« Le recyclage est la dernière des solutions. Dans une économie circulaire véritablement systémique, l’essentiel se décide en amont, dès la conception. » défend Nathalie BOYER
« Le recyclage est la dernière des solutions. Dans une économie circulaire véritablement systémique, l’essentiel se décide en amont, dès la conception. » défend Nathalie BOYER
Entretien intégré à la partie « Crises écologiques » de l'étude « Combattre la polycrise »
Nathalie Boyer est ambassadrice de l'économie circulaire auprès du ministère de la Transition écologique, vice-présidente du Conseil national de l'économie circulaire et déléguée générale d'ORÉE, association qui fédère depuis plus de trente ans entreprises, collectivités et acteurs académiques autour de l'écologie industrielle et territoriale. Experte de l’économie circulaire et praticienne du passage à l’échelle, elle travaille à l'intersection des politiques publiques, des entreprises et des dynamiques territoriales. Dans cet entretien, elle défend une approche systémique de l'économie circulaire où le recyclage n'est que la dernière des solutions et où l’essentiel se décide en amont, à la conception. Penser en ressources plutôt qu'en déchets fait de la circularité une réponse aux crises écologiques, économiques et géopolitiques à la fois. Les leviers d’une véritable bascule vers une économie régénérative sont connus, de la fiscalité à la commande publique, de l'acculturation au financement. La France dispose d’une certaine avance, mais elle la laisse paradoxalement s'éroder au moment même où l'économie circulaire s'impose comme un impératif stratégique.

Comment définissez-vous l'économie circulaire, et cette définition fait-elle consensus à l'échelle internationale ?
Ma définition tient en une phrase : faire mieux avec moins et plus longtemps. Derrière cette formule, je défends l'approche systémique que porte l'ADEME et que nous avons toujours retenue chez ORÉE. Elle consiste à ne surtout pas résumer l'économie circulaire à l'aval, c'est-à-dire au recyclage, qui est pour nous la dernière des dernières solutions, mais à prendre en compte l'ensemble des sept piliers : l'approvisionnement durable, l'écoconception, l'écologie industrielle et territoriale, l'économie de la fonctionnalité, la consommation responsable, l'allongement de la durée d'usage, et enfin le recyclage.
Cette approche systémique de l'économie circulaire est loin d'être universellement partagée dans le monde. Ceux qui travaillent sur l'économie circulaire en France et qui comprennent le sujet parlent bien plus de ressources que de déchets, quand la plupart des autres pays se focalisent sur la fin de vie des produits. Or, sans penser l'économie circulaire à la source, dès l'entrée des produits dans l'économie, le recyclage, le réemploi ou l'allongement de la durée de vie restent un pis-aller. Il ne faut bien entendu pas y renoncer, et ces trois dimensions figurent parmi les sept piliers clés, mais aucune de ces solutions ne fonctionne de façon optimale si le produit n'a pas été pensé pour elle. Un plastique complexe ne se recycle pas. Un objet conçu pour être jeté ne se répare pas. La performance de l'aval se décide entièrement en amont, à la conception, dans le choix des matières, des substances, de l'assemblage, de la durabilité. C'est tout le sens des nouveaux modèles circulaires que nous défendons, l'écoconception, l'écologie industrielle et territoriale, l'économie de la fonctionnalité. Ils ne corrigent pas les conséquences du modèle linéaire, ils reprennent la main là où tout commence.

