Face aux renversements démographiques, l’Europe doit refonder le contrat social entre les générations sans attendre la « grande transmission »
Face aux renversements démographiques, l’Europe doit refonder le contrat social entre les générations sans attendre la « grande transmission »
Vue d'ensemble de la partie « Déséquilibres démographiques et économiques » de l'étude « Combattre la polycrise »
C'est devenu un lieu commun : les démocraties occidentales sont entrées dans une nouvelle ère, marquée par le retour des rivalités géopolitiques, l'urgence écologique et les grandes ruptures technologiques. Ce qui l'est beaucoup moins, en revanche, c'est de reconnaître que cette nouvelle ère pose aussi, et peut-être avant tout, un immense défi démographique. Pire encore : c’est ce changement de régime démographique qui conditionne nos capacités politiques et économiques à répondre à toutes les dimensions de la polycrise.
Ce nouveau régime démographique se définit simplement : nos sociétés vieillissent de manière inédite et irréversible, sous le coup de l’allongement de la vie et de la chute de la natalité. Or une société qui vieillit ne produit pas de la même manière, n'innove pas de la même manière, n'investit pas de la même manière et ne se projette pas de la même manière dans l'avenir. C'est ce dont nous commençons seulement à prendre la mesure : la démographie est le sujet qui fixe les marges de manœuvre de tous les autres. Elle conditionne notre prospérité économique, notre souveraineté politique et la résilience de nos démocraties. Elle est, par ailleurs, également au cœur de l’équité de notre modèle social, et donc de notre contrat social, tant l’un et l’autre ont fini par se confondre.
Cette réalité demeure pourtant largement absente du débat public. Les discussions continuent de se concentrer sur les conséquences les plus immédiates du vieillissement, et donc ironiquement sur celles qui concernent les seniors : le montant des retraites, la dépendance ou les tensions sur les systèmes de santé. En d'autres termes, nous débattons principalement de ce que le vieillissement pourrait coûter aux générations qui arrivent à la retraite ou au grand âge, et beaucoup plus rarement de ce qu'il change déjà en profondeur pour celles qui leur succèdent et qui financent la solidarité inter-générationnelle.
Cette myopie est d'autant plus frappante que la transition démographique est probablement la grande transformation du XXIᵉ siècle que nous avions le mieux anticipée. Depuis plus de cinquante ans, les projections démographiques annoncent avec une remarquable stabilité le vieillissement de la population, l'allongement de l'espérance de vie et le ralentissement de la croissance démographique. Rares sont les bouleversements historiques qui auront été aussi prévisibles. Pourtant, cette prévisibilité n'a pas conduit à une adaptation, même progressive, de nos institutions. Tant que la croissance, la mondialisation, l'augmentation du taux d'activité et, surtout, le report sur les générations suivantes par l'endettement le permettaient, les réformes ont été différées. Les générations précédentes ont préféré prolonger à leur bénéfice un modèle conçu pour une autre réalité démographique, en le faisant largement supporter par leurs enfants, plutôt que de bâtir un modèle équitable. On a beau jeu alors d’exiger des jeunes actifs de renoncer à déclencher une « guerre des générations » quand ils attendent que cette profonde mutation de notre société soit reconnue : si une telle guerre existe, elle a été déclarée il y a longtemps par celles et ceux qui ont sciemment et constamment refusé de tenir les équilibres économiques malgré ce bouleversement démographique.
Le véritable enjeu réside donc moins dans le vieillissement en lui-même que dans la préférence systématique depuis des décennies de privilégier la génération majoritaire, celle des baby-boomers, dans nos choix économiques, sociaux et budgétaires. Nos systèmes de retraite, notre organisation du travail, notre politique du logement, notre fiscalité, nos finances publiques ou encore nos stratégies d'investissement ont été pensées pour eux, tout au long de leur vie. Quand les boomers devenaient parents, notre politique d’allocations familiales figurait parmi les plus généreuses au monde. Aujourd’hui, alors que le nombre de naissances n’a pas été aussi bas depuis la Deuxième Guerre mondiale, la CNAF transfère plus de 10 milliards d’euros par an au système de retraites.
