« Les décisions de l’administration Trump survivront à son départ et dessinent des États-Unis imprévisibles et profondément transformés, tant sur le plan social que dans la gouvernance du pays » avertit Laurie DUNDON
« Les décisions de l’administration Trump survivront à son départ et dessinent des États-Unis imprévisibles et profondément transformés, tant sur le plan social que dans la gouvernance du pays » avertit Laurie DUNDON
Entretien intégré à la partie « Bouleversements géopolitiques » de l'étude « Combattre la polycrise »
Analyste en politique étrangère et ancienne diplomate américaine, Laurie Dundon est spécialiste des évolutions politiques aux États-Unis et en Europe ainsi que de leurs répercussions sur les affaires internationales. Forte de plus de vingt ans d’expérience dans les relations transatlantiques, elle a travaillé avec des ministres et diplomates américains, tant au sein de l’administration qu'à l'extérieur. Ancienne directrice des relations transatlantiques à la Fondation Bertelsmann, elle travaille aujourd'hui sur les questions géopolitiques ainsi que de gouvernance technologique. Elle enseigne à l’IRIS, à Paris, où elle intervient sur la politique étrangère et de défense américaine. Dans cet entretien, elle analyse les fragilités croissantes du système politique américain et l’influence durable du mouvement MAGA. Elle appelle les Européens à ne pas considérer ces évolutions comme une simple parenthèse.

Adam Tooze a décrit la situation politique actuelle aux États-Unis comme l’une des crises systémiques qui composent la « polycrise ». Selon vous, la trajectoire politique des États-Unis est-elle elle-même devenue une crise systémique ?
Les États-Unis traversent une période historique de bouleversements, marquée par de profondes divisions internes, qui touchent de nombreux enjeux simultanément, tant au niveau national qu’à l’étranger. Déjà depuis le début des années 2000, le pays est divisé politiquement presque à parts égales. Mais, maintenant, il s'agit d’une crise intérieure comme il n’y en avait pas eu depuis des décennies. Les citoyens individuels sont témoins de nouvelles politiques et d'actions gouvernementales inimaginables à un rythme qu'ils peuvent à peine digérer. Beaucoup de ces actions affectent directement leur vie quotidienne, y compris la santé publique, l'éducation, la sécurité sociale, la sécurité, le respect de la vie privée et les droits et protections fondamentaux pour eux-mêmes et leur communauté.
On pourrait même parler d’une crise d’identité. Les normes sociales et légales sont remises en question. Les institutions sont mises à l'épreuve. N’oubliez pas que le pays n’a que 250 ans et qu’il conserve sa première constitution, un système à deux partis politiques et les principales procédures électorales définies au XVIIIe siècle. La présidence de Trump remet en question des sujets fondamentaux de citoyenneté, de protections juridiques, de relations civilo-militaires, de normes et de valeurs, de droits humains et de l'État de droit. En plus, Trump bouleverse le fonctionnement du gouvernement, ainsi que les normes et les standards.
Le mode de fonctionnement de l'administration Trump consiste à aller vite et à casser les choses ; les garde-fous, même juridiques, sont moins importants. Il introduit des idées et des propositions choquantes dans le rythme quotidien de la vie américaine et des règles de gouvernance, laissant la société décider quand et où réagir. Le système est poussé à ses limites, et des failles qui apparaissent aujourd’hui sont préoccupantes pour la génération à venir.
Dans quelle mesure le système américain de freins et de contrepoids continue-t-il de fonctionner efficacement aujourd’hui ?
D’un point de vue historique, il faut garder à l’esprit que les États-Unis appliquent toujours leur première Constitution. Ainsi, même si certaines des tensions politiques aiguës actuelles découlent de la rivalité électorale entre les partis dans le cadre d’un système électoral défaillant et obsolète mis en place par cette Constitution, le système conserve une certaine stabilité structurelle grâce à ce texte. Cependant, de nombreux aspects de ce système sont désormais remis en question, et cela plus profondément qu’ils ne l’ont été depuis longtemps.
À l’heure actuelle, les tribunaux s’avèrent être parmi les contre-pouvoirs les plus solides au sein du système, défendant les principes fondamentaux de la Constitution. Certaines affaires relatives aux droits et privilèges constitutionnels fondamentaux sont portées jusqu’à la Cour suprême pour y être tranchées. Par exemple, l’affaire visant à annuler, bloquer ou supprimer le droit à la citoyenneté par naissance (l’éligibilité à la citoyenneté américaine n’ayant pas été réexaminée depuis 200 ans) a dû être portée jusqu’à la Cour suprême, laquelle a réaffirmé ce pilier fondamental de la Constitution américaine originale.
Une autre question fondamentale concerne le déploiement de la police militaire dans les rues, ce qui a fait ressurgir les problèmes liés à l’insurrection Act. Cette loi trouve ses origines dans la guerre de Sécession, au tout début de la période qui a suivi ce conflit. Cela illustre bien à quel point nous vivons une période historique, et le type de questions fondamentales que les dirigeants actuels mettent à l’épreuve. La société américaine et ses mécanismes de contrôle et d’équilibre sont contraints d’apporter une réponse.