Malgré la divergence des approches,
je ne pense pas que l’adoption d’une définition commune de l’économie circulaire au niveau international soit bénéfique si elle est réduite au plus petit dénominateur commun. Il faut convaincre d’autres pays de l’intérêt de la définition systémique que nous portons. Essayer de trouver un consensus c’est prendre le risque de limiter la définition de l’économie circulaire à la gestion de la fin de vie. Un consensus mou ferait perdre l'essentiel de l'intérêt du concept d'économie circulaire et ne nous aiderait pas à avancer.
Malgré l’absence de définition commune, une institution mondiale de l’économie circulaire serait-elle pertinente ?
Je ne le crois pas, et je crois surtout que la question des échelles se pose dans l'autre sens. L'économie circulaire est d'abord une affaire de terrain. Les boucles se ferment localement, entre entreprises d'une même zone d'activité, entre acteurs d'une même filière. C'est tout le sens de l'écologie industrielle et territoriale qui constitue un des piliers clés de notre approche. Le premier niveau d'action est là.
Vient ensuite l'échelon européen, qui est pour la France le niveau stratégique. C'est là que se fixent les règles qui font ou défont nos avancées, et c'est là que se joue le combat du moment, car l'Europe est en train de détricoter ce que nous avons construit, dans un contexte où certains de nos alliés sont gouvernés par des majorités peu ouvertes à ces sujets. Avant de rêver d'une gouvernance mondiale, il y a déjà là du travail.
Le niveau mondial vient en dernier, et je ne pense pas qu’il y ait besoin d'une institution. Vu le fonctionnement actuel du monde, je vois mal ce qu'apporterait un grand système onusien lourd et peu souple. Les traités ciblés, comme le traité plastique, sont des outils plus légers et potentiellement plus efficaces, parce qu'ils portent sur un objet précis et obligent chacun à se positionner. Celui-ci est d'ailleurs un bon test. Les producteurs de pétrole et de plastique veulent le réduire à la gestion des déchets, la France et une coalition de pays à haute ambition se battent pour qu'il couvre tout le cycle de vie. L'issue dira ce que le multilatéralisme ciblé peut encore accomplir.

L'écologie industrielle et territoriale est un des piliers historiques d'ORÉE. Comment ce mécanisme transforme-t-il concrètement un territoire ?
Faire de l'économie circulaire, selon l'approche systémique que nous défendons chez ORÉE, est d'abord une affaire d'organisation. Il faut faire coopérer des services qui s'ignorent au sein de l'entreprise, la conception, les achats, la production, puis sortir de ses murs pour travailler avec les acteurs du territoire ou de la filière, car aucune boucle ne se ferme seule.
L'écologie industrielle et territoriale est précisément cette coopération devenue méthode. Elle organise des synergies entre les acteurs d'un territoire donné, souvent à l'échelle d'une zone d'activité. Ce sont généralement les collectivités locales qui nomment un animateur de démarche. Celui-ci cartographie les entrants et les sortants des entreprises, parfois avec un bureau d'études, puis identifie deux types de synergies :
- les mutualisations de produits et de services : achats groupés, partage d'une station d'épuration, récupération de l'énergie fatale perdue par une entreprise au profit de sa voisine ;
- les substitutions : le sous-produit de l'une devient la matière première de l'entreprise de proximité.
ORÉE a d'ailleurs développé un outil d'évaluation de ces démarches, Elipse, et forme les acteurs à leur mise en œuvre.
Ce qui me tient à cœur dans ces démarches, c'est qu'elles sont territoriales, ancrées localement, multi acteurs, et qu'elles font travailler collectivités et entreprises sur la même temporalité et le même objet. Elles fonctionnent comme les écosystèmes naturels, où rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Cette coopération est d’ailleurs loin d'être une contrainte. Elle devient un véritable atout économique. La zone d'activité des Portes du Tarn, entre Albi et Toulouse, a été conçue dès l'origine sur les principes de l'écologie industrielle et territoriale, et c'est précisément ce qui en a fait un facteur d'attractivité pour les entreprises comme pour les talents.

Où en sommes-nous sur l’économie circulaire ? La France est-elle en retard ou en avance ?
De nombreux efforts sont faits et nous avons tout de même collectivement fait des avancées significatives sur le sujet. En revanche, je ne pense pas que la mécanique soit encore pleinement enclenchée. Il reste encore un certain nombre de blocages, dont des blocages économiques. L’exemple du plastique montre que la résine vierge reste moins chère que la résine recyclée, malgré les primes à l'incorporation de résines recyclées mises en place par le gouvernement. Tant que les produits vierges seront inférieurs en prix aux produits recyclés, nous aurons un levier difficilement actionnable. La réglementation peut ici faire la différence. La réglementation française et européenne induit par exemple l'obligation d'intégrer certains pourcentages de matière recyclée, ce qu'aucun industriel ne ferait spontanément en achetant plus cher.

Comparé à ses voisins, la France a une certaine avance sur la question de l'économie circulaire grâce à un vrai portage politique : une secrétaire d'État dédiée au sujet, au temps de Brune Poirson, une feuille de route économie circulaire, puis la loi AGEC, complétée par la loi Climat et résilience. La loi AGEC était particulièrement intéressante car elle ne porte pas seulement sur la fin de vie des produits et s’inscrit dans l’approche systémique que je défends en visant à transformer le modèle produire, consommer, jeter. Beaucoup de ce que France fait inspire l'Europe, et je crois qu'il faut être fier de ce que nous avons fait.
D'autres pays avancent également sur l’économie circulaire tels que les Pays-Bas ou encore le Canada, plus particulièrement le Québec, qui ont construit un indice de circularité, encore imparfait car centré sur la fin de vie, mais qui leur permet de suivre leur progression. La Chine s'est dotée d'une loi dès la fin des années 2000, bien avant la nôtre, avec des politiques très volontaristes sur les déchets, même s'il reste difficile de savoir sur quoi porte exactement son approche de l’économie circulaire.