Cette évolution nourrit un mécanisme de rétroaction dont les effets restent largement sous-estimés. À mesure que la population vieillit, une part croissante des ressources publiques est naturellement consacrée aux retraites, à la santé et à la dépendance. Cette évolution répond à un impératif de solidarité auquel aucune démocratie ne peut se soustraire. Mais elle réduit simultanément les marges de manœuvre disponibles pour financer les investissements qui conditionnent la prospérité future : l'éducation, la recherche, l'innovation, le logement, la petite enfance, les infrastructures, la défense, la transition écologique ou encore la souveraineté industrielle et technologique. Le vieillissement accroît ainsi les dépenses consacrées au présent au moment même où il faudrait investir davantage dans l'avenir. Il ne constitue donc pas seulement une conséquence de nos difficultés économiques ; il tend progressivement à les entretenir en réduisant notre capacité à préparer les générations suivantes.
Cette tendance tient également à la transformation du débat démocratique sous l’effet du vieillissement. Lorsque les ressources deviennent plus rares et que l’horizon temporel se rétrécit, le débat public tend à se concentrer sur leur répartition plutôt que sur leur création. Chaque réforme apparaît comme un arbitrage entre des intérêts concurrents, chaque dépense comme une ressource retirée à une autre priorité. Les générations sont progressivement renvoyées dos à dos, dans un jeu à somme nulle où tout ce qui est laissé à une génération est, de fait, pris à l’autre. C'est une impasse. La véritable solidarité intergénérationnelle ne consiste pas seulement à conserver aux générations présentes les habitudes qu’elles ont pu prendre à crédit ; elle suppose aussi de préserver les capacités des générations futures à produire de la richesse, financer la protection sociale et relever les défis qui seront les leurs.
Car notre inadaptation à la nouvelle donne démographique se fracasse contre la nouvelle donne économique et géopolitique mondiale. À l’heure où l’Europe doit reconstituer sa puissance pour demeurer souveraine face à la prédation des empires, elle consacre aujourd’hui bien plus d’énergie et de ressources au maintien des rentes qu’à la construction de l’avenir. Dans l’âpre bataille internationale pour les talents et les capitaux, nous sommes aujourd’hui les joyeux pourvoyeurs de nos concurrents. Les États-Unis, notamment, bénéficient largement des jeunes cerveaux que nous formons et de l’abondante épargne que les seniors continuent à constituer grâce au système de retraite par répartition. Si tous les pays du monde sont ou seront confrontés au déclin démographique, certains savent déjà capter les bénéfices de notre impréparation.
C'est dans cette perspective que doivent être envisagés les déséquilibres démographiques. Non comme une politique publique parmi d'autres, mais comme l'une des conditions qui déterminent la capacité des démocraties à rester prospères, innovantes et souveraines au cours des prochaines décennies. Les propositions présentées dans ce chapitre poursuivent un même objectif : adapter notre modèle économique et social à un nouveau régime démographique pour renouer avec une prospérité durable. Pour cela, quatre principes doivent être suivis : réinvestir dans les générations futures à l’heure où les cohortes s’amenuisent, répartir équitablement entre les générations l’effort lié au vieillissement de la population, mobiliser toutes les forces vives sur le marché de l’emploi et, enfin, refaire de la productivité le moteur de la croissance.
Réinvestir dans les générations futures et rééquilibrer le contrat social entre les générations
Le vieillissement ne transforme pas seulement la manière dont une économie produit de la richesse ; il modifie également la manière dont elle l'alloue. À mesure que la population vieillit, une part croissante des ressources nationales est consacrée au financement des retraites, des dépenses de santé et de la dépendance. Cette évolution est légitime et répond à un impératif de solidarité qui est l’une des pierres angulaires d’une société démocratique. Mais elle soulève toutefois une question fondamentale : une société peut-elle préserver durablement son modèle social si elle consacre une part toujours plus importante de ses ressources au financement du présent sans maintenir un effort suffisant d'investissement dans l'avenir ?
