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COMBATTRE LA POLYCRISE

« Il est essentiel d’éviter une guerre entre les générations » prévient Hippolyte D’ALBIS

Entretien intégré à la partie « Déséquilibres démographiques et économiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

· Polycrise,Déséquilibres démographiques

Professeur d’économie à l’ESSEC Business School, vice-président du Cercle des économiste et chef économiste de l’Inspection Générale des Finances, Hippolyte d’Albis étudie les conséquences économiques des changements démographiques, notamment les effets du vieillissement de la population, des migrations et des dynamiques intergénérationnelles sur la croissance économique, les finances publiques et les systèmes de protection sociale. Il dirige l’équipe française du projet des Comptes de Transferts Nationaux (National Transfer Accounts), un projet international de recherche qui analyse les flux économiques entre générations pour mieux comprendre les effets des transitions démographiques à l’échelle mondiale. Son dernier livre, Économie des âges de la vie, a été publié aux éditions Odile Jacob en mars dernier. Pour lui, garantir la pérennité du système de retraite passe par l'augmentation du nombre d’actifs. En ce sens, l’emploi des seniors, des femmes et l’immigration qualifiée constituent des axes prioritaires.

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Comment se caractérise le système de retraite français ?

En France, le système de retraite de base repose sur un modèle par répartition, où les actifs financent les pensions des générations précédentes. Ce modèle repose sur une solidarité intergénérationnelle qui lie les générations entre elles, et non sur un mécanisme de capitalisation, où chacun épargnerait pour financer sa propre retraite.

Avec l’allongement de l’espérance de vie et la baisse du taux de natalité, le ratio entre actifs et retraités diminue ce qui rend le financement des retraites plus complexe, étant donné qu’il y a proportionnellement moins d’actifs pour chaque retraité.

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Ce système par répartition repose sur un pacte social implicite, les actifs cotisant en espérant que la génération suivante fera de même pour eux. Si ce pacte venait à être rompu (par exemple, en raison d’une insoutenabilité financière ou d’un refus de cotisation des jeunes générations), cela pourrait provoquer une crise sociale majeure, la dernière génération ayant cotisé devenant lésée.

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Pour garantir la viabilité de ce système, faut-il par conséquent réduire le montant des retraites et/ou allonger l’âge de départ de la retraite ?

Il est essentiel d’anticiper les évolutions démographiques et économiques afin de garantir des ressources suffisantes pour financer ces transferts. Maintenir ces transferts est fondamental, en ce qu’ils incarnent des piliers du progrès et de la dignité. La santé, qui préserve la qualité de vie et reflète le progrès de nos sociétés, et les retraites, qui représentent une promesse pour l’avenir, étant essentielle puisqu’elle permet aux individus de se projeter sereinement dans l’avenir.

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Néanmoins, si prolonger l’âge de départ à la retraite est une manière de maintenir l’équilibre financier des systèmes de retraite tout en tenant compte de l’évolution des dynamiques démographiques, cette mesure peut être perçue comme une rupture du pacte social si elle est imposée sans concertation ni accompagnement. Il est donc préférable de privilégier des leviers incitatifs qui encouragent les seniors à rester actifs dans l’emploi, en tenant compte de leurs aspirations et de leur état de santé.

Par ailleurs, le vieillissement de la population n’est pas uniquement une charge économique, mais peut également être vu comme une opportunité. À ce titre, les générations nées après la Seconde Guerre mondiale (baby-boomers) deviendront à partir de 2030 les plus gros contributeurs à la consommation nationale. Par conséquent, plutôt que de simplement réduire les dépenses liées aux retraites, il est aussi pertinent de réfléchir à des politiques qui valorisent le rôle économique des seniors dans la société.

Comment garantir la pérennité des systèmes sociaux tout en maintenant les progrès acquis?

Le fait qu’il y ait un grand nombre de seniors n’est pas problématique en soi, à condition de mettre en place des solutions pour financer leur retraite. Pour ce faire, il est nécessaire d’agir sur le nombre d’actifs. En d’autres termes, pour équilibrer le ratio entre actifs et retraités, il faut concentrer les efforts sur le numérateur (nombre d’actifs), puisque le dénominateur (nombre de seniors) augmente de manière inévitable en raison des dynamiques démographiques.

Trois leviers peuvent être identifiés afin d’assurer la pérennité des systèmes sociaux tout en conservant les progrès acquis : l’emploi des seniors, l’emploi des femmes et l’immigration.

Premièrement, l’incitation au maintien des seniors dans l’emploi est un facteur clé. Des progrès significatifs ont été opérés depuis les années 90 pour stimuler ce qui est désormais appelé la « silver économie ». Ainsi, plutôt que d’allonger la durée de travail obligatoire à travers des réformes, ce qui peut être perçu comme une rupture du contrat social, il serait préférable de mettre en place des mesures incitatives encourageant les seniors à rester sur le marché de l’emploi de leur propre initiative.