Cette avance a cependant tendance à s’éroder pour trois raisons principales. D'abord, l'Europe détricote en ce moment beaucoup de choses, alors qu'elle devrait nous suivre. Ensuite, le portage politique national que l’on a connu s'est affaibli : les signaux que je perçois sont moins forts que du temps de la loi AGEC, et l'attention se concentre sur la gestion des filières de responsabilité élargie du producteur plutôt que sur la transformation des modèles. Enfin, le Fonds économie circulaire de l’ADEME a été baissé, alors que les collectivités territoriales sont des acteurs clés. Les entreprises qui étaient lancées dans ces démarches ne se sont pas pour autant arrêtées, l'engouement demeure, mais les collectivités locales elles n'en ont malheureusement plus les moyens. Au-delà du portage, il revient à nos politiques de donner aux acteurs de terrain les moyens d'agir. Baisser le Fonds économie circulaire est selon moi une erreur majeure.

Le danger est également que la loi AGEC soit détricotée. Certaines filières, comme celle des produits et matériaux de construction du bâtiment, font l'objet de fortes pressions pour être revues. La loi a sans doute voulu imposer certaines choses de façon trop brutale, et des producteurs estiment perdre en compétitivité face à leurs concurrents européens. Ce n'est ni tout blanc ni tout noir. Mais cette loi nous a donné une avance et une culture qu'il serait absurde d'abandonner au moment où elles deviennent des atouts stratégiques.
Faut-il de nouvelles innovations technologiques pour lever le blocage économique sur les matières recyclées ?
Je ne pense pas que l’innovation technologique soit la clé pour passer à l’échelle. Beaucoup de solutions technologiques existent déjà en matière de recyclage. Quand elles ne sont pas rentables, ce n'est pas tant d'innovation technologique qu'elles manquent que de gisements suffisants, de collecte organisée et d'acteurs engagés. L’innovation dont nous avons le plus besoin est organisationnelle et sociale avant d'être technique.
Le recyclage du polystyrène l'illustre. Un procédé permettant de recycler les pots de yaourt a fini par émerger et une première usine mondiale a été construite en Belgique, mais pour ce faire, il a fallu que des professionnels s'organisent avec un éco-organisme et plusieurs fédérations pour réunir un gisement suffisant, condition sans laquelle l'installation n'aurait pu ni exister ni vivre.

La bascule tient souvent plus à la structuration économique de la filière, à la massification des gisements et à l'engagement coordonné des acteurs. Je reviens ici au principe d'écologie industrielle et territoriale.
Pourquoi pensez-vous que l’économie circulaire devient aujourd’hui un atout stratégique ? Peut-elle être une réponse crédible à la polycrise ?
L’économie circulaire devient aujourd’hui stratégique car au-delà des bénéfices environnementaux, elle répond à la question de la souveraineté. Pendant des années, nos économies ont été dépendantes de ressources extérieures. Les crises successives nous montrent que cette dépendance devient aujourd’hui une faiblesse majeure : la Chine détient une grande partie des terres rares et a commencé à en faire un levier géopolitique, le Covid a révélé l'ampleur de nos dépendances industrielles, et l’invasion de l’Ukraine notre dépendance aux hydrocarbures russes. Quand on parle d'économiser les ressources, voire de récupérer des ressources dans les déchets, on répond donc simultanément aux crises écologique, économique et géopolitique. Je pense donc que l’économie circulaire fait partie des solutions à la situation de polycrise actuelle.