Cette question dépasse largement le débat budgétaire. Les investissements dans l'éducation, la recherche, les infrastructures, l'innovation ou les capacités industrielles ne constituent pas des dépenses comme les autres. Ils déterminent la productivité future, la compétitivité de l'économie et, en définitive, les ressources qui permettront demain de financer la solidarité. Lorsque ces investissements deviennent la variable d'ajustement des finances publiques, les difficultés du présent risquent de compromettre les capacités de croissance des générations futures.
Le vieillissement impose donc de dépasser une conception exclusivement redistributive de la solidarité. Dans une société où la population active progresse moins vite, protéger le contrat social ne consiste pas uniquement à répartir équitablement les richesses existantes ; cela suppose également de préserver les conditions de leur création. La solidarité entre les générations ne peut être durable que si chaque génération transmet à la suivante un patrimoine économique, scientifique, éducatif et productif au moins équivalent à celui dont elle a elle-même bénéficié.
Cette exigence invite également à repenser le rôle de l'épargne privée. L'Europe dispose d'un niveau d'épargne parmi les plus élevés du monde, mais une part importante de cette épargne demeure orientée vers des placements peu productifs ou finance la croissance d'économies concurrentes. Sur les 35 000 milliards d’euros d’épargne européenne, 10 000 milliards, soit un tiers sont investis hors d’Europe dont 8 000 milliards aux États-Unis. Dans un contexte de vieillissement, mieux mobiliser cette ressource au service de l'investissement productif constitue un enjeu majeur. Il ne s'agit pas de remettre en cause la liberté des épargnants, mais de créer les conditions permettant qu'une part plus importante du capital disponible contribue au financement de l'innovation, de la réindustrialisation, de la transition écologique et des technologies d'avenir.
Le vieillissement s'accompagne également d'une concentration croissante du patrimoine entre les mains des générations les plus âgées. Les prochaines décennies seront marquées par une transmission patrimoniale d'une ampleur inédite, liée au vieillissement de la génération du baby-boom. D'ici 2040, environ 9 000 milliards d'euros devraient être transmis en France. Dans le même temps, les héritages interviennent de plus en plus tard : alors qu'ils étaient perçus en moyenne autour de 40 ans dans les années 1950-1960, ils le sont désormais autour de 60 ans, à un âge où ils influencent moins les décisions d'investissement, d'entrepreneuriat ou d'accession à la propriété. Favoriser des transmissions plus précoces notamment en facilitant les donations permettrait ainsi de mobiliser ces ressources au moment où elles produisent le plus d'effets économiques et sociaux, tout en renforçant la solidarité entre les générations.
Une meilleure mobilisation de l'épargne suppose également que les ménages disposent des connaissances nécessaires pour apprécier les différents supports d'investissement et leurs effets sur le financement de l'économie. Or, les enquêtes conduites par la Banque de France montrent que, malgré des progrès récents, les Français maîtrisent encore insuffisamment plusieurs notions financières essentielles, en particulier les mécanismes de la capitalisation et des intérêts composés ou encore le rapport entre risque et rendement, pourtant déterminants pour arbitrer entre les différents placements. Renforcer l'éducation financière constitue ainsi un levier complémentaire pour favoriser une allocation plus productive de l'épargne tout en respectant la liberté des épargnants.
Enfin, le vieillissement conduit à reposer une question plus fondamentale encore : celle de notre responsabilité envers les générations qui ne participent pas encore au débat démocratique. Les arbitrages publics sont aujourd'hui largement déterminés par les intérêts des générations présentes, alors même que leurs conséquences se feront sentir pendant plusieurs décennies. Préserver la liberté d'action des générations futures suppose donc de ne plus considérer l'investissement comme une variable d'ajustement, mais comme l'une des premières obligations d'une démocratie vieillissante.
