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COLLOQUE POLYCRISE

«L’Europe a probablement surestimé le pouvoir stabilisateur du commerce et de l’énergie » souligne l’Ambassadeur Claude BLANCHEMAISON

Entretien intégré à la partie « Bouleversements géopolitiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

· Bouleversements géopolitiques,Europe

Claude Blanchemaison est ambassadeur de France. Diplômé d’HEC et de Sciences Po Paris, et ancien élève de l’ENA, il a été ambassadeur au Vietnam, en Inde, en Russie, ainsi qu’en Espagne. Spécialiste de l’Europe et de l’Asie, il a exercé plusieurs fonctions de direction au Quai d’Orsay. Il a enseigné à Paris-Dauphine et à Sciences Po. Il est l’auteur de « Fragments d’un parcours aventureux », aux éditions Temporis en 2025. Dans cet entretien, il analyse la fragilisation de la mondialisation, l’arsenalisation des interdépendances et les leviers dont dispose l’Union européenne pour construire son autonomie stratégique. Il appelle notamment l’Europe à mobiliser durablement sa capacité collective d’emprunt, à approfondir son intégration et à investir dans ses capacités énergétiques, alimentaires, technologiques et de sécurité.

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Dans la polycrise actuelle, le commerce international n'est plus seulement un facteur de prospérité : il devient aussi un canal de propagation des chocs - énergétiques, alimentaires, industriels, financiers. A partir de votre expérience diplomatique, notamment en Russie, en Inde et en Asie, diriez-vous que la mondialisation est devenue plus vulnérable que stabilisatrice ?

La mondialisation est un fait. Il y en a d'ailleurs eu d’autres avant celle du XXème siècle.

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Les échanges commerciaux sont incontestablement un facteur de prospérité, mais ils peuvent aussi, s’ils ne sont pas régulés, tuer dans l'œuf une industrie naissante, qu’il pourrait être utile de protéger temporairement, en attendant qu’elle devienne compétitive et qu’elle puisse soutenir la concurrence étrangère. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait beaucoup de pays en Asie.

La mondialisation, en répartissant les segments de production dans les pays où les coûts sont les plus bas, est un puissant facteur de développement économique. Progressivement, ces pays doivent accepter des délocalisations, tout en défendant leurs industries stratégiques.

La Chine va affronter désormais une deuxième délocalisation vers l’Inde, le Vietnam, l’Indonésie ou la Malaisie.

Les pays industrialisés n’ont pas toujours su se protéger contre le dumping de produits lourdement subventionnés par les pouvoirs publics de pays concurrents. La France, pour sa part, a encouragé le Vietnam à développer une économie de marché et nous poursuivons aujourd’hui une stratégie Indo-pacifique, qui s’appuie notamment sur l’Inde et sur les pays d’Asie du Sud-Est (ASEAN).

Les hydrocarbures fournissent l’exemple de produits dont le marché est mondialisé. Les grandes compagnies exploitent leurs gisements et exportent les hydrocarbures dans le monde entier, en fonction des contrats d’achat ou du marché « spot » et les prix fluctuent au gré de la demande et des événements politiques susceptibles d’affecter l’offre globale. Il s’agit donc d’un marché mondialisé, très sensible à l’idée que se font les traders de l’évolution des situations géopolitiques. Les pays producteurs de pétrole se concertent au sein de l’OPEP+, l’Arabie Saoudite et la Russie y jouant un rôle capital. Mais les Etats-Unis sont devenus le premier pays producteur. Les pays consommateurs ont une coordination souple au sein de l’Agence Internationale de l’Energie.

Le secteur agro-alimentaire est également sensible aux événements politiques, le climat jouant, cependant, un rôle-clé. Il y a des prix mondiaux pour les céréales. Le réchauffement climatique aidant, le blé russe et le blé ukrainien ont pris, en dépit de la guerre qui oppose les deux pays, une bonne partie de notre place sur les marchés d’exportation méditerranéens, en raison notamment de coûts de production inférieurs.

La Finance est également globalisée, mais l’existence de l’euro a un effet stabilisateur sur les pays qui ont adopté la monnaie unique. Malheureusement, il n’y a pas encore de véritable marché financier unique en Europe, qui nous permettrait de financer en commun des investissements pour relever les grands défis contemporains.

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Vous avez été diplomate dans plusieurs moments de bascule (fin de la guerre froide, transformation de la Russie, montée de l’Inde, ouverture asiatique). Quand vous regardez la situation actuelle, avez-vous le sentiment que nous faisons face à une addition de crises, ou à un véritable changement d’époque comparable à ceux que vous avez connus ?

