« Sans gains de productivité, le risque de stagnation économique s’accentue dans une société vieillissante » souligne Jacques PELLETAN
« Sans gains de productivité, le risque de stagnation économique s’accentue dans une société vieillissante » souligne Jacques PELLETAN
Entretien intégré à la partie « Déséquilibres démographiques et économiques » de l'étude « Combattre la polycrise »
Économiste, maître de conférences à l’Université Paris VIII et professeur associé à l’Institut Louis Bachelier, Jacques Pelletan analyse des mécanismes de redistribution intergénérationnelle et les implications des dynamiques démographiques sur les politiques publiques et les systèmes sociaux. Jacques Pelletan est également membre du projet des Comptes de Transferts Nationaux (National Transfer Accounts (NTA)). Dans cet entretien, Jacques Pelletan plaide pour un renforcement de la productivité à double titre : en stimulant l’offre par la formation et en orientant la demande vers des investissements ciblés. Il appelle également à une meilleure mobilisation de l’épargne pour financer l’économie productive, afin de stimuler la croissance.

Pourquoi s’intéresser à la productivité dans un contexte de vieillissement de la population ?
Le vieillissement de la population pose des défis majeurs pour l’économie, notamment en termes de productivité et de croissance. Avec une part croissante de la population âgée, le risque de ralentissement économique et de stagnation devient une préoccupation importante. Si ces enjeux ne sont pas anticipés, l’économie pourrait manquer de dynamisme, ce qui freinerait l’innovation et le développement.
La productivité joue ici un rôle clé : elle permet de compenser la baisse de la population active en maximisant l’efficacité du travail et en répondant aux besoins d’une société qui évolue avec l’allongement de l’espérance de vie.

Il est donc essentiel d’agir à la fois du côté de l’offre, en favorisant des gains de productivité par l’investissement technologique et la formation, et du côté de la demande, en ajustant les biens et services pour répondre aux attentes d’une population vieillissante.
En somme, s’intéresser à la productivité dans ce contexte est indispensable pour éviter une stagnation économique et maintenir une trajectoire de croissance durable.
Comment garantir la productivité dans une société vieillissante, du côté de l’offre de travail ?
Il est difficile d’évaluer la productivité en fonction de l’âge, car les métiers évoluent avec les parcours professionnels : les responsabilités, les structures de travail et les compétences requises varient selon l’expérience et les transitions dans la carrière. Dans le secteur tertiaire, cette évaluation est encore plus délicate en raison de la nature immatérielle de certains travaux.
Cependant, les études montrent que la productivité suit généralement une courbe en cloche, avec un sommet qui tend à se déplacer vers un âge plus avancé grâce à l’augmentation de l’espérance de vie.
Malgré tout, la productivité finit par diminuer avec l’âge, notamment en raison de la fatigue physique, qui réduit la capacité opérationnelle des travailleurs dans les métiers exigeant une forte dimension manuelle.
De plus, du point de vue des employeurs, les collaborateurs âgés sont souvent perçus comme plus coûteux à embaucher, même lorsqu’ils affichent une productivité similaire à celle des jeunes travailleurs. En raison d’un horizon de retraite fixe et proche, ces employés peuvent également être moins incités à se former ou à développer leurs compétences, ce qui limite leur potentiel d’amélioration.
Pour garantir la productivité du côté de l’offre, il est donc nécessaire d’investir dans la formation continue pour développer les compétences des employés à tout âge et encourager des transitions professionnelles fluides pour maximiser l’expérience accumulée et réaccumuler du capital humain.

Proposition : Promouvoir la formation tout au long de la vie en
● fournissant des informations claires sur les différents types de formations disponibles plutôt qu’une orientation/incitation de l’employeur ;
● mettant à disposition des séniors des crédits de formation qui leur sont spécifiquement dédiés ;
● incitant l’utilisation du compte CPF même en fin de carrière.
Enfin, dans les secteurs caractérisés par une évolution technologique rapide, et ceci n’est pas la caractéristique d’une société vieillissante, la capacité à acquérir de nouvelles compétences devient un enjeu crucial. Il faut ainsi proposer une formation adaptée, notamment aux jeunes mais pas seulement, pour répondre aux besoins actuels du marché du travail et anticiper les mutations à venir.
Proposition : Garantir, en priorité aux jeunes et aux travailleurs en transition, l’accès aux compétences et aux outils nécessaires pour s’insérer dans un monde du travail de plus en plus digitalisé, afin de réduire la fracture numérique.
Comment garantir la productivité dans une société vieillissante, cette fois-ci du côté de la demande de travail ?
Garantir la productivité du côté de la demande de travail implique de prendre en compte l’évolution des besoins liés à cette transition démographique.
Avec une population de plus en plus âgée, la demande pour les services d’aide à la personne et les biens du secteur tertiaire est appelée à croître. Cependant, ces domaines présentent peu de possibilités de gains de productivité en raison de leur caractère intensément humain. Cela limite la capacité à améliorer l’efficacité dans ces secteurs.
Pour répondre à cet enjeu, il est nécessaire de réorienter l’économie vers des secteurs où des gains de productivité significatifs peuvent être réalisés, comme l’industrie ou les technologies avancées.
Afin de garantir la productivité, les investissements doivent être orientés vers l’innovation technologique. Par exemple, le développement de technologies adaptées au vieillissement, telles que les systèmes de surveillance intelligents, les dispositifs de signalement ou encore les technologies d’IA qui automatisent les tâches administratives ou répétitives des soignants et leur redonnent du temps pour se concentrer sur l’accompagnement. Ces technologies permettraient de répondre aux besoins croissants tout en améliorant l’efficacité et en réduisant la dépendance à une main-d’œuvre importante et amenée à se réduire en proportion du besoin.
Proposition : Consacrer une part des investissements au développement d'innovations technologiques à forte valeur ajoutée et répondant aux besoins des séniors les plus fragiles.
Ces technologies pourraient non seulement alléger la charge dans les secteurs où les gains de productivité sont limités, mais également créer de nouvelles opportunités économiques dans des domaines à fort potentiel d’innovation.
Comment garantir le financement des dépenses d’avenir dans une société vieillissante ?
Dans une société marquée par le vieillissement de sa population, les enjeux liés au financement des dépenses publiques ne peuvent pas être relégués au second plan afin de garantir le financement des systèmes de santé et de retraite. Or, la dynamique actuelle risque, à terme, de limiter les capacités d’investissement dans des secteurs stratégiques pour l’avenir, tels que la jeunesse, l’éducation ou l’innovation, pourtant essentiels au développement et à la pérennité de la société.