Proposition #1 | Réorienter une part croissante des ressources publiques et privées vers les investissements qui conditionnent la prospérité des générations futures, en :
- Réinvestissant les économies liées aux évolutions démographiques dans l'éducation, la recherche, l'innovation et les infrastructures ;
- Favorisant une meilleure orientation de l'épargne vers les investissements productifs et les entreprises innovantes ;
- Facilitant la transmission anticipée du patrimoine afin de soutenir l'investissement, l'entrepreneuriat et l'accès au logement des jeunes générations ;
- Renforçant l'éducation financière afin de favoriser une allocation plus productive de l'épargne.
Le vieillissement démographique met progressivement à l’épreuve l’équilibre du contrat social. Conçu dans un contexte de forte croissance et d’un rapport plus favorable entre actifs et retraités, notre système de protection sociale doit désormais répondre à l’augmentation des dépenses liées à l’âge alors même que la population active progresse plus lentement. Ainsi, selon les projections du Conseil d’orientation des retraites, les dépenses de retraite représenteraient 15,3 % du PIB en 2070 contre 14,1 % actuellement. Parallèlement, les dépenses liées à la perte d’autonomie devraient presque doubler passant de 1,2 % du PIB aujourd’hui à 2,2 % en 2050 et les dépenses de santé passeraient de 9,1 % du PIB à 10,5 % sur la même période. Sans adaptation, cette évolution risque de faire peser une part croissante de l’effort sur les jeunes et les générations futures, tout en réduisant les moyens consacrés à la préparation de l’avenir. À politiques inchangées, la dette publique pourrait atteindre 186 % du PIB en 2050 alors que son coût augmente à mesure que les titres émis à faible taux arrivent à échéance et doivent être refinancés à des conditions plus coûteuses.
L’urgence est aujourd’hui d’introduire une part de capitalisation dans le système de retraite, le poids du système par répartition étant désormais insupportable pour les actifs et les finances publiques. Le développement de ces mécanismes de capitalisation doit se faire en complément et non en substitution des régimes publics par répartition, et sans renforcer les prélèvements, déjà d’une importance inédite, pour les actifs. Le passage à la capitalisation doit contribuer au rétablissement d’un équilibre intergénérationnel en permettant de de mieux répartir l’effort entre les générations et de mobiliser davantage l’épargne existante. En plus de renforcer la résilience du système de protection sociale en général, et celle du système de retraite en particulier, ce système pourrait permettre de combler une partie des retards d’investissement. Une partie de cette épargne pourrait être orientée via la Caisse des dépôts et consignations ou BPI France vers le financement d’innovations stratégiques, contribuant ainsi à renforcer l’autonomie stratégique française et européenne.
La soutenabilité du contrat social suppose également que les paramètres des régimes de retraite évoluent progressivement avec l’espérance de vie à l’instar des décisions prises par l’Allemagne au printemps 2026. Une telle indexation permettrait d’éviter que l’allongement de la durée de vie ne se traduise automatiquement par un transfert de charges vers les générations futures. Elle devrait néanmoins tenir compte des écarts d’espérance de vie, de la pénibilité des métiers et de la diversité des parcours professionnels, afin d’assurer un partage réellement équitable de l’effort.
Le vieillissement ne doit pas davantage conduire à sacrifier les investissements dont dépendront la prospérité et la résilience futures. Il convient donc de protéger les dépenses publiques consacrées à l’éducation, à la recherche et à l’innovation des pressions exercées par l’augmentation des dépenses courantes. Pour ce faire, les marges budgétaires dégagées par les évolutions démographiques ou par les réformes du système social devraient être prioritairement réaffectées aux investissements d’avenir. Il est ainsi proposé d’instaurer une règle de réinvestissement intergénérationnel. Les économies démographiques, notamment celles résultant de la diminution du nombre d’élèves, seraient réinvesties dans des politiques de long terme, afin de préserver les capacités productives et technologiques des générations à venir. Les budgets de l’éducation et de la recherche seraient ainsi sanctuarisés afin d’accroître l’investissement par élève, étudiant ou chercheur.
