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COMBATTRE LA POLYCRISE

« La santé mentale ne peut être dissociée des politiques de logement, d’éducation, de l’emploi et de protection sociale » plaide Audrey FONTAINE

Entretien intégré à la partie « Ruptures technologiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

· Polycrise,Ruptures technologiques

Psychiatre de formation, ayant contribué à la coordination de la réponse française à la pandémie de COVID-19 au centre de crise rattaché au Premier ministre, et aujourd’hui engagée au sein de l’Organisation mondiale de la santé dans l’unité Santé mentale et usage des substances, pour Audrey Fontaine la crise contemporaine de la santé globale constitue l’un des révélateurs les plus nets de la recomposition géopolitique en cours. Conflits stratégiques, fragmentation du multilatéralisme, chocs économiques et dérèglement climatique convergent pour fragiliser simultanément financements publics, chaînes d’approvisionnement et cohésion sociale. Plusieurs bifurcations demeurent possibles comme la refondation des politiques publiques autour de la prévention, de la résilience et des déterminants collectifs de santé.

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Comment caractérisez-vous l’écosystème actuel de santé globale ?

Le système de santé globale est entré dans une phase de stress systémique. Après des progrès rapides entre 2000 et 2015, l’amélioration de la couverture sanitaire universelle a nettement ralenti depuis 2015.

Le système reste marqué par un sous-financement chronique, aggravé par une réallocation des budgets vers d’autres priorités, notamment sécuritaires. Environ 4,5 milliards de personnes ne bénéficient pas d’une couverture de santé complète et 2 milliards sont exposées à des dépenses catastrophiques de santé. À cela s’ajoute une pénurie structurelle de ressources humaines. L’Organisation mondiale de la santé déplore un manque de 11 millions de professionnels de santé au niveau mondial d’ici 2030. La capacité du secteur de la santé à absorber de nouveaux chocs apparaît donc très limitée.

Comment caractérisez-vous l’écosystème international de la santé mentale ?

La santé mentale est l’un des secteurs les plus fragiles de la santé globale. Au niveau mondial, près d’une personne sur huit vit avec un trouble psychique, mais seuls 9 % des épisodes dépressifs majeurs reçoivent un traitement adéquat.

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Au niveau mondial, le financement de la santé mentale reste bloqué depuis de nombreuses années à 2 % des budgets de santé, malgré une visibilité politique croissante depuis la pandémie et une volonté affichée d’investir la thématique.

Les systèmes de soins de santé mentale demeurent très institutionnels et hospitalo-centrés, alors que les recommandations internationales privilégient les services communautaires intégrés aux soins primaires. Cette inadéquation structurelle explique en partie l’inefficacité relative des réponses actuelles.

Quelles sont, pour vous, les conséquences de la polycrise pour les populations vulnérables ?

La polycrise affecte de manière plus marquée les groupes vulnérables : enfants, adolescents, personnes précaires ou migrantes. Les effets ne sont pas seulement cliniques mais aussi sociaux : isolement, rupture de parcours éducatifs, insécurité économique.

Ainsi, la santé mentale fonctionne comme un révélateur des inégalités : accès différencié aux soins, réattribution des financements et fragilisation des protections sociales. Les systèmes actuels peinent à répondre à cette accumulation de vulnérabilités.

La crise de l’écosystème de santé est-elle conjoncturelle ou structurelle ?

Il ne s’agit pas seulement d’une crise conjoncturelle, mais d’une crise de modèle. Les systèmes de santé doivent être centrés sur les besoins des personnes, dans une approche globale, en renforçant la prévention, la promotion de la santé et l’intégration des services tout au long du parcours de vie. Pourtant, dans de nombreux contextes, les services restent encore fragmentés et principalement orientés vers les soins curatifs.

La pandémie de COVID-19 a montré que la santé mentale constitue un « baromètre sensible des crises », avec une hausse d’environ 25 % des troubles anxieux et dépressifs. La situation actuelle peut néanmoins être une opportunité de refondation, à condition d’intégrer pleinement la santé mentale dans les stratégies de reconstruction et de résilience.

Proposition : intégrer la santé mentale dans les stratégies de reconstruction et de résilience.

Quels sont les liens entre tensions géopolitiques et fragilisation sanitaire ?

Les rivalités internationales et les conflits exercent une pression croissante sur des ressources financières disponibles et perturbent les chaînes d’approvisionnement essentielles. Dans de nombreux contextes, les priorités nationales tendent à se réorientert vers les dépenses de sécurité et de défense, au risque de réduire l’espace budgétaire, déjà restreint, consacré aux politiques sociales et de santé.

La fragmentation géopolitique complique la coopération scientifique, l’accès équitable aux médicaments et la préparation aux pandémies. Cette instabilité peut affaiblir la capacité des États à planifier à long terme et risque de renforcer les inégalités entre régions du monde

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Quels sont les liens entre crises écologiques et fragilisation sanitaire ?

La crise climatique et environnementale est considérée comme un déterminant majeur de santé mentale : anxiété liée au climat (éco-anxiété), déplacements forcés, perte de moyens de subsistance, perturbation des chaînes d'approvisionnement et des services. Les catastrophes naturelles augmentent les troubles post-traumatiques et déstabilisent les systèmes de soins.

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Les effets sont particulièrement marqués dans les pays à faibles ressources, où l’adaptation sanitaire est limitée et où les infrastructures communautaires restent insuffisantes.

Quels sont les liens entre la crise économique et l’augmentation des troubles psychiques ?

La contraction économique accroît la précarité, le chômage et l’endettement, facteurs directement associés aux troubles psychiques. Les ménages renoncent aux soins tandis que les États réduisent les dépenses sociales. Cette spirale alimente une médicalisation de souffrances d’origine socio-économique.

