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COLLOQUE POLYCRISE

« La guerre en Iran a affaibli la crédibilité des États-Unis et ouvert une opportunité pour les Européens » prévient Michel DUCLOS

Entretien intégré à la partie « Bouleversements géopolitiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

· Bouleversements géopolitiques,Polycrise

Ancien ambassadeur de France en Syrie et en Suisse, conseiller spécial à l’Institut Montaigne, Michel Duclos est un diplomate et un observateur des relations internationales. Il est notamment l’auteur de La Longue Nuit syrienne (2019) et de La France dans le bouleversement du monde (2021) et Diplomatie française (2024, Alpha), publiés aux éditions de l’Observatoire. Dans cet entretien, il analyse les perspectives d’enlisement de la guerre en Iran et ses conséquences sur les équilibres au Moyen-Orient. Entre affaiblissement de la crédibilité américaine, prudence chinoise et diversification des alliances des monarchies du Golfe, il éclaire les marges de manœuvre des Européens et de la France pour contribuer à la stabilisation de la région.

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Alors que la guerre en Iran déclenchée par les États-Unis et Israël dure depuis six mois, quels sont les principaux scénarios que vous envisagez pour la suite du conflit ?

Les Américains ont très mal mené cette guerre : leur stratégie de frappes sélectives ne leur a pas permis d’obtenir une chute du régime ni une forme quelconque de capitulation iranienne. De plus, ce qui paraît incroyable, ils n’étaient pas préparés à la riposte iranienne consistant à fermer le détroit d’Ormuz. Washington a aussi mal géré les tentatives pour trouver une issue : la trêve conclue en juin n’a pas tenu ; une spirale est repartie, à la fois d’étouffement économique de la République islamique et de frappes ponctuelles.
De leur côté, les Iraniens, sous l’effet de leurs divisions et sans doute aussi d’une forme d’hubris, se satisfont de poursuivre la confrontation. Ils escomptent que Washington finira par caler.

Dans ces conditions, le jeu reste très ouvert. Les Américains peuvent en effet passer à autre chose, laissant Téhéran empocher une forme de victoire ; l’inverse peut aussi se produire si, finalement, après les élections de mi-mandat, les Américains se résolvent à intensifier la guerre. Un troisième scénario apparaît plus probable : celui d’un conflit de basse intensité qui n’en finit pas. Toutefois, je souhaite croire à un quatrième scénario : sous l’influence notamment des États du Golfe et de la Chine, voire d’autres acteurs, les États-Unis et l’Iran finissent par trouver un terrain d’entente. Je parierais sur un mélange du troisième et du quatrième scénario.

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La capacité militaire des États-Unis, sous la forme de leur projection actuelle, au Moyen-Orient s’épuise : scandale concernant le porte-avions Abraham Lincoln, transfert de batteries THAAD depuis la Corée vers le Golfe, stock de missiles Patriot historiquement bas... Quelle est la stratégie américaine pour faire face à ce constat d’affaiblissement ?

C’est la partie immergée de l’iceberg, mais il ne faut pas croire que les États-Unis vont nécessairement rester inertes. On observe d’ores et déjà une augmentation des crédits de défense et la modification des procédures pour accélérer l’acquisition d’armements, et donc la reconstitution des stocks. Derrière un leadership politique littéralement déboussolé, le système américain tient encore.

Quelle sont la position et la stratégie de la Chine, constatant cet épuisement militaire américain ? Quelles conséquences pour les ambitions chinoises dans le détroit de Taïwan ?

Pour l’instant, la Chine fait le gros dos. C’est sa politique des stocks qui permet que le marché des hydrocarbures reste à peu près sous contrôle. Toutefois, c’est de moins en moins le cas. Face aux dernières menaces de Trump, elle a montré les dents. Elle compte bien continuer à commercer avec l’Iran et à soutenir ce pays.

Il serait étonnant que les Chinois concluent que les revers militaires américains leur offrent une fenêtre d’opportunité sur Taïwan. En effet, la stratégie chinoise vis-à-vis de Taïwan reste pour l’instant une stratégie de strangulation, et non d’invasion. Les revers américains n’empêchent pas que les États-Unis restent surpuissants militairement.

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En revanche, les stratèges chinois doivent examiner attentivement le pour et le contre d’une prise en otage du détroit de Taïwan à la lumière de la prise en otage par l’Iran du Golfe persique. En effet, la voie de navigation du Golfe persique est majeure pour l’économie de l’énergie et pour la sécurité alimentaire dans le monde. Un blocage du détroit de Taïwan aurait ainsi d’immenses effets pour le commerce mondial mais aussi pour le secteur des puces électroniques, si crucial pour beaucoup de choses.

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L’implication forcée des partenaires américains dans le Golfe, mis devant le fait accompli, entraîne-t-elle une réorientation stratégique dans le Golfe ? De quelle manière ? Quel impact notamment sur le partenariat entre les USA et les monarchies du Golfe ?