Le Congrès conserve-t-il encore une capacité réelle à contrôler et à limiter le pouvoir exécutif ?
De jure, oui. De facto, avec le Président et la majorité du Congrès appartenant au même parti, le Congrès fonctionne actuellement plus comme une chambre d’enregistrement. Dans les faits, il avalise les décisions de l’exécutif.
La situation pourrait se compliquer en fonction des résultats des élections de mi-mandat, qui auront lieu en novembre prochain. L’incapacité de Donald Trump à répondre à la hausse du coût de la vie, à la crise du pouvoir d’achat et, plus largement, aux difficultés économiques intérieures pourrait avoir des conséquences importantes sur les résultats et permettre à l’opposition démocrate de remporter davantage de sièges.
Toutefois, ne vous attendez pas à ce qu'un Congrès dont la composition a été quelque peu renouvelée modifie de manière significative le rapport de force. Depuis plus de 30 ans, la confiance des Américains dans le Congrès, dans son efficacité et dans ses résultats, n'a pas cessé de diminuer. Les Américains fondent peu d'espoirs sur le Congrès, et il faudra du temps pour rétablir la confiance du public.

Les évolutions récentes au sein de la Cour suprême et de la justice fédérale ont-elles entraîné une modification durable de l’équilibre des pouvoirs ?
La Cour suprême et les cours fédérales au niveau des États résistent de manière assez surprenante aux tentatives sans précédent de Trump de redéfinir le pouvoir exécutif. Elles constituent le contre-pouvoir le plus solide et le plus efficace. Tout indique que même les propres équipes de Trump sont parfois surprises par les jugements qui s’opposent à leurs initiatives, y compris lorsqu’ils émanent de magistrats que Trump a lui-même nommés dans les juridictions fédérales ou à la Cour suprême.
Nous observons depuis plusieurs années une tendance à recourir davantage aux décrets présidentiels pour mettre en œuvre des politiques relevant du pouvoir exécutif. Cette évolution s’est accélérée depuis l’ère Obama. Toutefois, les prises de décisions de Trump sont sans précédent car elles passent outre les lois adoptées par le Congrès et les limites prévues par la Constitution. Alors qu’Obama et Biden collaboraient avec les autres pouvoirs sans remettre en cause le cadre institutionnel, Trump fait vaciller cet ordre.

La manière hyperbolique dont Trump en parle rend la situation encore plus préoccupante. Il a notamment déclaré, en faisant sans doute référence à l’article II de la Constitution : « J’ai l’article II, qui me donne le droit de faire tout ce que je veux en tant que président. ». La Maison-Blanche a par ailleurs mis en place un processus interne structuré visant à élaborer les justifications juridiques de ces positions. Il ne s’agit donc pas uniquement des déclarations de Trump : ses équipes préparent soigneusement la manière dont elles vont tester les limites du pouvoir exécutif.
Elles partent du principe que, même si elles finissent par perdre devant les tribunaux, le temps nécessaire au déroulement de la procédure judiciaire leur permettra au moins de faire avancer une partie de leur programme et de briser certaines normes institutionnelles.
Quel est l’état actuel de la fonction publique fédérale américaine après les vagues de licenciements et de démissions ainsi que les restructurations institutionnelles intervenues depuis le retour au pouvoir de Donald Trump ?
Le démantèlement de la bureaucratie américaine est l’une des conséquences les plus durables de l'administration Trump. L’administration fédérale a été vidée de sa substance de l’intérieur. Des fonctionnaires sont partis, ont été licenciés ou poussés vers la sortie.