Pour répondre à ces défis, une solution pourrait résider dans un pacte intergénérationnel, consistant à s’engager à ne pas ajuster systématiquement les dépenses publiques en fonction des économies réalisées grâce à la baisse du nombre d’enfants à élever. Au lieu de réduire les ressources allouées à l’éducation ou de supprimer des postes d’enseignants, ces économies pourraient être soit sanctuarisées pour garantir un enseignement de qualité à la nouvelle génération, soit, lorsque cela n’est pas possible ou opportun, réinvesties dans des investissements stratégiques pour l’avenir, dans l’innovation, la recherche, des projets d’infrastructure (transports, logements) ou encore la transition écologique.
Ce pacte permettrait de transformer les économies liées à la diminution des dépenses pour les enfants en leviers de croissance et d’innovation, assurant ainsi un financement durable des besoins futurs dans une société vieillissante.
Proposition : Réorienter les économies liées à la baisse du nombre d’enfants à éduquer vers la qualité de leur éducation et vers des investissements d’avenir (innovation, R&D, infrastructures).
Comment encourager une redistribution plus efficace de l’épargne pour favoriser la croissance économique ?
Dans une économie vieillissante, les personnes âgées disposent souvent d’une épargne de précaution conséquente, mais leur aversion au risque, qui s’accentue avec l’âge, limite leur capacité à investir dans des secteurs innovants et dynamiques, comme les PME ou les industries émergentes. Cette épargne, bien que abondante, reste ainsi largement improductive, placée dans des actifs peu risqués mais peu rentables. Pour y remédier, deux leviers peuvent être actionnés.

D’une part, un levier repose sur les mesures visant à augmenter les transferts intergénérationnels. Tout d’abord, en renforçant les incitations fiscales existantes via un allègement des donations. Par exemple, des abattements sur les donations (inspirés des réformes Balladur ou Sarkozy) ou des dispositifs comme le viager ainsi que les donations temporaires d’usufruit sont autant de dispositifs qui pourraient être simplifiés et fiscalement avantageux, permettant aux aînés de transférer des actifs aux jeunes générations tout en conservant un revenu ou un droit d’usage.
Ensuite, des mesures visant à augmenter l’impôt sur les successions pourraient également être envisagées. En rendant les droits de succession plus progressifs ou en réduisant les abattements pour les héritages tardifs, les seniors seraient encouragés à anticiper la transmission de leur patrimoine.

Proposition : Encourager les transferts intergénérationnels permet de transférer les actifs aux jeunes générations afin qu’ils puissent investir dans le financement de l’économie.
D’autre part, encourager des placements adaptés aux seniors en proposant des produits financiers sécurisés mais dynamiques. Ces instruments d’investissement devraient être spécifiquement conçus pour répondre aux besoins des seniors, en combinant sécurité et rendement équilibré, tout en contribuant au financement de la compétitivité économique. Par exemple, des fonds dédiés aux PME ou aux infrastructures durables, assortis de garanties partielles ou de mécanismes de lissage des risques, pourraient attirer leur épargne tout en soutenant l’économie réelle. Par ailleurs, une fiscalité avantageuse pour les placements dans des secteurs porteurs (réductions d’impôts pour les investissements en capital-risque, par exemple).
Cette approche n’est pas spécifique aux économies vieillissantes dans la mesure où ce type de dispositifs permet de concilier sécurité pour l’épargnant et soutien à l’innovation, en alignant les intérêts individuels sur les besoins collectifs de croissance et de transformation économique.
Proposition : Développer des supports d’investissement qui financent l’innovation, tout en garantissant une sécurité des placements.

L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.