Enfin, l’équité intergénérationnelle doit devenir un critère explicite de la décision publique. Toute réforme majeure devrait faire l’objet, avant son adoption, d’une évaluation systématique de ses effets sur les jeunes et les générations futures, qu’ils soient budgétaires, sociaux ou environnementaux. Ce mécanisme permettrait de mieux intégrer le long terme dans les choix collectifs et de restaurer la légitimité du contrat social entre les générations.
Proposition #2 | Rééquilibrer le contrat social entre les générations afin de garantir sa soutenabilité et son équité, en :
- Complétant les régimes publics de retraite par un développement progressif de mécanismes de retraite par capitalisation ;
- Indexant progressivement les paramètres des retraites sur l'évolution de l'espérance de vie, dans une logique de partage équitable de l'effort entre les générations ;
- Protégeant les investissements publics de long terme des pressions liées aux dépenses courantes de vieillissement, notamment en réaffectant les marges dégagées par les évolutions démographiques vers l'éducation, la recherche et l'innovation ;
- Évaluant systématiquement l'impact des grandes réformes sur les jeunes et les générations futures avant leur adoption.
Mobiliser toutes les forces productives
Le vieillissement constitue un défi colossal pour les finances publiques. Mais il est d'abord un défi pour la production de richesse. Pendant plusieurs décennies, la croissance européenne a bénéficié d'une augmentation continue de sa population active. Cette dynamique démographique a permis d'élargir la base de financement de la protection sociale, de soutenir la consommation et d'accompagner le développement économique. Ce moteur s'essouffle désormais : dans la plupart des États européens, le nombre d'actifs progresse plus lentement que celui des retraités, tandis que certains territoires connaissent déjà une diminution de leur population en âge de travailler.
Cette évolution modifie profondément les priorités économiques. Lorsqu'une société dispose d'une main-d'œuvre abondante, la sous-utilisation d'une partie de ses compétences constitue une perte limitée. À l'inverse, dans une société vieillissante, chaque personne durablement éloignée de l'emploi représente une capacité productive qui fait défaut. Le vieillissement ne conduit donc pas seulement à financer davantage de retraites ou de dépenses de santé ; il oblige à utiliser plus efficacement le capital humain disponible.
Cela suppose d'abord de repenser la place des seniors dans l'économie. L'allongement de l'espérance de vie transforme la structure des carrières et remet en cause une organisation du travail conçue pour des trajectoires professionnelles plus courtes. Le maintien en activité ne peut cependant reposer sur le seul recul de l'âge de départ à la retraite. Il suppose que les entreprises investissent davantage dans la formation continue, l'adaptation des compétences aux évolutions technologiques, la mobilité professionnelle et l'amélioration des conditions de travail tout au long de la carrière. Dans une économie où les technologies évoluent rapidement, la capacité à apprendre devient un facteur aussi déterminant que l'expérience elle-même.
Au-delà de la formation, les ruptures technologiques et la transition écologique modifieront profondément les parcours professionnels. Cette transformation est déjà à l'œuvre. Aujourd’hui, aux États-Unis, près de 60 % des travailleurs occupent des métiers qui n'existaient pas en 1940. Dès lors, l'allongement des carrières implique également de rendre les parcours professionnels plus flexibles. Les transitions entre métiers, les reconversions et les aménagements du temps de travail demeurent encore insuffisamment développés. Par ailleurs, les travailleurs les plus âgés continuent de faire face à des discriminations à l'embauche malgré l'expérience et les compétences qu'ils peuvent apporter aux entreprises. Un quart des seniors au chômage déclarent qu'on leur a déjà fait comprendre, lors d'un entretien d'embauche, qu'ils étaient trop âgés pour le poste. Dans un contexte de vieillissement démographique, favoriser des parcours professionnels plus adaptables et promouvoir le recrutement à tous les âges constituent des leviers essentiels pour maintenir un niveau élevé de participation au marché du travail.