Cela ne s’explique pas uniquement par Elon Musk. Son intervention n’a été que l’emballage final apporté au projet, dans sa dernière phase avant l’investiture. En réalité, ce projet trouve son origine dans le premier mandat de Donald Trump, au cours duquel celui-ci n’était pas parvenu à mettre pleinement en œuvre ce qu’il souhaitait. Trop de ministres, de hauts responsables et d’autres fonctionnaires expérimentés avaient réussi, à tous les niveaux de l’administration, à manœuvrer efficacement pour contenir ses instincts les plus dangereux lors de son premier mandat.

À titre d’exemple, lors de son premier mandat, il a été très près, un jour, de déclarer tout simplement : « Je retire les États-Unis de l’OTAN, c’est décidé. » Le département de la Défense, le secrétaire à la Défense et d’autres responsables ont alors réussi à imposer des consultations supplémentaires avec le Congrès. Celles-ci ont permis de faire reculer cette idée et de le convaincre, avec suffisamment de temps, que s’il voulait éventuellement brandir cette menace, il valait mieux ne pas passer immédiatement à l’acte. Lors de son premier mandat, Trump avait promis de construire immédiatement un mur à la frontière mexicaine afin de bloquer l’immigration. Il n’y est pas parvenu. La loi l’empêchait notamment de déployer des militaires américains à la frontière à cette fin.

Après avoir quitté le pouvoir, il a disposé de quatre années pour réfléchir à ce qu’il voudrait accomplir s’il revenait à la présidence, ainsi qu’aux obstacles qu’il devrait éliminer pour pouvoir agir librement. Il voulait constituer une équipe de fidèles et installer ses propres exécutants à tous les niveaux de l’administration.
Deux ans avant l’élection, ses équipes élaboraient déjà des manuels de formation, rassemblaient des CV et organisaient des séances de formation en ligne afin de préparer des loyalistes à entrer dans l’administration dès le premier jour. Elles avaient également préparé les dispositifs juridiques nécessaires pour licencier des agents publics. Tout cela, dans le but de constituer une administration qui adhère aux idées que Trump cherche à imposer, tant sur le plan intérieur qu’international.
Aujourd’hui, certains services ont tout simplement été vidés de leurs effectifs, ceux chargés de la prévention des incendies de forêt, par exemple. La situation est désastreuse et crée de véritables risques. Parallèlement, une nouvelle génération de fonctionnaires et de responsables gouvernementaux dépourvus d’expertise, sélectionnés en fonction de leur loyauté politique ou de leur conformité idéologique, s’est installée. L’expertise a disparu, le pouvoir politique ne reçoit plus les conseils et les analyses de l’administration.