D'ailleurs, sur la seule crise écologique, nous réduisons trop souvent nos politiques environnementales au carbone. Le climat est essentiel, mais il n'est qu'une facette de la crise environnementale. L'économie circulaire a précisément pour vertu d'agir sur plusieurs fronts à la fois, les pollutions de l'eau, de l'air et des sols autant que les émissions. Écoconcevoir un produit, le penser à partir de son analyse de cycle de vie, c'est réduire l'ensemble de ses impacts, et non un seul. Elle sert jusqu'à l'adaptation au changement climatique, où la réutilisation des eaux répond aux sécheresses et où la gestion des déchets post-catastrophe répond aux inondations.
Il faut toutefois rester lucide sur les limites physiques de cette souveraineté. Tous les matériaux ne se valent pas, le verre et l'aluminium se recyclent indéfiniment, quand le plastique perd un peu plus de ses propriétés à chaque cycle parce que ses résines s'abîment. Quant aux minerais critiques, leur recyclage deviendra sûrement un enjeu stratégique majeur, mais très peu d'industries savent aujourd'hui les recycler en France. Nous avons donc de la marge avant que le recyclage de nos propres ressources ne nous affranchisse de la Chine. L'économie circulaire réduit notre dépendance, elle ne l'abolit pas, et il faut la défendre pour ce qu'elle est, un levier de souveraineté puissant, non une promesse d'autosuffisance.
Quels leviers faudrait-il actionner en priorité pour changer d'échelle ?
Les leviers sont connus depuis longtemps, et il faudrait les actionner tous à la fois.
Le premier est le portage politique. Au niveau national, il faudrait de nouveau un secrétariat d'État réellement dédié au sujet, et non dilué dans d’autres, pour que l'économie circulaire soit identifiée comme telle et non réduite à sa dimension gestion déchets. Encore faut-il que quelqu'un porte les nouveaux modèles économiques : la direction générale des entreprises (DGE) et la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) à Bercy ainsi que le commissariat général au développement durable se sont emparés du sujet de l’économie de fonctionnalité, ORÉE développe de son côté des outils pour faire basculer les entreprises, mais ce chantier mérite un pilotage politique.
Vient ensuite la fiscalité, que le Conseil national de l'économie circulaire porte depuis des années dans ses rapports. Le fait que la TVA sur les bouteilles en plastique soit fixée à 5,5 % quand des équipements d'épuration de l'eau sont taxés à 20 % défie la cohérence. Bercy nous oppose invariablement que la fiscalité se décide au niveau européen. Il existe pourtant plusieurs façons d’agir : augmenter la TVA sur les produits qui n'entrent pas dans l'économie circulaire tout en maintenant celle des produits circulaires produirait le même écart relatif.
La commande publique constitue un troisième levier extrêmement puissant, pour l'État comme pour les collectivités, en particulier sur le réemploi dans le bâtiment et l'aménagement du territoire. La loi fixe déjà des obligations d'achats publics de produits réemployés mais elles ne sont pas respectées. La conditionnalité des aides relève de la même logique : quand une collectivité aide une entreprise à s'installer sur son territoire, subordonner cette aide à une démarche d'économie circulaire est un instrument simple et efficace.