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Proposition : Promouvoir un environnement de travail adapté et flexible pour les seniors afin de les encourager à rester sur le marché de l’emploi.

Deuxièmement, agir sur l’emploi des femmes. Les disparités entre les hommes et les femmes dans l’emploi demeurent importantes, notamment en raison du coût de la maternité et des inégalités dans l’accès aux opportunités professionnelles. Agir sur ce levier permettrait également d’augmenter le nombre d’actifs.

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Par exemple, en améliorant l’accès aux services de garde d’enfants, les femmes pourraient plus facilement reprendre leur activité professionnelle à la suite d’une grossesse. De plus, des initiatives comme l’élargissement des congés parentaux partagés et la mise en place de conditions de travail flexibles pourraient jouer un rôle déterminant pour réduire les contraintes qui pèsent sur les femmes, souvent en première ligne dans la gestion des responsabilités domestiques et familiales.

Proposition : Promouvoir des modes de garde d’enfants et développer les congés parentaux partagés afin de faciliter le maintien des femmes dans l’emploi.

Troisièmement, accueillir et intégrer une main d’œuvre qualifiée. En augmentant le solde migratoire, les États peuvent pallier le vieillissement de leur population, renforcer leur main-d’œuvre active et attirer des talents nécessaires à leur développement. Ces nouveaux arrivants, une fois intégrés, contribuent directement aux systèmes sociaux par leur travail, leurs cotisations et leur participation à la vie économique.

Les immigrants qualifiés, souvent jeunes et actifs, participent directement au financement des retraites et des prestations sociales grâce à leurs cotisations. En ce sens, l’immigration devient une réponse concrète aux défis posés par la transition démographique. De plus, la migration qualifiée permet de répondre à des besoins spécifiques dans des secteurs en tension, comme la santé, les technologies de pointe ou la construction. Ces travailleurs, souvent dotés d’une expertise recherchée, viennent renforcer la compétitivité des entreprises locales et stimuler l’innovation.

Proposition : Accueillir et intégrer une main d’œuvre qualifiée, notamment dans les secteurs en tension.

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Cependant, l’impact positif de cette immigration repose largement sur la capacité des États à mettre en place des politiques d’accueil et d’intégration efficaces. L’accès à la formation linguistique, à la reconnaissance des diplômes, et à des opportunités d’emploi adaptées à leurs compétences joue un rôle central dans ce processus. Une intégration réussie permet non seulement de renforcer la cohésion sociale, mais aussi de valoriser pleinement le potentiel des talents accueillis.

Proposition : Mettre en place des politiques de reconnaissance des diplômes et des dispositifs de formation linguistique afin de faciliter l’intégration.

Concernant le premier levier, comment garantir un maintien des seniors dans l’emploi ?

Les personnes qui retardent leur départ à la retraite partagent souvent des points communs : elles sont satisfaites de leur travail et bénéficient d’une forte reconnaissance sociale pour leur rôle (souvent dans la sphère médico-sociale). Cette satisfaction dépasse parfois les avantages financiers.

Il est donc essentiel de promouvoir des modèles favorisant le « vivre ensemble » , en encourageant le travail en équipe et en impliquant les individus dans des projets porteurs de sens, qui valorisent leurs compétences et leur apport à la société. De telles initiatives peuvent inciter les travailleurs à rester actifs plus longtemps.

Pour ce faire, deux leviers principaux peuvent être identifiés.

D’une part, avec l’allongement de l’espérance de vie, il est crucial d’offrir la possibilité d’avoir plusieurs métiers différents au cours de sa vie, en se formant dans d’autres domaines et en incitant à la mobilité. En effet, permettre aux travailleurs de diversifier leurs compétences tout au long de leur carrière, la possibilité de changer de métier, accompagnée par des dispositifs de formation continue, peut prolonger l’employabilité des seniors tout en répondant aux évolutions du marché du travail. Cette approche permet non seulement de maintenir leur motivation, mais aussi de prévenir l’usure professionnelle.

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Proposition : Promouvoir la mobilité et l’accès à des formations tout au long de la vie afin de favoriser la reconversion professionnelle.

D’autre part, les nouvelles technologies, et notamment l’intelligence artificielle (IA), permettent d’automatiser les tâches répétitives, ce qui libère du temps pour des activités à plus forte valeur ajoutée. Cependant, cela nécessite un investissement massif dans la formation pour que les travailleurs, quel que soit leur âge, puissent s’adapter aux transformations technologiques. Des programmes spécifiques de formation, adaptés aux besoins des seniors, doivent être mis en place pour garantir leur intégration dans un environnement de travail de plus en plus numérique.

Proposition : Adapter les programmes de formation aux défis technologiques pour permettre aux seniors de rester compétitifs et engagés dans leurs activités professionnelles.

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L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.

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