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COMBATTRE LA POLYCRISE

« La crise écologique est le multiplicateur central de la polycrise » avertit Laurence MONNOYER-SMITH

Entretien intégré à la partie « Crises écologiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

· Crises écologiques,Polycrise

Directrice du Développement durable du Centre national d’études spatiales (CNES) et coprésidente de l’Institut Open Diplomacy, Laurence Monnoyer-Smith est spécialiste des enjeux de démocratie participative, du spatial et de transition écologique. Ancienne vice-présidente de la Commission nationale du débat public puis commissaire générale au développement durable, elle revient dans cet entretien sur les conclusions de la partie « crise écologique » du rapport Comprendre la polycrise, publié par l’Institut Open Diplomacy en 2025. Elle y analyse le rôle central de la crise écologique dans l’enchevêtrement des crises systémiques contemporaines et plaide pour une planification écologique plus cohérente, un récit collectif mobilisateur et une meilleure prise en compte des générations futures dans les politiques publiques et les stratégies économiques.

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Quelles sont les principales caractéristiques de la polycrise ?

La notion de polycrise désigne une situation dans laquelle plusieurs crises majeures (climatiques, énergétiques, économiques, géopolitiques, sanitaires ou sociales) se produisent simultanément et interagissent entre elles de manière systémique.

Contrairement à des crises isolées, la polycrise se caractérise par des effets de cascade et des boucles de rétroaction qui amplifient les vulnérabilités des sociétés contemporaines.

Une guerre peut ainsi provoquer une crise énergétique, alimenter l’inflation, fragiliser la cohésion sociale et ralentir les politiques climatiques.

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Cette dynamique est renforcée par la mondialisation des échanges et l’interdépendance des infrastructures, des chaînes de valeur et des systèmes financiers, qui rendent les économies plus exposées aux chocs globaux. La polycrise produit également une forte incertitude, car les interactions entre les crises sont souvent non linéaires et difficiles à anticiper. Elle met en évidence les limites des modes traditionnels de gouvernance, encore largement organisés en silos sectoriels, alors que les enjeux nécessitent des approches transversales et coordonnées.

Enfin, le concept interroge la résilience du modèle de développement actuel face aux limites planétaires, aux tensions géopolitiques et aux fragilités démocratiques, dans un contexte où les capacités d’adaptation demeurent très inégales selon les territoires et les populations.

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Le concept est maintenant bien documenté, depuis les travaux d’Edgar Morin jusqu’à ceux plus récents de Bruno Latour (ce dernier insistant sur la dimension écologique).

Quel rôle joue la crise écologique dans la polycrise ?

Les crises écologiques occupent une place centrale dans la polycrise car elle agit à la fois comme une spécifique et comme un facteur aggravant des autres déséquilibres contemporains.

Le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la raréfaction des ressources ou encore la dégradation des sols ont des conséquences directes sur l’économie, la santé, l’alimentation, les migrations et la stabilité géopolitique.

Les événements climatiques extrêmes fragilisent les infrastructures, perturbent les chaînes de production et accentuent les tensions sociales et territoriales. La dépendance aux énergies fossiles alimente également des conflits géopolitiques et des vulnérabilités énergétiques majeures.

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En retour, les crises économiques ou politiques peuvent ralentir les politiques environnementales et retarder les investissements nécessaires à la transition écologique. La crise écologique fonctionne donc comme un multiplicateur de risques, capable d’intensifier les autres crises tout en étant elle-même aggravée par elles. Elle révèle les limites du modèle de développement fondé sur une forte consommation de ressources naturelles et souligne la nécessité d’approches systémiques et de long terme pour renforcer la résilience des sociétés.

Quels sont les principaux nœuds stratégiques de la crise écologique ?

Les principaux nœuds stratégiques de la crise écologique concernent les secteurs et dynamiques qui constituent à la fois les causes des dégradations environnementales et les leviers de transformation. Ils sont investis par de puissants enjeux économiques qui renâclent à évoluer pour profiter jusqu’au bout de leur rente actuelle.

L’énergie constitue un enjeu central en raison de la dépendance mondiale aux énergies fossiles, principale source d’émissions de gaz à effet de serre. Elle se trouve au cœur de dynamiques géopolitiques qui retardent leur transformation.

