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COLLOQUE POLYCRISE

« La santé est devenue un enjeu stratégique de sécurité nationale » affirme Michel WAKIM

Entretien intégré à la partie « Bouleversements géopolitiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

· Polycrise,Bouleversements géopolitiques

Docteur en pharmacie, diplômé de Sciences Po Paris et réserviste opérationnel dans les armées depuis 2017, Michel Wakim occupe aujourd’hui la fonction de chef de bureau au Centre de crise sanitaire du ministère de la Santé. Il est notamment en charge de l’unité dédiée à l’organisation et la préparation des moyens de réponse, matériels et humains, nécessaires pour faire face aux situations sanitaires exceptionnelles. En parallèle, il est également chercheur au centre Thucydide de l’université Panthéon-Assas en sciences politiques sur les problématiques liées aux menaces nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques (NRBC) et aux pandémies. Pour Michel Wakim, les transformations contemporaines de la santé globale doivent être analysées dans un contexte de polycrise, où dérèglement climatique, tensions géopolitiques, montée des maladies à potentielles pandémiques santé et dépendances économiques interagissent et viennent imposer la nécessité d’une profonde transformation des architectures de sécurité sanitaire des États. La pandémie de la COVID-19 a constitué un moment de rupture révélant les vulnérabilités des systèmes de santé et la centralité stratégique des capacités de préparation et de réponse appelant à la construction d’un système et d’une société plus résiliente.

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Comment caractérisez-vous l’écosystème actuel de la santé globale ?

Le système de santé mondiale évolue aujourd’hui dans un contexte de polycrise caractérisé par la convergence de plusieurs dynamiques structurelles : mondialisation des échanges, accélération continue des mobilités humaines, transformations environnementales du fait de l’action de l’Homme mais aussi par le changement climatique et tensions géopolitiques.

Cette combinaison crée des conditions favorables à l’émergence et à la diffusion rapide de maladies infectieuses à potentielles épidémiques. Les grandes épidémies des dernières décennies illustrent cette évolution : SRAS en 2003, grippe H1N1 en 2009, MERS en 2012, Ebola en 2014, puis la pandémie de COVID-19 et plus récemment le Mpox en 2022. L’intervalle entre ces crises tend à se réduire, tandis que leur impact systémique tend à augmenter.

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Dans un monde hautement interconnecté, une crise sanitaire ne reste plus confinée à un territoire donné : elle peut rapidement se transformer en une crise globale d’ordre économique, politique et sociale. De ce fait, les systèmes de santé doivent désormais être pensés comme des infrastructures critiques de sécurité nationale.

Comment les crises récentes ont-elles transformé les politiques publiques de santé ?

Les crises sanitaires récentes ont joué un rôle de révélateur et d’accélérateur institutionnel. Elles ont mis en évidence les limites des dispositifs existants et la nécessité d’une coordination plus forte entre les différents ministères à travers une approche se voulant holistique.

En France, cela s’est traduit en 2024 par la création du Centre de crise sanitaire au ministère de la Santé qui a contribué au renforcement de la politique de sécurité sanitaire à travers la consolidation d’un système liant l’anticipation, la préparation et la réponse aux crises articulé aux mécanismes de planification interministérielle. A titre d’exemple, la gestion des pandémies ne repose plus uniquement sur des plans spécifiques dédiées à un agent biologique, mais sur des dispositifs transversaux par grande catégorie permettant d’organiser de disposer d’une planification plus flexible et adaptable à la survenue d’une crise biologique/épidémique venant d’un agent n’ayant pas forcément été prévu à l’image du sars-cov-2 de la Covid-19.

La santé tend ainsi à être progressivement intégrée dans l’architecture globale de sécurité nationale, au même titre que les enjeux de défense ou de sécurité intérieure.

Quels sont les liens entre conflits armés et crises sanitaires ?

Dans les contextes de guerre, la dimension sanitaire répond à deux impératifs majeurs.

Le premier concerne la capacité des forces armées à maintenir leur efficacité opérationnelle. Les dispositifs médicaux doivent permettre de prévenir les maladies, de soigner les blessés et de maintenir les capacités physiques des soldats dans des environnements souvent dégradés.

Le second concerne la protection des populations civiles. Les systèmes de santé constituent des infrastructures vitales qui permettent d’éviter les crises humanitaires, les épidémies ou les situations de malnutrition susceptibles d’aggraver les conflits.

Ces deux impératifs ne peuvent être garantis que par des systèmes sanitaires et hospitaliers maintenus dans la durée avec les personnels et aussi les filières d’approvisionnements médicaux. Dans un tel contexte de guerre, les ressources humaines ainsi que les matériels seront en tension par une hausse de la demande et une raréfaction ou une tension sur l’offre.