Il est évident que la relation triangulaire entre les États-Unis, les États du Golfe et l’Iran est l’un des grands enjeux de la crise actuelle. Sur cette relation triangulaire se greffent la Chine, l’Indopacifique, la Russie et dans une certaine mesure l’Europe. L’analyse la plus courante consiste à dire que les monarchies du Golfe ne peuvent que chercher à diversifier leurs alliances, ou du moins leurs relations stratégiques : ce que l’on appelle faire du « hedging » ou encore pratiquer le multi-alignement.

Le refus de Washington de venir en aide aux Saoudiens face à la prise de contrôle du détroit de Bab Al-Mandab par les Houthis ne peut qu’aggraver la crise de confiance entre les monarchies pétrolières et les États-Unis.

Dans cette optique, la tendance des États du Golfe sera de chercher à ménager l’Iran et à renforcer leurs liens avec l’Asie et l’Europe, sans perdre pour autant le parapluie américain, dont ils ne peuvent se dispenser. Israël représente un autre facteur. Dans le courant de cette année 2026, Israël a été perçu par les États du Golfe – à l’exception des Émirats arabes unis - comme une menace, une cause de déstabilisation régionale, plus sérieuse que l’Iran. Si jamais un modus vivendi finit par être trouvé entre Washington et Téhéran, les Iraniens exigeront une garantie américaine de non-agression venant d’Israël. Sur une telle clause, la demande iranienne aura le soutien des États du Golfe.

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Quelle sera la place de la Chine dans l’évolution du rapport entre les monarchies du Golfe et les États-Unis ? Un remplacement des bases américaines par une présence militaire chinoise, accompagnée d’achats massifs d’hydrocarbures, est-il envisageable ?

Malgré l’évidente satisfaction de la Chine de voir l’Amérique s’affaiblir dans cette aventure iranienne, je ne crois pas qu’elle ait d’ambitions géopolitiques dans cette région, car elle reste avant tout une puissance géoéconomique. Il arrivera un moment où le coût économique de la fermeture du détroit d’Ormuz l’emportera nettement sur toute autre considération.

Surtout après la prise de contrôle du détroit de Bab-el-Mandeb par les Houthis, on pourrait assister à une montée des pressions à la fois sur l’Iran et sur les États-Unis pour sortir de l’actuelle impasse : Xi Jinping doit normalement rencontrer Trump le 24 septembre à Washington, en amont de cette rencontre, les États du Golfe auront fait pression sur la Maison-Blanche pour la pousser à négocier. La Chine pourrait aussi avoir conseillé à Téhéran d’envisager un compromis. Les élections de mi-mandat sont proches désormais et l’économie mondiale ralentit, ce qui compromet les exportations chinoises : il y a donc beaucoup de facteurs qui vont dans le sens d’une accalmie négociée entre Washington et Téhéran, sous la pression de différents acteurs dont la Chine.

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Ensuite, la Chine cherchera à intensifier ses relations économiques avec la région mais sans pousser ses pions pour le moment sur un plan militaire.

Quel rôle peut et doit jouer l’Union européenne dans ce cadre ? L’appel de Mark Carney à la formation d’une unité des puissances moyennes est-il une voie envisagée dans le Golfe ? Plus particulièrement, quel rôle moteur peut jouer la France pour limiter l’empreinte chinoise dans la région tout en protégeant les intérêts européens ?

Les États du Golfe vont déployer une stratégie de diversification de leurs liens, et les Européens doivent trouver leur place dans cette stratégie en offrant leurs services, sur le plan économique. Certains d’entre eux, et notamment la France, peuvent jouer un rôle dans la réassurance de ces États sur le plan militaire. Les Européens peuvent aussi faire contrepoids à la Chine, ou du moins offrir d’autres options aux États du Golfe que l’option chinoise.

Proposition : Faire contrepoids à l'influence chinoise et américaine en proposant des alternatives crédibles aux États du Golfe.

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L’idée de Carney, qui était déjà celle de Macron, est de voir les puissances moyennes jouer un rôle au moins stabilisateur dans la gouvernance globale. Or ce n’est pas l’optique, ou au moins la priorité, des États du Golfe, qui poursuivent avant tout leurs intérêts nationaux ou l’intérêt de leur région. Le moment venu, il faudra voir si une coalition des puissances moyennes militant pour la libre circulation dans les détroits ne serait pas possible. C’est peut-être un biais pour intéresser les États du Golfe à un front des puissances moyennes.

Proposition : Explorer une coalition de puissances moyennes centrée sur la défense de la libre circulation dans les détroits stratégiques.

Quelles suites donner au plan de paix, désormais largement avorté, de Donald Trump pour Gaza ? Comment l’Union Européenne et la France peuvent-elles réagir de façon plus directe vis-à-vis de la politique colonisatrice d’Israël ? Quels sont les meilleurs leviers pour assister le Liban dans la sortie du conflit ?