Nous vivons un véritable changement d’époque. Après plus de 80 années de relatif consensus sur les règles du jeu, quelques grands prédateurs remettent en question le droit international et les organisations multilatérales qui l’incarnent :

  • Vladimir Poutine essaye de soumettre par la force un pays voisin, l’Ukraine, dont les frontières et la souveraineté avaient été pourtant reconnues par tous en 1991.
  • Donald Trump tente de ressusciter la « doctrine Monroe », en revendiquant une quasi-tutelle sur le continent américain, ainsi que le mercantilisme, en menaçant d’utiliser l’arme douanière contre tout pays, ou groupe de pays, qu’il perçoit comme une entrave aux intérêts américains.
  • Xi Jinping retient de ce partage du monde qu’il peut désormais considérer la mer de Chine du Sud comme une mer intérieure chinoise et qu’il pourra, le moment venu, faire tomber Taïwan dans son escarcelle.

Le président des États-Unis se vante d’avoir fait enlever le président du Venezuela Nicolas Maduro et son épouse, tandis que la CIA obtenait la coopération de la vice-présidente Delcy Rodriguez, notamment pour l’exploitation des gisements pétroliers et pour appliquer un boycott complet à l’égard de Cuba, qui est évidemment le prochain pays sur la liste du secrétaire d’Etat Marco Rubio.

En revanche, les menaces et les bombardements sur l’Iran, loin de produire les effets recherchés en ce qui concerne un renoncement définitif à l’arme nucléaire, ont conduit ce pays à s’emparer du contrôle du détroit d’Ormuz et à mettre ainsi en péril la doctrine du libre passage des navires dans les détroits, vitale pour l’économie mondiale.

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L’Europe a-t-elle commis une erreur stratégique en pensant que l’interdépendance énergétique et commerciale avec Moscou créerait une forme de modération politique ?

Comment l’Europe aurait-elle pu deviner que la Russie, remise en ordre de marche par Vladimir Poutine, allait à partir de 2007, s’écarter du processus d’intégration dans l’ordre international et tourner progressivement le dos à la coopération avec l’Europe et avec les États-Unis ?

Après la période de huit années du désordre toléré par Boris Eltsine, qui conduisit à une faillite économique et financière, l’urgence était de stabiliser la Fédération de Russie, ce que Poutine et son équipe d’économistes venus de Saint-Pétersbourg ont réalisé. Ils se sont également efforcés d’attirer les investissements occidentaux.

Au cours de cette période expérimentale, les Européens ont testé la capacité de la Russie à accepter l’idée de la mise en place progressive d’un Espace Economique Commun avec l’Union Européenne. Poutine a accepté cette idée lors d’un sommet avec l’Union européenne qui s’est tenu à Saint-Pétersbourg en 2003. Il est assez vite apparu que l’entourage de Poutine était très divisé sur ce sujet et que les nouveaux États membres de l’Union Européenne, notamment la Pologne et trois pays baltes, s’opposeraient à la poursuite de telles négociations, tandis que les Etats-Unis feraient tout pour empêcher un rapprochement significatif de l’Europe et de la Russie. Dans cette affaire, l’Union européenne et Moscou avaient fait un pari risqué : celui d’un arrimage éventuel de la Russie à l’Europe.

Poutine, qui n’avait jamais rompu ses liens avec ses anciens collègues du KGB, est ensuite retombé du côté vers lequel il penchait : accentuation de la répression politique à l’intérieur et fin de l’ouverture à l’Occident à l’extérieur. Il a déclaré au mois de février 2007, au Forum sur la sécurité à Munich que, désormais, la Russie agirait en fonction de ses intérêts purement nationaux, puisqu’elle n’avait pas été payée de retour pour ses avances faites aux Occidentaux. Nous aurions probablement dû entendre cet avertissement nationaliste, qui annonçait les actions futures du président russe, en Géorgie dès l’été 2008, en Crimée en 2014, au Donbass en 2015, avant l’engagement d’une véritable guerre contre l’Ukraine en 2022.

L’Europe a-t-elle surestimé le pouvoir stabilisateur du commerce et de l’énergie notamment mais pas exclusivement avec la Russie ?

Nous avons tous cru que le commerce et la coopération économique amèneraient les régimes communistes à introduire progressivement le pluralisme dans leur système politique. La Chine a démontré qu’il était possible de découpler la réforme économique de tout changement de régime politique. Elle a introduit progressivement des éléments de l’économie de marché, tout en renforçant le contrôle du parti unique sur la société. Les Chinois ont critiqué « l’aventurisme » de Gorbatchev, lorsque celui-ci a introduit la « Pérestroïka » et la « Glasnost » sans vraiment s’attaquer au système de l’économie planifiée.

Cela dit, les échanges commerciaux continuent de jouer un rôle stabilisateur dans les relations internationales, pour autant qu’ils respectent les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce, ce qui n’est plus toujours le cas.