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Les systèmes agricoles et l’industrie agroalimentaire représentent un autre nœud majeur, liés à la déforestation, à l’usage intensif des sols, à la consommation d’eau, à l’érosion de la biodiversité et aux pollutions diverses qui affectent l’ensemble du vivant.

Les ressources minérales et les chaînes industrielles deviennent également stratégiques avec la transition numérique et énergétique, qui accroît la demande en métaux critiques. Particulièrement sensible aux enjeux géopolitiques qui viennent frapper la chaîne logistique, ce nœud stratégique tend à renforcer la demande de souveraineté, ce qui en retour pose de multiples problèmes liés à la relocalisation d’exploitations minières.

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Les mobilités, l’urbanisation et les infrastructures concentrent des enjeux d’émissions, d’artificialisation des sols et d’adaptation au changement climatique.

Le caractère erratique des politiques publiques environnementales a pris récemment un caractère inquiétant. Après des avancées importantes en Europe dans l’enthousiasme de la COP 21 (2015), le recul constaté partout empêche toute projection de long terme pour l’ensemble des acteurs économiques et sociaux. Il a pour double conséquence délétère d’empêcher la mise en place des investissements d’innovation de long terme pour engranger les bénéfices économiques de la transition et met en péril la résilience des territoires. On risque d’être perdant sur tous les tableaux pour un bénéfice à très court terme.

Enfin, la capacité des sociétés à articuler transition écologique, justice sociale et sécurité géopolitique constitue aujourd’hui un point de tension majeur de la polycrise environnementale.

Les économies contemporaines peuvent-elles rester compatibles avec les limites planétaires sans transformation radicale de leurs logiques de croissance ?

La compatibilité entre les économies contemporaines et les limites planétaires apparaît de plus en plus difficile sans transformation profonde des modèles de croissance. Les dynamiques actuelles reposent largement sur l’extraction de ressources, la consommation énergétique fossile et l’augmentation continue des flux matériels, qui exercent une pression croissante intolérable sur les écosystèmes. Même si les gains d’efficacité technologique peuvent réduire certains impacts, ils restent insuffisants face à l’augmentation globale de la production et de la consommation. La plupart des chercheurs estiment ainsi qu’une transition durable suppose de repenser tous les indicateurs de « croissance », les modes de production et les usages des ressources afin de concilier soutenabilité écologique, justice sociale et stabilité économique.

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La difficulté actuelle de notre société à penser un modèle post-capitaliste libéral constitue un grand danger pour les démocraties qui vont se trouver confrontées à la nécessité de répondre aux conséquences désastreuses du changement climatique. C’est dans ce contexte que nous sommes le plus à risque d’une bascule illibérale.

Comment concilier transformation écologique et acceptabilité sociale dans un contexte de montée des inégalités et des vulnérabilités ?

La transformation écologique ne peut être socialement acceptable que si elle réduit les inégalités au lieu de les accentuer comme c’est actuellement le cas.

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Cela suppose de répartir équitablement les coûts et les bénéfices de la transition, notamment en protégeant les ménages les plus vulnérables face aux hausses de prix de l’énergie, des transports ou du logement. Aucune transformation sociale de l’ampleur de ce qui est nécessaire ne peut advenir sans un accent fort mis sur la justice sociale, la mobilisation importante des gagnants de la mondialisation au bénéfice d’un accompagnement économique pour l’entrée dans l’économie décarbonée, et une forte participation citoyenne.

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Un investissement important dans la jeunesse (formation, services publics, emploi) est essentiel pour motiver les populations et rendre désirable un avenir qui pourrait autrement apparaître comme largement punitif pour tous.

La planification écologique peut-elle constituer un outil efficace de transformation sans ancrage institutionnel fort et appropriation territoriale ?

La planification constitue un outil formidable pour l’accompagnement des filières, pour orienter l’investissement et prioriser les efforts selon les contextes sociaux-économiques locaux. Pour autant, les multiples arbitrages politiques incohérents et l’instabilité gouvernementale rendent actuellement cet exercice très théorique. Il convient de trouver une voie de planification stable qui ne soit pas illibérale comme en Chine par exemple….où cela s’avère très efficace !

Proposition : Mettre en place une planification écologique stable et cohérente afin d’orienter durablement les investissements, accompagner les filières stratégiques et renforcer la résilience des territoires.