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Les conflits récents ont également montré la fragilité de la protection des structures médicales, pourtant garantie par le droit international humanitaire. Dans ce contexte, la sécurisation des infrastructures et de la logistique sanitaire et de l’approvisionnement médical deviennent des enjeux centraux nécessitant la mise en place d’actions de remédiation systématique.

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Comment l’Europe s’organise-t-elle face aux risques sanitaires majeurs ?

L’Union européenne a renforcé ces dernières années ses mécanismes de préparation et de réponse aux crises sanitaires.

L’Autorité européenne de préparation et de réaction aux urgences sanitaires (HERA), mise en place à la fin de l’année 2021, constitue aujourd’hui l’un des principaux instruments de cette stratégie. Elle concentre ses efforts sur plusieurs domaines prioritaires, notamment les épidémies, l’antibiorésistance, les menaces NRBC et depuis peu, les enjeux relatifs aux coopérations civilo-militaires dans la perspective d’une préparation des pays européens aux conséquences d’un conflit armée.

Cette dernière priorité pourrait aisément être couplée aux trois autres, que ce soit comme au temps de la 1ère guerre mondiale avec la gestion de la grippe espagnol, le risque d’événements NRBC en parallèle du conflit conventionnel et la gestion d'antibiorésistance. En effet, pour ce dernier cas, le retour d’expérience de la guerre en Ukraine vient montrer la nécessité de se préparer à avoir à organiser la prise en charge de patients porteurs de bactéries hautement résistantes aux antibiotiques.

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Ainsi, l’Union européenne, notamment à travers HERA, dispose d’outils permettant de contribuer à une forme de renforcement de la sécurité sanitaire européenne en appui des Etats membres. Cela vient notamment s’illustrer par la mise en place de marchés conjoints d’achat de contre-mesures médicales ou par la mise en oeuvre de stocks de contre-mesures médicales européens, qui permettent de mutualiser certaines ressources entre États membres afin d’appuyer tout Etat en cas de survenu de risques ou de menaces sur son territoire.

Enfin et concernant la préparation aux scénarios de crise majeure ou de conflit de haute intensité, la coordination avec l’OTAN vient également jouer un rôle important, s'intéressant aux renforcements des systèmes de santé civil, seul garant dans un tel scénario, à permettre le maintien opérationnel et capacitaire de la logistique médicale militaire dans le temps.

Quels sont les liens entre crise écologique et transformation des risques sanitaires ?

Le changement climatique constitue aujourd’hui un facteur majeur d’évolution des risques sanitaires.

L’augmentation des températures et les modifications des écosystèmes favorisent l’expansion géographique de certaines maladies infectieuses, notamment les arboviroses. Des pathologies auparavant limitées à certaines zones tropicales peuvent désormais apparaître dans des régions tempérées, obligeant nos sociétés à se poser la question du futur et de quelle adaptation pour prévenir cela.

Les événements climatiques extrêmes (tempêtes, inondations ou catastrophes naturelles) peuvent également provoquer des crises sanitaires majeures en perturbant les infrastructures essentielles et les systèmes de soins, en témoigne le cyclone CHIDO qui a ravagé l’île de Mayotte. Elle a subit de plein fouet cette événement dans un contexte de polycrise déjà structurelle, à la fois sanitaire, économique, sociale et géopolitique de par son positionnement.

Ces transformations imposent aux États d’anticiper de nouveaux scénarios de crise et de repenser l’organisation de leurs systèmes de santé, tant au niveau des infrastructures, des personnels que des modèles de gestion, dans une perspective de résilience à long terme.

Quels sont les enjeux économiques de la préparation sanitaire ?

La préparation aux crises sanitaires nécessite des investissements importants dans un contexte budgétaire contraint et viennent s’inscrire dans ce que l’on appelle des politiques assurantielles. A ce titre, certains dispositifs sont considérés comme essentiels et le niveau d’assurance minimal pour l’Etat, devant être préservés, il s’agit des stocks stratégiques de produits de santé de l’Etat qui sont construits et maintenus pour faire face aux menaces et risques prioritaires sanitaire pour le pays.

Ces stocks permettent de répondre rapidement à une forte crise lorsque les capacités de production ou d’approvisionnement sont perturbées et que les moyens locaux sont dépassés. Ils constituent une forme d’assurance collective face aux risques sanitaires majeurs.