L’Europe a probablement surestimé le pouvoir stabilisateur du commerce et de l’énergie. Mais nous savons bien, depuis le premier choc pétrolier de 1973, que la sécurité de l’approvisionnement en hydrocarbures dépend en partie de variables politiques et que des pays gros producteurs peuvent être tentés de dicter leurs conditions, lorsqu’ils s’estiment suffisamment puissants pour se permettre de perturber le marché mondial.

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L’important est donc de développer des ressources énergétiques nationales, comme le nucléaire, qui ne contribuent pas au réchauffement climatique et qui sont compatibles avec les objectifs de développement durable.

Dans la lutte contre le contournement des sanctions russes, l’Union européenne veut éviter que des pays tiers servent de relais technologiques, commerciaux ou financiers à Moscou. Mais face à une puissance comme l’Inde, jusqu’où peut-elle aller sans compromettre un partenariat stratégique essentiel ?

Oui, notre partenariat stratégique avec l’Inde est essentiel. Le président Jacques Chirac a décidé en 1998 de signer avec ce pays notre premier partenariat stratégique, qui s’est, depuis, développé dans de nombreux secteurs et notamment l’énergie, les transports, l’espace et la sécurité.

Le fait que le marché des hydrocarbures soit mondialisé rend évidemment difficile la lutte contre le contournement de l’application des sanctions décidées par les Occidentaux à l’égard de la Russie.

Enfin, l’Inde considère toujours que son intérêt est de conclure des accords de coopération avec tous les pays qui le souhaitent, en retenant pour chacun d’entre eux, le ou les sujets d’intérêt commun. C’est ce que le ministre des affaires étrangères actuel de l’Inde, Subrahmanyam Jaishankar, a théorisé avec l’expression, très parlante, de multi-alignement.

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L'Union européenne se dote progressivement d'instruments plus offensifs : instrument anti-coercition, filtrage des investissements, règlement sur les subventions étrangères, enquêtes antisubventions, mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, contrôles export renforcés. Ces instruments traduisent-ils une stratégie cohérente ( et si oui laquelle ? ) ou une accumulation de réponses défensives ?

L’Europe doit-elle accompagner sa politique de sanctions d’une diplomatie économique beaucoup plus active ?

Il faut tout d’abord remercier Donald Trump de ses offensives tous azimuts, qui ont conduit l’Union européenne à prendre conscience de sa vulnérabilité vis-à-vis des États-Unis mais aussi de la Chine et d’un certain nombre d’autres pays.

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L’Union européenne a développé un système assez efficace de lutte contre le dumping, mais les enquêtes effectuées prennent parfois trop de temps. Les mécanismes d’ajustement carbone aux frontières et les instruments anti-coercition sont nouveaux et doivent se développer. Il faut avoir le courage politique de les appliquer. Il en va de même du filtrage des investissements, plusieurs Etats membres ayant déjà démontré leur aptitude à lutter contre les prises de contrôle non souhaitable d’entreprises relevant d’un secteur stratégique.

Proposition : Renforcer et accélérer l’application des instruments européens de défense commerciale, et de filtrage des investissements afin de protéger les secteurs stratégiques.

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Les politiques européennes récentes cherchent à protéger l'Union. La souveraineté économique suppose de reconstruire une capacité de production européenne dans l'énergie, la défense, les matières premières critiques etc. Comment l'UE peut devenir une puissance de production ?

Depuis le début, la construction européenne a fait preuve d’inventivité et de plasticité. Ce fut le cas, de 1951 à 1973, avec les six Etats membres-fondateurs, toutes les crises ont été surmontées. La Communauté a su ensuite absorber les divers élargissements, rendus nécessaires par les évolutions géopolitiques. La création de la monnaie unique fournit un exemple à suivre pour les défis d’aujourd’hui : les Etats membres qui le souhaitent doivent aller plus loin dans le processus d’intégration, sans avoir nécessairement à attendre ceux qui ne sont pas encore prêts. Mario Draghi a sauvé la zone euro de perturbations majeures, lors de la crise grecque avec sa phrase magique « whatever it takes ».

Proposition : Permettre aux États membres volontaires d’approfondir leur intégration

Pour faire face aux conséquences de la pandémie du COVID, l’Union européenne a mobilisé pour la première fois sa capacité collective d’emprunt, avec succès. Le moment est sans doute venu de donner une certaine pérennité à ce type de capacité de financement, pour répondre aux défis à la construction d’une véritable autonomie stratégique, qui passe par l’autosuffisance alimentaire, la poursuite d’une autosuffisance énergétique, des investissements nécessaires dans le domaine de la sécurité, des nouvelles technologies et du réchauffement climatique.

Proposition : Pérenniser la capacité d’emprunt commun de l’Union européenne

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L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.

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