Ces personnes sont désormais protégées à différents échelons de l’administration. Les niveaux moins visibles attirent peu l’attention, ce qui permet à ces responsables de rester en place durablement. C’est donc un héritage qui s’inscrira dans le long terme.
Comment se manifeste actuellement la tension entre les pouvoirs des États et le pouvoir fédéral aux États-Unis, et dans quelle mesure cette dynamique contribue-t-elle à assurer l'équilibre des pouvoirs ?
Au sein de la structure solidement fédérale des États-Unis, le partage du pouvoir entre l'échelon national et celui des États (les 50 États) s'apparente toujours à un exercice d'équilibriste. Toutefois, nous assistons à une tendance générale vers un transfert accru de pouvoirs au niveau des États.
Dans plusieurs cas, des politiques de Trump visent à transférer les décisions en matière de pouvoir et d’autorité du niveau fédéral vers les États. Si l’on prend l’exemple de l’avortement, cela a entraîné la suppression de la protection du droit des femmes à choisir au niveau national, laissant à chaque État le soin de définir sa propre politique en la matière.
Parallèlement à cela, Trump s’est également employé à neutraliser la bureaucratie du gouvernement fédéral et à renforcer les pouvoirs exécutifs, en particulier les pouvoirs individuels du président et du pouvoir exécutif. On peut tout à fait parler du pouvoir des États en termes d’opposition au gouvernement fédéral, comme lorsque les gouverneurs des États prennent position. En ce qui concerne la question des checks and balances, certains États, notamment démocrates, ripostent activement. Par exemple, lorsque Trump a supprimé les réglementations environnementales au niveau fédéral et a pratiquement vidé de sa substance l’Agence de protection de l’environnement, certains États comme la Californie ont décidé de maintenir leurs propres règles.
Dans d’autres domaines où les gouverneurs se sont mobilisés ensemble, l’application des lois sur l’immigration est également devenue un enjeu majeur de mobilisation pour les États désireux de riposter. Certains États ont utilisé avec succès le système juridique pour faire valoir que la Garde nationale ou les troupes fédérales ne devraient pas pouvoir se déployer dans leurs villes sans la demande des gouverneurs, ces derniers faisant valoir que le gouvernement fédéral ne peut envoyer de troupes si les autorités locales ne les ont pas sollicitées.
En fin de compte, cette tension entre le gouvernement fédéral et les États est un domaine où certains prônent le système des freins et contrepoids, mais c’est aussi un domaine où les États proches du mouvement MAGA ou du Parti républicain se voient renforcés par cette décentralisation des pouvoirs, ce qui leur permet d’aller beaucoup plus loin dans la mise en œuvre de leurs propres programmes d’extrême droite.
Comment fonctionne actuellement le système électoral américain, et dans quelle mesure est-il défaillant ou incapable de jouer efficacement son rôle de contre-pouvoir populaire ?
Le système électoral présente de nombreuses failles structurelles. Tout d’abord, on assiste à une manipulation massive des règles de vote au niveau des États. Chacun des 50 États a le droit d’adopter ses propres lois électorales. Cela signifie qu’il existe 50 lois et procédures différentes d’un État à l’autre pour la conception des bulletins de vote, la mise en place de l’inscription sur les listes électorales, l’organisation des contrôles d’identité et le traitement des votes contestables. Au cours des six dernières années, les partis politiques (en particulier le Parti républicain) ont consacré beaucoup de temps à former des avocats et des commissions locales de dépouillement afin de contester plus efficacement les votes.
Deuxièmement, les circonscriptions législatives au sein des États ont fait l’objet de manipulations massives. Elles ne sont plus toujours géographiquement cohérentes, car toutes les limites ont été redessinées afin de favoriser un seul parti. De ce fait, le combat le plus important en politique ne se livre plus contre le parti adverse, mais contre un adversaire au sein de la même aile politique. Ce qui signifie que les républicains centristes ne se soucient que de savoir s’ils sont suffisamment d’extrême droite pour survivre à une primaire face à un candidat trumpiste d’extrême droite, ne laissant aucune place au centre, qui est en train de disparaître complètement. Changer cela est un processus complexe, géré par différentes circonscriptions (États, districts, comtés) dans les moindres détails, qui nécessite de réécrire les lois sur le redécoupage électoral dans chaque État, ce qui en fait un véritable enjeu générationnel.
Enfin, au niveau national, il y a le Collège électoral, qui correspond au vote présidentiel, et qui est peut-être vraiment en décalage avec le vote populaire. Ce décalage structurel prive les citoyens de tout moyen de contrôle personnel sur le système, ce qui explique pourquoi la méfiance envers le gouvernement et les institutions en général ne cesse de s’accentuer depuis longtemps, laissant aux citoyens le sentiment que leur seul recours restant se résume à un vote protestataire.

