bloc homogène en faisant fi des inégalités qui la traverse également.
Il s’agirait plutôt de reconnaître une configuration historique particulière : les besoins de capital sont concentrés dans le futur, tandis qu’une part importante du capital disponible a été accumulée dans le passé.
3.4. - Face à l’urgence de la polycrise, retrouver le sens du temps long
La puissance publique pourrait alors organiser la rencontre entre ces deux temporalités. Un nouveau contrat serait ainsi passé entre les générations, articulé autour de quatre principes.
Le premier principe serait de protéger davantage les revenus d’activité de l’ajustement démographique. Dans une économie où la population active devient relativement plus rare, accroître continuellement la charge pesant sur le travail pour financer le vieillissement finirait par affaiblir la ressource même sur laquelle repose le système. La soutenabilité des retraites doit donc être recherchée par une combinaison de leviers, incluant l’introduction d’un système par capitalisation, permettant d’éviter que les générations actives ne deviennent la variable d’ajustement permanente du vieillissement.
Le deuxième principe serait de mobiliser le stock de capital européen par des Eurobonds dédiés à ce plan d’investissement souverain et intergénérationnel. L’enjeu serait de proposer aux détenteurs d’épargne des instruments suffisamment sûrs, lisibles, liquides et rémunérateurs pour orienter une part beaucoup plus importante de leur patrimoine vers les trois priorités stratégiques européennes. Et au passage, de capter l’épargne européenne investie à l’étranger (qui compte pour 300 milliards d’euros par an !).
Le troisième principe serait de faire de la puissance publique un multiplicateur du capital privé. Garanties européennes, fonds d’investissement, obligations de long terme, véhicules d’épargne dédiés, mécanismes de partage du risque et approfondissement des marchés de capitaux peuvent permettre de rapprocher le rendement privé recherché par l’épargnant du rendement collectif recherché par la société. La mobilisation du patrimoine ne signifie alors pas sa confiscation. L’épargnant reste propriétaire d’un actif et reçoit un rendement ; mais son capital produit simultanément les capacités collectives dont dépendra la prospérité future.
Le quatrième principe pourrait enfin consister à réorienter les incitations fiscales attachées à la transmission patrimoniale. Plutôt que de privilégier indistinctement la conservation puis la transmission tardive des patrimoines, les systèmes fiscaux pourraient favoriser leur investissement anticipé dans des actifs contribuant aux priorités stratégiques européennes. La fiscalité successorale, les donations, l’assurance-vie ou les enveloppes d’épargne de long terme peuvent être pensées non seulement comme des instruments de prélèvement ou d’optimisation patrimoniale, mais comme des instruments d’allocation intergénérationnelle du capital.
Le grand investissement intergénérationnel ne demanderait donc pas à une génération de se sacrifier pour une autre. Il proposerait à chaque génération de contribuer avec la ressource dont elle dispose relativement le plus : le travail, l’innovation et l’entrepreneuriat pour les générations actives ; le capital accumulé pour les générations patrimonialement les plus dotées.
Pour faire advenir ce nouveau contrat social entre les générations au moyen d’un tel plan d’investissement, il nous faudra tenir un langage politique exigeant sur la responsabilité des générations les unes envers les autres.
Il serait politiquement dangereux d’organiser le procès des baby-boomers devant un tribunal des générations futures. Les décisions européennes des cinquante dernières années ne sont pas imputables individuellement à chaque membre d’une classe d’âge. Les choix publics ont été collectifs, les situations patrimoniales sont profondément inégales et les générations elles-mêmes se chevauchent.
Cependant, refuser la culpabilité collective n’interdit pas d’interroger la responsabilité historique. La génération qui arrive aujourd’hui à la retraite a vécu l’essentiel de sa vie adulte pendant une période exceptionnellement favorable de l’histoire européenne. Elle a bénéficié de la paix continentale, de la construction du marché unique, de l’expansion de la mondialisation heureuse, de la baisse tendancielle des taux d’intérêt et d’une structure démographique initialement plus favorable. Au cours de cette même période, l’Europe a insuffisamment transformé les dividendes de la paix en capacités de défense futures, insuffisamment converti le temps disponible pour atténuer la crise climatique et nous préparer à s’y adapter, et insuffisamment investi dans plusieurs technologies qui déterminent désormais la frontière de la puissance économique.
Les générations suivantes héritent de ce triple déficit. Mais elles héritent également d’un continent extrêmement riche. C’est cette contradiction qu’il faut résoudre.
La solidarité intergénérationnelle européenne a historiquement été organisée principalement dans une direction : les générations actives transfèrent une partie de leurs revenus aux générations qui ont quitté le marché du travail. Ce principe doit être préservé. La dignité du vieillissement constitue un acquis essentiel du modèle social européen.
Toutefois, la solidarité financière entre les générations doit désormais devenir réciproque. Des actifs vers les retraités, elle continuerait à garantir les revenus nécessaires à une vieillesse digne. Des détenteurs du capital vers les générations suivantes, elle contribuerait à financer les conditions nécessaires à un avenir sûr et prospère.
Là où le fantasme de la « grande transmission » laisse les retraités se demander combien ils transmettront à leurs enfants, la lucidité du « grand investissement » amène une question plus juste aux baby-boomers : « dans quel monde leur transmettrons-nous notre patrimoine à ceux que nous aimons et ceux qu’ils aimeront ? » En effet, un patrimoine privé considérable transmis dans une Europe vulnérable militairement, fragilisée par le changement climatique et dépendante technologiquement est un héritage vicié.
Le véritable héritage pourrait donc être de transformer dès aujourd’hui une partie de la richesse accumulée hier en capital productif pour recréer les conditions d’un présent désirable et d’un futur habitable. La résolution de la polycrise pourrait alors devenir autre chose qu’une succession de sacrifices imposés à une génération active déjà sous pression. Elle pourrait constituer un projet de réconciliation entre les générations.
3.5. - Dernière chance de retrouver l’espoir
C’est l’espoir que nous forgeons dans ce rapport.
C’est le message que nous adressons à tous nos concitoyens et ceux qui prétendront les représenter demain à l’Elysée ou après-demain à l’Assemblée nationale.
C’est le consensus sur lequel se sont accordés tous les délégués du G7 des générations futures, le Y7 qu’organisait en mai dernier l’Institut Open Diplomacy en amont du G7 d’Évian.
C’est le fil rouge qui structure les quatre sections de ce rapport et ses nombreuses propositions. Pour résorber les fractures démographiques. Pour contenir la brutalisation du monde. Pour ralentir l'anthropocène. Pour surmonter les ruptures technologiques. Au fond, pour combattre la polycrise.

L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.