L'augmentation du nombre d'actifs passe également par une participation plus importante des femmes au marché du travail. Malgré les progrès accomplis, les interruptions de carrière liées à la parentalité, les difficultés d'accès aux solutions de garde ou encore le poids croissant de l'accompagnement des proches dépendants continuent de limiter leur participation à l'emploi. Dans un contexte de vieillissement, ces obstacles ne constituent plus seulement un enjeu d'égalité ; ils réduisent directement le potentiel de croissance des économies européennes. En France, seul 52,7 % de la population en âge de travailler (15-64 ans) est active contre 62 % au Japon ou encore 59 % en Allemagne. Les politiques familiales, les services de la petite enfance et un meilleur partage des responsabilités parentales deviennent ainsi des instruments de politique économique autant que des politiques sociales.
Enfin, les évolutions démographiques conduisent également à réévaluer la contribution de l'immigration économique. Sans immigration, l’Europe pourrait perdre jusqu’à 10 % de sa population active d’ici à 2050. Dans de nombreux secteurs confrontés à des pénuries de main-d'œuvre, une immigration qualifiée, accompagnée de dispositifs efficaces de reconnaissance des diplômes et d'intégration linguistique et professionnelle, peut contribuer à compenser une partie du ralentissement démographique. Elle ne saurait constituer la réponse unique au vieillissement, mais elle représente l'un des leviers permettant d'élargir la population active et de répondre aux besoins des secteurs les plus exposés aux tensions de recrutement.
La capacité des économies européennes à maintenir leur niveau de prospérité dépendra de leur aptitude à lever les obstacles qui empêchent une partie de leur population de participer pleinement à l'activité économique. Dans une Europe où la démographie ne constitue plus un moteur de croissance, la mobilisation de toutes les forces vives devient un impératif stratégique.
Proposition #3 | Lever les principaux freins à la participation au marché du travail afin d'élargir durablement la population active, en :
- Développant la formation tout au long de la vie, notamment pour les seniors, et en adaptant les compétences aux évolutions technologiques ;
- Favorisant des parcours professionnels plus flexibles et le recrutement à tous les âges ;
- Renforçant les politiques de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, notamment par le développement des modes de garde, l'accompagnement des aidants et un meilleur partage des responsabilités parentales ;
Soutenant une politique d'immigration qualifiée accompagnée de dispositifs de reconnaissance des qualifications.
Faire de la productivité le nouveau moteur de la prospérité
L'élargissement de la population active constitue une première réponse au vieillissement, mais il ne suffira pas à compenser l'évolution démographique. Même si les taux d'emploi progressaient sensiblement, la plupart des pays européens devront composer avec une population en âge de travailler moins dynamique qu'au cours des décennies passées. Une société vieillissante ne peut donc plus compter principalement sur l'augmentation du nombre de travailleurs pour soutenir sa croissance. Elle doit apprendre à créer davantage de richesse avec une population active relativement plus restreinte.
Cette évolution remet la productivité au cœur de la réflexion économique. Pendant plusieurs décennies, les économies européennes ont bénéficié de deux moteurs complémentaires : l'augmentation de la population active et les gains de productivité. Le premier s'essouffle désormais. Le second devient donc décisif. La prospérité future dépendra moins de la quantité de travail disponible que de la valeur créée par chaque heure travaillée. Or, depuis le milieu des années 1990, l’Europe décroche par rapport aux États-Unis en matière de productivité. Selon l’OCDE, la productivité du travail a progressé de 2,2 % aux États-Unis en 2024, contre seulement 0,2 % dans l’Union européenne, après une baisse de 0,9 % en 2023. La productivité européenne ne représente ainsi plus qu’environ les trois quarts du niveau américain.