Comment les médias américains couvrent-ils les transformations en cours du système politique des États-Unis ?
Les dynamiques partisanes dominent désormais le paysage médiatique aux États-Unis, tout comme dans de nombreux autres pays, influençant les sources d’information principales des citoyens, les plateformes auxquelles ils font confiance et le degré de confiance qu’ils accordent aux médias en général. L'attaque de Trump contre l'establishment médiatique est incessante, renforçant sa célèbre expression « fake news » pour en saper la crédibilité.
En plus, il existe un effort fonctionnel pour punir et démanteler structurellement un système médiatique qu’il juge biaisé en faveur de la gauche. Les journalistes qu'il attaque ont été écartés, ou poursuivis en justice. Certaines grandes chaînes de télévision se sont retrouvées prises en otage par les représailles de Trump via les instances de régulation, et certaines ont même basculé dans l'autocensure. Par contre, les médias jugés fidèles bénéficient désormais d'un accès privilégié.
Toutefois, le problème majeur réside dans le fait que l'information circule principalement au sein d'une chambre d'écho partisane, ce qui ne fait qu'accentuer les divisions au sein du pays. Les conséquences à long terme sont inquiétantes. Déjà, de nombreux citoyens ont tendance à ne faire confiance à aucun des deux systèmes médiatiques, mais se contentent désormais, pour la plupart, de ne suivre que la plateforme avec laquelle ils sont d’accord. Nos sources d’information sont cloisonnées en « bulles » qui ne font que valider et revalider ce que l’on croit déjà. Il n’existe pratiquement plus de système médiatique national perçu comme impartial, fondé sur des faits ou digne de confiance.

Même chose dans les réseaux sociaux, ce qui a encore renforcé la division des discours et favorisé la diffusion de discours idéologiques. Cela a empiré lorsque les plateformes ont également supprimé leurs programmes de vérification des faits.
Il est déjà devenu de plus en plus courant de rejeter les faits et l'expertise dans de nombreux domaines de la vie. Sur tant de ces questions, les faits ne sont plus des faits, la vérité n’est plus la vérité, et l’expertise n’a plus d’importance. Mais alors que les médias de confiance disparaissent, l'avenir s'annonce sombre. En plus, c’est la recette d’un problème générationnel majeur, car les jeunes grandiront en entendant des informations, des faits et des récits historiques qu’ils croiront vrais, simplement parce que ce sont les seuls qu’ils auront entendus et vus.

Depuis qu’Elizabeth Warren a placé la régulation des géants du numérique au cœur du débat politique américain et que l’administration Biden a mené une politique antitrust plus volontariste, les relations entre les grandes entreprises technologiques et le pouvoir politique ont profondément évolué. Comment expliquez-vous le rapprochement croissant observé entre une partie du secteur technologique et la nouvelle administration ? Plus largement, quel rôle ces entreprises jouent-elles désormais dans la reconfiguration du pouvoir politique aux États-Unis, la diffusion de discours idéologiques et la transformation des institutions démocratiques ?
L’alignement croissant entre les entreprises technologiques et le pouvoir politique est tout à fait réel.
Elon Musk en est l'exemple parfait. Il a transformé son influence politique en un rôle de premier plan au sein du gouvernement fédéral, où lui et ses collaborateurs de la Silicon Valley ont eu accès aux données personnelles de millions de citoyens américains. Il exerce également une influence directe sur la politique étrangère, la liberté d'expression et les politiques économiques. Mais son cas résulte d’un alignement particulier entre une personnalité, des intérêts financiers, le pouvoir politique et des opinions extrêmes.
Au-delà du cas singulier de Musk, on assiste à un alignement plus large, favorisé à la fois par cette période de décisions cruciales pour le secteur technologique et par la personnalité de Trump. Il est connu pour concentrer entre ses mains le pouvoir de décision sur de nombreuses questions politiques et pour privilégier la défense des intérêts des entreprises. Nous avons ainsi assisté à un retour en force du lobbying excessif et personnalisé. Les entreprises privées bénéficient d’un accès direct à la Maison-Blanche et au pouvoir décisionnel du président, à un niveau parfois sans précédent.
L’autre dimension de ce rapprochement tient, selon moi, au calendrier de décisions réglementaires majeures concernant les plateformes technologiques et les réseaux sociaux existants, décisions étaient arrivées à maturité après avoir été retardées pendant plus de dix ans. Le fait que tous ces enjeux aient convergé en 2025, au moment de l’arrivée d’un nouveau président, a créé pour les entreprises de très fortes incitations financières à s’adapter au style de gouvernement de Trump, fondé sur le lobbying direct. De même, en raison de la période charnière que nous traversons en matière de technologies émergentes et de décisions relatives à la gouvernance technologique, le secteur technologique a de plus en plus de raisons de soutenir Trump.