Une nouvelle phase peut s’ouvrir après les résultats des élections israéliennes en octobre 2026. C’est en fonction du résultat de celles-ci que les Européens – ou certains d’entre eux – pourraient reprendre l’initiative.

Aucun dirigeant israélien ne voudra relâcher la pression sur Gaza, la Cisjordanie, le Liban ou la Syrie, mais ce sont les modalités de cette pression qui comptent. Des dirigeants moins extrémistes que le gouvernement actuel pourraient chercher dans chaque cas des solutions préservant les intérêts de sécurité d’Israël, mais autrement que par des actions militaires unilatérales comme c’est le cas actuellement. Alors les Européens pourraient se présenter en partenaires pour faciliter une telle réorientation de la politique israélienne – ou, sinon les Européens, une coalition de puissances moyennes réunissant notamment les pays qui ont reconnu l’État de Palestine ou adopté des sanctions renforcées contre les colons en Cisjordanie.

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À partir de là, chacun des théâtres mentionnés est différent, le plus difficile étant la situation à Gaza. Sans un réengagement de l’Administration américaine pour gérer autrement Gaza (contrôle de plus en plus de territoire par Israël), il sera très difficile de progresser.

Proposition : Se préparer à reprendre l'initiative diplomatique sur Gaza et la Cisjordanie après les élections israéliennes d'octobre 2026.

Plus largement, de quelle manière pensez-vous que l’attaque unilatérale des États-Unis et d’Israël envers l’Iran a pu empêcher l’existence même d’une architecture de sécurité viable au Moyen-Orient ?

Ce sont surtout les attentats odieux du 7 octobre et la surréaction d’Israël qui ont fait dérailler le début d’architecture régionale qui se dessinait avec les Accords d’Abraham. L’intégration de l’Iran dans un cadre régional n’est pas pour demain certes, en raison de son rejet d’Israël, mais une forme de modus vivendi entre l’Iran et ses voisins du Golfe va peut-être constituer un résultat paradoxal de la crise actuelle. Nous n’en sommes cependant pas encore là.

Sera-t-il possible un jour de relancer, sur la base des accords d’Abraham ou une autre base, l’intégration d’Israël dans la région ? Comment désamorcer l’antagonisme entre l’Iran et Israël, ainsi que l’antagonisme, moins aigu mais réel, entre la Turquie et Israël ? Force est de reconnaître qu’il est très difficile de se projeter vers une réponse à ces questions.

Sur le long terme, quel impact pourrait perdurer sur l’ensemble des flux commerciaux mondiaux, au vu de la fermeture quasiment permanente du détroit d'Ormuz et de la dangerosité du détroit de Bab-el-Mandeb ? Plus particulièrement, qui en sortira gagnant ou perdant : États-Unis, Chine, Russie ?

En réalité, il n’y aura pas de gagnants :

  • la crédibilité des États-Unis a beaucoup souffert de cette guerre ;
  • la Chine a marqué des points mais redoute une déstabilisation prolongée de l’économie mondiale ;
  • la Russie ne sortira pas grandie dans l’esprit des acteurs régionaux de son soutien à l’Iran, un soutien peu efficace de surcroît.

La question de l’impact économique en cascade est cruciale : c’est à la fois le marché mondial de l’énergie mais aussi la sécurité alimentaire de beaucoup de pays qui ont été atteints, voire d’autres secteurs de l’économie comme certains minéraux critiques. Peut-on imaginer un sursaut du multilatéralisme, sous l’inspiration par exemple des puissances moyennes, pour « arrêter les frais », et éviter que ce type de situation se répète ? Ce serait faire preuve d’un grand optimisme.

Comment la Syrie se positionne-t-elle dans cette recomposition du Golfe, alors que de nombreuses puissances occidentales, en premier lieu Donald Trump, ont affiché un soutien au nouveau régime post-Assad d’ Ahmad al-Shara ?

La Syrie panse ses plaies. Le nouveau pouvoir s’attelle à la difficile tâche d’éviter l’éclatement et de faire repartir l’économie. Il bénéficie en effet de l’appui des États-Unis, de l’Europe et – ce qui est le plus important - de ses voisins arabes et turcs. Il est handicapé par l’hostilité d’Israël,qui occupe une fraction du territoire syrien, et par le fait que ses soutiens dans la région ont beaucoup d’autres soucis en tête.

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Il est vraisemblable que la Syrie puisse jouer à nouveau à terme un rôle régional mais cela ne viendra que lorsque l’économie syrienne sera relancée.

Au sein même des monarchies du Golfe, quelles orientations divergentes pouvez-vous envisager, alors que les Émirats arabes unis ont quitté l’OPEP et que le conflit au Yémen reprend en intensité ?

Les divergences entre les États du Golfe sont bien connues, les États Arabes Unis louchant notamment vers Israël et les États-Unis. La guerre en Iran aura plutôt joué dans le sens de l’atténuation de ces divergences.

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L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.

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