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Comment intégrer la dimension intergénérationnelle dans le contrat social écologique, alors que les jeunes générations supportent une charge croissante avec un poids politique limité ?

Il est frappant de constater à quel point la jeunesse est évacuée du débat politique actuel. Moins nombreux que les plus de 65 ans, les moins de 30 ans sont plus largement absents des urnes et des préoccupations des politiques publiques, les deux étant bien sûr liés.

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Une des réponses à cette question (il y en a d’autres) de nature plus institutionnelle par exemple a consisté à proposer la création d’une « chambre du futur » (proposée par le collectif autour de Dominique Bourg lors des élections présidentielles en 2012). Une autre réponse peut consister à renforcer les exigences de reporting RSE dans les entreprises sur la prise en compte des générations futures. C’est un des éléments clés de la transformation durable des entreprises. Elle devrait figurer dans les reporting extra financier : c’est d’ailleurs un élément de la directive CSRD. De la même manière que l’on exige un calcul d’impact des activités sur le carbone ou la biodiversité, il devrait être exigé une étude de l’impact des activités de l’entreprise sur les générations à venir et sur la place des jeunes en son sein.

Proposition : Renforcer la prise en compte des générations futures en intégrant leur impact dans les reportings extra-financiers des entreprises et en développant des mécanismes institutionnels dédiés, comme une « chambre du futur ».

Dans quelle mesure l’absence de récit mobilisateur constitue-t-elle aujourd’hui un frein majeur à la transformation écologique, et comment reconstruire un imaginaire collectif désirable ?

L’absence de récit mobilisateur fragilise la transformation écologique en laissant souvent la transition associée aux contraintes, aux renoncements ou à la peur du déclin. Sans horizon collectif positif, les sociétés peinent à susciter l’adhésion des populations, des entreprises et des territoires. Reconstruire un imaginaire désirable suppose de proposer une vision concrète d’un futur compatible avec les limites écologiques mais aussi avec l’amélioration de la qualité de vie, de la solidarité et de la résilience.

Cette démarche est d’une certaine complexité car elle suppose une dynamique culturelle assez offensive : cela passe par la production de contenus, de récits, d’images et de narratifs promouvant une autre relation au monde, au travail, au reste du vivant. Ces nouveaux récits peuvent s’avérer particulièrement subversifs puisqu’ils proposent un autre mode de vie que celui sur lequel nous avons basé toute notre croissance économique depuis un siècle.

Proposition : Faire émerger des récits désirables de la transition écologique via la production de contenus, de récits d’image et de narratifs afin de promouvoir un nouveau rapport au monde, au travail et au vivant.

C’est bien pour cela que l’on constate aujourd’hui une vraie guerre pour la possession des médias et des industries culturelles : ce qui se joue n’est rien de moins que la maîtrise des narratifs qui structurent notre société en cette période de polycrise.

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Quel nœud stratégique principal devrait faire l’objet d’une réponse coordonnée par les pays du G7 ?

Les désaccords sont tels entre les pays du G7 que je ne vois pas comment ils pourraient l’adresser de manière coordonnée. La question énergétique est bien sûr centrale.

Quels sont les effets de réseau du nœud stratégique avec les dimensions de votre crise et les crises en général ?

On le voit bien actuellement, l’approvisionnement énergétique apparaît comme un nœud stratégique au sein de la polycrise. Au cœur d’enjeux géopolitiques depuis de longues années, la maîtrise de la production et de la logistique des énergies fossiles a structuré notre économie mondialisée à l’origine de l’anthropocène et de la crise climatique actuelle. De ce fait, la déstabilisation (conjoncturelle et nécessaire) des systèmes énergétiques fossiles se diffuse dans l’ensemble de la société : auprès des plus vulnérables qui ne peuvent investir dans des énergies alternatives facilement, auprès de l’ensemble des chaînes de valeur dans lesquelles il s’intègre (des plastiques à la cosmétique en passant par les instruments chirurgicaux), alimentant ainsi une crise économique qui, par effet retour fragilise encore davantage les populations et compromet les investissements pour s’en affranchir. De ce cercle vicieux, il n’est possible de sortir que par une planification renforcée de niveau européen a minima pour gagner en souveraineté, mais aussi s’orienter vers des investissements de sobriété assez radicaux.

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L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.

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