Dans quelle mesure le mouvement MAGA a-t-il évolué au-delà de la personnalité politique de Donald Trump ?
Le MAGA (“Make America Great Again”) est un mouvement politique porté par un seul homme et sa personnalité plus que tout autre dans l’histoire récente, ce qui lui confère des vulnérabilités particulières. Le style de communication de Trump est efficace pour mobiliser les mécontentements et mener des combats. Maintenir la cohésion de cette coalition représente un défi bien différent de celui de sa création. Maintenant, il lui incombe désormais d’apporter des solutions durables.
Répondre aux attentes de groupes aussi divers est une tâche ardue pour tout parti politique au pouvoir. Trump éprouve déjà des difficultés à cet égard, notamment sur les questions économiques. La coalition montre déjà des signes de fragilité.
La responsabilité de la gouvernance a déjà créé des tensions au sein de sa coalition hétéroclite. Le soutien de l'électorat s'effrite, en particulier parmi ceux qui sont frustrés par les répercussions des droits de douane, les coupes budgétaires dans la santé et les conséquences d'une action militaire inutile contre l'Iran. Quelques figures de proue du mouvement MAGA prennent leurs distances.
Par ailleurs, l'évolution future du mouvement MAGA à l'approche de 2028, date de la fin du mandat de Trump, demeure incertaine. Trump étant lui-même limité à deux mandats et n’ayant favorisé aucune tendance particulière au sein du mouvement MAGA pour en faire son successeur, laissant ainsi la porte ouverte à de multiples courants contradictoires, il a exposé le mouvement à une concurrence féroce et à l’incertitude quant à son avenir.

Mais il existe également des phénomènes sociétaux, renforcés par des décisions structurelles prises et des investissements réalisés sous l’ère Trump, notamment en matière de discours, qui perdureront bien plus longtemps. Par exemple, les réseaux sociaux et le système technologique ancrent un système de croyances qui survivra à Trump. Ajoutez à cela une bureaucratie gouvernementale qui perdurera au-delà de Trump.
Ainsi, alors que la coalition politique elle-même est confrontée à d’intenses frictions et à une évolution sans sa personnalité pour la maintenir unie, ces héritages structurels, la bureaucratie fédérale transformée et le système médiatique polarisé survivront.
Quels sont les facteurs sous-jacents qui expliquent l'attrait durable et l'ancrage de ce mouvement ? Dans quelle mesure sont-ils liés à des questions d'identité, de religion, d'économie, de culture, de géographie ou à l'environnement informationnel ?
La coalition MAGA s’est notamment forgée autour de revendications négligées de populations blanches à faibles revenus et de groupes liés au secteur manufacturier, ainsi que des tensions entre zones rurales et urbaines.
Bon nombre des groupes que Trump a su mobiliser étaient frustrés par des problèmes politiques qui, au cours des deux dernières décennies, n’avaient tout simplement jamais été résolus et avaient été mis de côté à maintes reprises, notamment en matière d’immigration et de commerce. En effet, le système commercial mondial libéral faisait défaut à une grande partie de la population américaine. Les autres dirigeants politiques n’avaient pas su répondre à ces frustrations ni trouver de solutions satisfaisantes, ce qui n’a fait qu’exacerber les tensions. De plus, pendant vingt ans, les campagnes politiques traditionnelles ont fondé leur stratégie sur des groupes démographiques homogènes, négligeant la nuance selon laquelle bon nombre de ces électeurs étaient divisés en fonction de leurs perspectives culturelles, religieuses et de leurs clivages économiques. Les partisans du mouvement MAGA y ont vu une opportunité de les rallier à leur cause, en construisant une coalition de blocs contradictoires sans précédent et en redessinant la carte des États indécis.

Dans quelle mesure les puissances étrangères cherchent-elles à exploiter les faiblesses politiques des États-Unis ?
Les adversaires des États-Unis surveillent de très près les événements qui s'y déroulent, en y prêtant une attention particulière et en guettant les occasions de servir leurs intérêts. Ils chercheront certainement à exploiter les vulnérabilités des États-Unis durant cette période de chaos au sein de leur société et de leur gouvernance. Par exemple, les puissances étrangères cherchent déjà à exploiter les vulnérabilités des États-Unis, tant en menant des opérations de guerre de l’information et de cyberguerre qu’en tentant de manipuler la politique intérieure américaine et d’y intervenir.
Nous ne pouvons pas faire preuve de naïveté et supposer que les adversaires étrangers ne sont pas assez sophistiqués pour observer et analyser les actions de l'Amérique. La Corée du Nord guette la moindre occasion de faire valoir ses intérêts. La Chine suit la situation de très près, saisissant les opportunités qui se présentent tout en calculant ses prochains coups, tandis que Taïwan et d’autres pays vulnérables sont très inquiets. Les dirigeants russes font également preuve d’une grande perspicacité et d’une grande finesse pour décrypter la Maison-Blanche et tentent de jouer avec elle.