Aux leviers qui modifient les conditions de la décision s'ajoute celui qui forme les acteurs. L'État ne peut pas seulement corriger les prix et orienter les achats, il doit s'assurer que les acteurs comprennent ce qu'est l'économie circulaire. Un ingénieur qui n'a jamais entendu parler d'analyse de cycle de vie ne concevra pas de produit écoconçu, quel que soit le taux de TVA appliqué à ce produit. L’acculturation nécessaire se joue en partie dans les programmes scolaires, dans la formation continue, et dans la formation des métiers qui engagent la matière, architectes et professions techniques. Le point de départ est relativement bas, il faut le reconnaître. Aucun enseignement de sciences naturelles n'est obligatoire jusqu'au baccalauréat pour comprendre l'environnement, montrant bien le chemin qu’il reste à parcourir. L'acculturation commence d'ailleurs bien avant les études. Les enfants sont les meilleurs ambassadeurs, car les gestes de tri appris à l'école remontent dans les familles, et le jeu se révèle très utile pour rendre le sujet non culpabilisant.
La sensibilisation des entreprises constitue un levier à part entière, à condition de la manier par l'intérêt et non par la morale. Les dirigeants sont totalement conscients de leur dépendance aux matières premières et ils tiennent à leurs territoires. Leur proposer l'économie circulaire ne consiste donc pas à les culpabiliser, mais à leur montrer un système qui n'a que des bénéfices : économiques d'abord, environnementaux ensuite, de moindre dépendance enfin. C'est une approche très différente que d'aller leur dire qu'ils sont de méchants pollueurs, et c'est plus efficace. Nous avons l’avantage de pouvoir s’appuyer sur des exemples de réussites concrets pour leur montrer ces bénéfices. Patagonia a par exemple construit sa réussite commerciale sur la durabilité. Veja ne fait aucune publicité mais investit cet argent dans la qualité de ses chaussures et l’utilisation de matériaux vertueux. Cette absence de publicité fait d’ailleurs sa publicité. La Camif avait refusé le Black Friday. Autant de preuves que l'argument circulaire vend, crée de l'emploi et peut rendre un secteur et un territoire attractif.
L'accès au financement, enfin, conditionne l'efficacité de tous les autres leviers. Il progresse du côté des entreprises, où des banques régionales ont commencé à financer des projets circulaires, en complément du Fonds économie circulaire de l'ADEME. Il bute, en revanche, sur un obstacle méconnu du côté des collectivités, qui ne relève pas du montant des crédits mais de la manière de les compter. Lorsqu'une collectivité achète un service plutôt qu'un produit, c'est-à-dire lorsqu'elle passe à l'économie de la fonctionnalité, la dépense bascule d'un budget d'investissement vers un budget de fonctionnement, que l'État lui demande précisément de réduire et pour lequel il impose des règles d’équilibre rigide. La règle comptable pénalise ainsi le comportement vertueux. ORÉE préconise depuis des années un budget vert qui sortirait de cette dichotomie et permettrait d'acheter des services sans pénalité budgétaire.
Proposition : Faire changer d'échelle l'économie circulaire par un portage politique accru via la fiscalité, la commande publique, le développement d’offres de formation, l’accompagnement des entreprises.
Ces leviers relèvent pour beaucoup de l'action publique. En dépit du détricotage actuel, une nouvelle grande loi de l'économie circulaire serait-elle pertinente ?
Je ne le crois pas, et le levier réglementaire le plus puissant n'est sans doute pas une grande loi de plus. Plutôt que d'empiler des textes sectoriels, il faut infuser l'économie circulaire dans toutes les politiques publiques, l'inscrire dans les schémas régionaux, les plans d'urbanisme, les études environnementales. Lorsqu'une entreprise s'installe sur un territoire, une étude environnementale est obligatoire. Pourquoi ne pas y examiner aussi les synergies qu'elle peut apporter aux entreprises de proximité et celles qu'elle pourrait recevoir ? Ce sont ces dispositions transversales, modestes en apparence, qui font système.
Proposition : Intégrer l'économie circulaire à toutes les politiques publiques (règles d’urbanisme, les schémas territoriaux).
Au-delà de l'introduction de modèles de circularité auprès des acteurs économiques, pensez-vous qu'une partie des blocages à lever soit également d'ordre culturel du côté des consommateurs ?
Une partie du blocage est en effet profondément culturelle. La crise économique le montre crûment : dans les grandes surfaces, la seule chose qui compte aujourd'hui n'est ni la durabilité ni la qualité du produit, c'est le prix. Dans des sociétés souffrantes, c'est le premier indicateur. Ce réflexe du prix a selon moi deux racines. La première est bien entendu la contrainte : quand le pouvoir d'achat enferme dans l'achat au prix le plus bas, l'argument de la durabilité ne pèse rien. La seconde est la culture de la surconsommation, dont la fast-fashion est l'une des expressions les plus emblématiques, qui repose sur la croyance que la surconsommation rend heureux.