Cette exigence dépasse largement la seule question de l'innovation technologique. Les gains de productivité résultent d'un ensemble de facteurs : l'investissement dans le capital productif, la diffusion des innovations, la qualité des infrastructures, le niveau de qualification de la population active ou encore la capacité des entreprises à transformer leurs organisations. Dans une économie confrontée au vieillissement, chacun de ces leviers devient stratégique. Les retards d'investissement réduisent directement notre capacité à compenser le ralentissement démographique.
Les technologies numériques et l'intelligence artificielle prennent, dans ce contexte, une importance particulière. Leur principal intérêt n'est pas de se substituer au travail humain, mais d'en accroître l'efficacité. En automatisant certaines tâches répétitives, en améliorant la prise de décision ou en réduisant les contraintes administratives, elles permettent aux travailleurs de consacrer davantage de temps aux activités créatrices de valeur. Dans des secteurs confrontés à des tensions durables de recrutement, comme la santé, ces gains de productivité deviendront une condition indispensable au maintien de la qualité des services.
Les gains de productivité liés aux nouvelles technologies ne sont toutefois pas automatiques. Leur diffusion dépend, d'une part, de la capacité des travailleurs à s'approprier ces nouveaux outils et à adapter leurs compétences tout au long de la vie professionnelle et, d'autre part, de celle des entreprises à les intégrer dans leurs processus de production et leur organisation. Or, les entreprises françaises déclarent adopter l'IA significativement moins que leurs homologues de la zone euro. En 2024, seuls 10 % des entreprises françaises de plus de 10 salariés utilisaient au moins une technologie d’IA contre 13,5 % en moyenne dans la zone euro et 25,1 % en Suède. Dans une économie où les innovations se succèdent rapidement, la formation continue devient ainsi un investissement productif autant qu'une politique de l'emploi. De même, accélérer la modernisation de l'appareil productif et la diffusion des innovations constitue ainsi un levier essentiel pour élever durablement la productivité de l'ensemble de l'économie.
Faire de la productivité le principal moteur de la croissance suppose enfin de renouer avec une logique d'investissement de long terme. Les gains de productivité ne se décrètent pas. Ils sont le produit d'efforts continus en matière de recherche, d'innovation, de formation et de diffusion des nouvelles technologies. À mesure que la démographie cesse de soutenir spontanément la croissance, ces investissements ne constituent plus une politique économique parmi d'autres ; ils deviennent la condition du maintien de notre prospérité, de notre compétitivité et, en définitive, du financement de notre modèle social.
Proposition #4 | Faire des gains de productivité le principal moteur de la croissance dans une société vieillissante, en :
- Renforçant les investissements dans la recherche, l'innovation et les technologies à fort potentiel de productivité ;
- Accélérant la diffusion des outils numériques et de l'intelligence artificielle dans les secteurs où ils permettent d'améliorer durablement la productivité, notamment la santé ;
- Investissant davantage dans la formation continue et l'adaptation des compétences afin d'accompagner les transformations technologiques ;
- Soutenant la modernisation de l'appareil productif et la diffusion des innovations dans l'ensemble de l'économie.
Conclusion
« Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures », énonçait déjà l’article 28 de la Constitution de 1793. Alors que le vieillissement de la société tend à privilégier le présent au détriment de l’avenir, cette exigence retrouve aujourd’hui toute son actualité. Le vieillissement démographique impose à l’Europe de renouveler les fondements de sa prospérité et de son contrat social. Réinvestir dans les générations futures en répartissant équitablement l’effort entre les générations, mobiliser toutes les forces vives et faire de la productivité le nouveau moteur de la croissance constituent les trois piliers de cette transformation. Ensemble, ces orientations doivent faire émerger un projet intergénérationnel commun. C’est à cette condition que nous pourrons recréer les conditions démographiques d’une prospérité durable, innovante et souveraine.

L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.