La santé mentale ne peut être dissociée des politiques de logement, d’éducation, de l’emploi et de protection sociale.

Quels sont les effets des décisions politiques et du débat public sur la santé mentale ?

Les choix politiques influencent directement la santé mentale, positivement ou négativement. Certains pays ont vu des reculs en matière de droits humains pour les patients. Le discours public peut réduire ou renforcer la stigmatisation, notamment lorsque les troubles psychiques sont instrumentalisés dans le débat public. À l’inverse, les politiques favorisant l’inclusion, l’accès au logement et la cohésion sociale constituent de puissants leviers de promotion de la santé mentale et de prévention.

Proposition : penser les enjeux de santé mentale en lien avec les politiques d’inclusion, de logement et de cohésion sociale

Peut-on anticiper les effets de la détérioration de la santé mentale ?

Au niveau mondial, l’un des principaux défi réside dans la collecte de données de santé régulières, de qualité et fiables, et dans l’interopérabilité. De nombreux pays ne disposent pas de systèmes d’information suffisamment robustes, fiables et réguliers pour orienter efficacement les politiques publiques.

Les indicateurs disponibles restent souvent centrés sur la morbidité et l’utilisation des services, avec une attention encore insuffisante portée à au fonctionnement et à la performance des systèmes, aux parcours éducatifs, aux conditions sociales et aux autres déterminants de la santé mentale.

Il faudrait une approche de prévision et de préparation fondée sur des indicateurs intersectoriels permettant de suivre la santé mentale à travers l’ensemble des politiques publiques.

Proposition : Mettre en place au niveau mondial des indicateurs intersectoriels permettant de suivre la santé mentale à travers l’ensemble des politiques publiques.

Quels sont selon vous les éléments sous-estimés de la polycrise ?

Trois angles morts dominent : l’effet cumulé des crises, les effets sur les enfants et adolescents, et la pénurie de ressources humaines. S’ajoutent la polarisation et la désinformation qui créent de la défiance envers les politiques sanitaires.

Malgré une reconnaissance verbale croissante et une volonté affichée des États d'investir plus largement dans ce domaine, la santé mentale reste souvent reléguée au second plan lors des arbitrages budgétaires. Les actions ne suivent pas encore le niveau des discours.

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Dans ce contexte, quelles seraient les priorités stratégiques pour les sommets internationaux comme le G7 et le G20 ?

L’enjeu central est de changer de paradigme : les politiques de santé restent trop focalisées sur le curatif, alors que les crises actuelles produisent des souffrances liées à des facteurs sociaux, environnementaux, économiques et collectifs.

Proposition : Penser la santé en lien avec les enjeux sociaux et collectifs pour passer d’une logique curative à une logique préventive et une approche globale

Il faut ériger la santé mentale au rang de pilier de résilience, au même titre que la sécurité sanitaire, et l’intégrer pleinement dans la couverture santé universelle avec des paquets de services essentiels accessibles en proximité.

Proposition : Intégrer pleinement et effectivement la santé mentale dans la couverture de santé universelle, en réduisant le déficit persistant de prise en charge lié au sous-financement des soins psychiatriques, au faible remboursement des services psychologiques, aux inégalités d’accès aux médicaments psychotropes et à la concentration des services dans des structures spécialisées.

Un effort financier substantiel est jugé indispensable : il s’agirait de dépasser le seuil symbolique des 2 % de dépenses de santé destinées à la santé mentale et de flécher prioritairement ces ressources vers les soins communautaires de qualité, plutôt que vers l’expansion hospitalière.

Face à la pénurie de professionnels, il faudrait développer des programmes de formation de première ligne et de partage de tâches inspirés des programmes de formation des professionnels de santé non spécialistes à la prise en charge des troubles mentaux et des addictions, tels que le le programme “Combler les lacunes en santé mentale” de l’Organisation mondiale de la santé. Ces programmes devraient être accompagnés de mécanismes de supervision.

Enfin, elle souligne la nécessité de cibler explicitement les populations vulnérables, notamment les jeunes, et de doter les politiques de santé mentale d’indicateurs de redevabilité permettant d’en suivre l’impact réel.

Quel pourrait être le rôle des institutions internationales ?

Malgré la crise actuelle, le multilatéralisme est jugé indispensable pour les enjeux de santé (OMS, UE, ONU).

Aucun État ne peut gérer seul les déterminants externes de la polycrise. Les organisations internationales jouent un rôle essentiel en fournissant des normes, orientations techniques, recommandations, en soutenant la surveillance des indicateurs, en promouvant les droits humains, et en facilitant la coopération entre pays. Elles permettent également de coordonner les financements et d’appuyer les pays les plus fragiles. Dans un environnement mondial de plus en plus interdépendant, leur rôle doit être renforcé, en complément des réponses nationales.

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Enfin, quelle est la place et les conséquences du numérique sur la santé mentale ?

Le numérique offre un potentiel réel pour améliorer l’accès aux soins et services, notamment pour les populations vivant dans des zones mal desservies. Mais il présente aussi des risques, à prévenir : accentuation d’inégalités territoriales (notamment lorsqu’il existe des écarts d’équipement, de connectivité ou de littératie numérique), les effets développementaux d’une exposition précoce et excessive aux écrans, et la transformation des interactions sociales à tous âges.

Il faut absolument lutter contre l’illusion d’une solution purement technologique : le lien humain demeure central. Le numérique doit donc être pensé comme un complément encadré et fondé sur les données probantes, non comme un substitut.

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L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.

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