Tout le combat tient dans l'alternative entre être et avoir, et les études montrent que ceux qui privilégient les loisirs et la qualité de vie sont plus heureux que ceux qui surconsomment. La réponse doit donc agir sur les deux plans à la fois : réduire les inégalités qui condamnent au premier prix, et acculturer à la valeur d'usage, c'est-à-dire faire comprendre qu'acheter un produit durable, c'est éviter d'en acheter dix, et en ça revient souvent moins cher. Cette bascule n'a rien d'utopique, chacun en est déjà capable dans son domaine. Le sportif investit par exemple sans hésiter dans un produit technique cher et durable. Il s'agit d'étendre ce prisme au reste de la consommation, et cette exigence a un sens dans les pays développés, là où l'on ne travaille pas d'abord pour survivre.
Y’a-t-il un risque que l'économie circulaire alimente un effet rebond sans découpler la croissance de l'extraction ?
L'effet rebond est un risque théorique que je ne balaie pas, mais il repose sur l’hypothèse que cette dynamique de surconsommation resterait intacte pendant que l'offre deviendrait circulaire. Ce raisonnement vaut pour une économie circulaire réduite au recyclage, qui optimise la fin de vie des produits sans rien changer au modèle qui les produit. Il ne vaut plus pour l'approche systémique que je défends. Quand on agit sur les sept piliers à la fois, on ne rend pas la surconsommation plus efficace, on transforme le rapport même des citoyens à la consommation, l'usage remplace la possession, la durée remplace le renouvellement. C'est un changement de paradigme, pas un aménagement.
Ce changement est d’ailleurs déjà observable. Les filières de responsabilité élargie du producteur, si critiquées soient-elles, ont fait émerger des instruments qui modifient les arbitrages quotidiens, les fonds réparation sur le textile, les labels, les dispositifs de réemploi. Et les jeunes générations s'en saisissent. Pas tous les jeunes, bien entendu, mais le mouvement est engagé. Nous revenons vers nos modèles précédents, ceux d'un temps où l'on réparait au lieu de jeter. Une société qui réapprend à réparer n'est pas une société qui compensera ses gains d'efficacité par un surcroît de consommation.
C'est pourquoi je suis optimiste. Le rebond guette les politiques qui n’intègrent pas la notion de sobriété que je définis ainsi : agir collectivement et individuellement sur le niveau d’usage en priorisant les besoins essentiels et en repensant les services rendus. Elle est à distinguer de la notion d’efficacité qui, elle, vise à réduire les consommations pour un même besoin. L'économie circulaire systémique transforme les deux à la fois, et c'est ce qui en fait autre chose qu'une technique de gestion des ressources, l'amorce d'une économie régénérative, qui ne se contente plus de ralentir les prélèvements mais qui pourrait reconstituer une partie de ce qu'elle utilise. Le risque n'est donc pas de pousser trop loin ce modèle, il serait de cesser de le pousser.
Sur le plan international, certains pays du Sud pourraient voir dans l'économie circulaire un concept de pays riches, voire une stratégie d'indépendance vis-à-vis de leurs ressources. Comment répondre à cette critique ?
Il faut d'abord rappeler une évidence. En Afrique, à Cuba, dans une grande partie du Sud, l'économie circulaire est en place depuis des années. Le réemploi, la réutilisation, la réparation, qui est l'un des grands piliers, y sont ancrés parce qu'il n'y a pas le choix. On a tendance à l'oublier, mais l'économie circulaire est une économie séculaire. Avant, on réparait ses téléviseurs, on ne les jetait pas, et c'est la société de consommation qui a dévoyé ce rapport aux objets. Loin d'être un concept de pays riches, la circularité est ce que les pays riches ont désappris. Celle qui subsiste dans les pays du Sud n’est toutefois pas idéale car c'est une circularité de survie et non un modèle choisi. Les collecteurs de déchets plastiques, au Nigéria et ailleurs, travaillent dans des conditions sanitaires effroyables, et des services structurés de collecte et de tri n'existent tout simplement pas. L'enjeu, pour ces pays, est donc double, conserver ce rapport économe aux ressources, à rebours du chemin consumériste du Nord, et le sortir de la contrainte subie en le dotant des réglementations et des infrastructures qui en feraient une véritable voie de développement.
Reste le second reproche, celui d'une stratégie qui priverait ces pays de leurs débouchés, et il est plus sérieux. On le voit dans les négociations du traité plastique, où les pays extracteurs veulent préserver la demande pour leurs produits afin de sécuriser leur avenir économique. La crainte est légitime, mais elle doit être relativisée. Le recyclage est encore très loin de pouvoir se substituer à l'extraction, le monde a de la marge avant que la matière secondaire ne concurrence sérieusement la matière vierge, et cette bascule, si elle advient, se comptera en décennies. Le vrai sujet n'est donc pas de savoir si l'économie circulaire fermera brutalement ces débouchés, elle ne le fera pas, mais de faire en sorte que la transition ne se joue pas au détriment du Sud, en aidant ces pays à développer eux-mêmes les nouveaux modèles, recyclage, réparation, transformation, plutôt que de les laisser cantonnés au seul maillon extractif pendant que le Nord capte la valeur ajoutée de la circularité.

L'eau pourrait d’ailleurs être un premier terrain de collaboration entre le Nord et le Sud sur l'économie circulaire. Réserver les eaux grises et les eaux usées traitées à l'industrie, plutôt que d'y consommer de l'eau potable, est un enjeu aussi vital à Lagos qu'à Lyon. La pénurie d'eau ne connaît ni frontière ni niveau de richesse, elle parle à tous les pays.

L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.