Comment les idées, les méthodes et les réseaux associés au mouvement MAGA influencent-ils les forces politiques en Europe ?
La collaboration et le soutien mutuel entre partis politiques idéologiquement alignés, de part et d'autre de l'Atlantique, ne sont pas nouveaux. Il existe tout un secteur de consultants et conseillers ayant travaillé pour des campagnes électorales américaines qui enseignent leurs méthodes et leurs stratégies à des partenaires à l'étranger. Le mouvement MAGA est déjà intégré dans ce domaine en Europe depuis des années ; son influence était déjà visible dans le champ politique de plusieurs partis extrême-droites à travers le continent.
Ce qui émerge aujourd'hui va bien au-delà de l'engagement politique conventionnel. L’élargissement d’une coalition des partenaires européens partageant la même idéologie, c’est maintenant un projet officiel pour le gouvernement américain. Le tabou de la non-ingérence dans les affaires intérieures d'autres pays a disparu.
Le vice-président Vance a exposé ce programme dans son discours à Munich en 2025, ce qui a choqué les publics européennes. Le projet figure aussi explicitement dans la stratégie de sécurité nationale (NSS) des États-Unis de 2025. Cela signifie la possibilité d'intégrer et d'harmoniser certains aspects de la politique étrangère, de défense, culturelle, éducative et autres des États-Unis afin de s'aligner sur les pays considérés comme politiquement préférés. Une version provisoire de la stratégie de sécurité nationale était encore plus explicite en proposant d’utiliser les relations commerciales, les ventes d’armes, les collaborations politiques ainsi que des échanges culturels et éducatifs pour l’influence. Lorsque l'ensemble de l'arsenal gouvernemental sera à leur disposition, le mouvement MAGA et/ou le président Trump disposeront de nombreux leviers pour bâtir un réseau d'alliés en Europe.
Dans la perspective de la « lutte contre la polycrise », quelles politiques publiques seraient les plus efficaces pour réduire simultanément les vulnérabilités démocratiques, informationnelles, économiques et géopolitiques ?
La situation actuelle aux États-Unis est imprévisible, tant sur le plan politique qu’en matière de politiques publiques.
L’Europe et la France ne doivent pas penser qu’au départ de Trump, les conséquences de cette période disparaîtront. Même si son successeur n’est ni un autre Trump ni J. D. Vance, et même si un président plus favorable à l’Europe est élu, nous ne tournerons pas immédiatement la page. Il faudra déployer des efforts considérables pour inverser ces évolutions.
Des transformations structurelles sont en cours. Elles rendront difficile, même pour un dirigeant pro-européen, le fait d’inverser cette tendance, de changer le discours dominant et de mobiliser un soutien politique suffisant dans l’ensemble du pays. Une part importante de la population adhère en effet à des récits qui présentent l’Europe comme faible et demandent pourquoi les États-Unis devraient continuer à la protéger.
Le système médiatique et informationnel, les réseaux sociaux et le secteur technologique contribuent à enraciner une vision du monde qui survivra à Trump.
De même, nous entrons désormais dans une période où il ne faut pas non plus présumer que l’élection d’un nouveau président ramènera nécessairement les États-Unis vers les normes, les principes et les engagements internationaux qu’ils avaient établis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui les rapprochaient de l’Europe.
Les dirigeants européens semblent en avoir pris conscience. Leur confiance dans les États-Unis n’est plus la même qu’auparavant. Cela s’explique par le fait que les Européens ont vu les décisions de l’exécutif et les orientations politiques américaines être radicalement renversées tous les quatre ans ou presque.
Proposition : Maintenir des liens étroits avec les États fédérés, les universités, les entreprises, les élus locaux et la société civile américains afin de préserver les relations transatlantiques au-delà des alternances présidentielles.


L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.