Toutefois, la véritable question économique concerne la souveraineté industrielle. La pandémie de la COVID-19 a révélé la forte dépendance des systèmes de santé aux chaînes d’approvisionnement internationales. Renforcer la capacité de production de produits de santé critiques (paracétamol, insuline, amoxicilline, vaccins, respirateurs, seringues, masques, gants, produits sanguins, réactifs de diagnostic, etc.) apparaît donc comme un enjeu stratégique majeur pour les États et pour l’Europe.

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Quels dilemmes éthiques peuvent apparaître en situation de crise sanitaire ?

Les crises sanitaires peuvent conduire à des situations de pénurie dans lesquelles il devient nécessaire de prioriser certaines ressources médicales.

Ces arbitrages reposent généralement sur des analyses bénéfice-risque et sur l’expertise de sociétés savantes et de comités d’éthique. Ils peuvent concerner l’allocation de médicaments, de dispositifs médicaux ou de capacités hospitalières lorsque les ressources disponibles sont insuffisantes pour répondre à l’ensemble des besoins.

La pandémie de la COVID-19 a montré que ces décisions peuvent avoir des implications sociales et politiques majeures, notamment lorsqu’il s’agit d’arbitrer entre différentes priorités collectives.

Comment renforcer la résilience des sociétés face aux crises sanitaires ?

Au-delà des infrastructures et des capacités logistiques, la résilience repose aussi sur la capacité des sociétés à comprendre et accepter les décisions prises en situation d’urgence.

Le dialogue avec la société civile constitue donc un élément essentiel de la préparation aux crises. Les collectivités locales, et en particulier les maires, pourraient jouer un rôle important dans l’organisation de discussions publiques sur les risques sanitaires et les mesures de préparation.

Une population informée et impliquée est plus susceptible d’adhérer aux politiques publiques mises en œuvre lors d’une crise majeure.

Quels sont les risques sous-estimés de la polycrise sanitaire ?

Plusieurs facteurs de vulnérabilité restent encore insuffisamment pris en compte.

Les maladies zoonotiques et surtout agricoles qui pourraient provoquer des crises sanitaires et alimentaires majeures dans un contexte de dérèglement climatique.

Les dépendances aux chaînes logistiques internationales constituent également une fragilité importante, notamment en cas de tensions géopolitiques ou de perturbations des routes maritimes, terrestres et aériennes.

Enfin, la résilience sociale demeure un enjeu central. La capacité des populations à faire confiance aux institutions et à coopérer en période de crise constitue un facteur déterminant de l’efficacité des politiques sanitaires.

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Quel rôle pour les institutions internationales dans la sécurité sanitaire mondiale ?

Malgré le retrait des États-Unis de l'OMS début 2025 et la crise budgétaire qui en a résulté, la coopération internationale reste indispensable face aux menaces sanitaires globales : aucun État ne peut affronter seul une pandémie ou une crise biologique.

Le Règlement sanitaire international, amendé en 2024 et entré en vigueur le 19 septembre 2025, demeure le principal cadre juridique contraignant ; il est complété par le Pandemic Agreement adopté en mai 2025.

L'OMS continue d'assurer la coordination et la surveillance, appuyée par des ONG comme Médecins Sans Frontières ou Médecins du Monde, auprès des systèmes de santé les plus fragiles.

Dans ce contexte, quelles seraient selon vous les priorités stratégiques pour les sommets internationaux comme le G7 et le G20 ?

La première priorité consisterait à renforcer les capacités de préparation des États aux crises sanitaires, notamment à travers l’anticipation des risques épidémiques et le développement de contre-mesures médicales.

Proposition : renforcer les capacités d’anticipation et de préparation aux pandémies à travers des systèmes de surveillance, de préparation des acteurs et de la mise en œuvre de structures permettant de coordonner et suivre les investissements et développements de contre-mesures médicales pour faire face aux crises futures.

La deuxième priorité concerne la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en produits de santé critiques.

Proposition : développer des stratégies de souveraineté sanitaire permettant de sécuriser les chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques au niveau national et européen.

Il apparaît également nécessaire d’intégrer pleinement la santé dans les politiques de défense et de sécurité nationale et dans les stratégies de résilience face aux crises climatiques et géopolitiques.

Proposition : intégrer la sécurité sanitaire dans les architectures nationales et internationales de sécurité et de résilience et assurer l’articulation de ces investissements au sein des actions menées dans le cadre de la gestion en paix du système de santé.

Enfin, la participation des sociétés civiles et des collectivités locales doit être renforcée afin d’améliorer l’acceptabilité et l’efficacité des politiques de gestion de crise et voir de placer plus efficacement le citoyen au cœur des décisions relevant des politiques assurantielles de la sécurité sanitaire.

Proposition : développer des dispositifs de dialogue citoyen et de préparation sociétale aux crises sanitaires.

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L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.

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