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COMBATTRE LA POLYCRISE

« L’Europe est le seul radeau capable d’assurer notre survie dans la polycrise » rappelle Xavier TIMBEAU

Entretien intégré à la partie « Déséquilibres démographiques et économiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

· Polycrise,Déséquilibres économiques démographiques

Polytechnicien, coprésident de l’Institut Open Diplomacy et directeur-principal de l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques, Xavier Timbeau est spécialiste des questions de conjoncture, d’analyse et de design des politiques publiques. Il enseigne l’économie de l’environnement et l’économie urbaine en master à Sciences Po, où il est également directeur scientifique du master GETIC de l’Ecole urbaine. Dans cet entretien, Xavier Timbeau revient sur les conclusions du premier rapport « Comprendre la polycrise » Il explique ses effets sur l’économie mondiale et plaide pour un renforcement de la souveraineté européenne ainsi qu’un nouveau pacte démocratique et social pour y faire face.

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Quelles sont les principales caractéristiques de la polycrise ?

La polycrise combine plusieurs dimensions :

  • Une crise démographique et intergénérationnelle, qui est liée au vieillissement de la population combiné à la baisse de la fécondité. Isolément, cette crise oblige à des modifications profondes de la protection sociale et du pacte intergénérationnel, un allongement de la durée de vie active est un impératif. La baisse de la natalité est globalement une bonne nouvelle, puisqu’elle stabilise la population mondiale dans un contexte de ressources de plus en plus rares. Dans les pays développés, l’immigration est une réponse logique – et potentiellement positive – au déficit de naissances. Elle pose toutefois un défi politique et social majeur.
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La crise environnementale, qui impose des efforts d’atténuation et demande de s’adapter, supposant des efforts importants, bien que largement « absorbables » par les pays riches. Suivant les estimations, le coût de l’adaptation se situe autour de 5% du PIB en France, même si les transformations de l’économie, dans son volet production comme consommation, sont profondes.

  • Une crise géopolitique majeure, liée à la fin de la fiction confortable d’une pax americana depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Économiquement parlant, cela se traduit par l’effondrement de la régulation commerciale, monétaire et financière d’un monde ultra-globalisé construite par les institutions de Bretton Woods.

Cette crise demande une stratégie complexe de découplage financier et commercial, afin de résister aux ruptures de contrat brutale, aux conflits majeurs qui induisent des difficultés d’approvisionnement en énergie, en matières premières ou en produits transformés et peut-être demain en services numériques. La crise sanitaire de 2020 doit aussi nous rappeler qu’à court terme des pénuries (de masques, de médicaments, de matériel divers) se résolvent par des réponses nationalistes « égoïstes » et imposent d’avoir des plans de contingence et de partage supranationaux. À plus long terme, l’accès aux ressources critiques, mais aussi la navigation des marchandises ou la circulation des personnes peuvent être aussi un instrument stratégique qui met fin à l’illusion d’indépendance des questions économiques et géopolitiques (ce qu’on appelle parfois la naissance de la géoéconomie). Pour l’Europe, le choc est rude, puisqu’il ajoute à la crise de la souveraineté la nécessité d'accroître ses dépenses militaires et d’inventer une coordination et une doctrine sans les États-Unis. Elle met fin, dans une période marquée par l’enchevêtrement des crises, à la période des dividendes de la paix.

Une transformation technologique de grande ampleur, qui prolonge la numérisation des activités humaines et qui fait entrevoir un monde bouleversé par l’IA, la robotique et l’accélération technologique et scientifique.

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Ces 4 crises sont reliées, non pas nécessairement par une cause commune, mais parce qu’elles s’amplifient les unes et les autres. La crise intergénérationnelle est amplifiée par la vague technique, exacerbée par la crise environnementale. La crise politique de l’État démocratique pèse lourdement sur la possibilité de répondre à la remise en cause du pacte intergénérationnel et à l’affaiblissement du cadre supranational. La crise environnementale accroît les tensions intergénérationnelles. S’ajoute à celle-ci, la crise budgétaire qui ouvre un nouveau chapitre de la remise en cause de la légitimité de l’Etat. A l’heure où on a besoin d’un capitalisme très régulé, bien plus qu’il ne l’a jamais été, ni le cadre international, ni la force de l’Etat national ne semblent pouvoir le construire. La vague technologique vient s’ajouter à ces pressions sociales et politiques en accumulant des tensions financières et monétaires qui pourraient ouvrir un épisode économique particulièrement chaotique.

Quel rôle joue la crise économique dans la polycrise ?

L’économie est aujourd’hui le produit d’une globalisation profonde des sociétés. Elle est le lien qui réduit l’espace et qui fait qu’un détroit bloqué quelque part par un conflit régional est un évènement majeur partout.

L'économie est aussi le lieu où la légitimité de l’Etat et de la politique est remise en cause, par à la fois l’immédiateté des résultats et des conséquences individuelles mais aussi par l’émergence de forces économiques, parfois des individus, systémiques qui viennent contester le fragile ordre national comme international.

L’économie s’est ainsi imposée comme l’espace politique central, le champ de bataille et d’affrontement premier.

Enfin, elle concentre le temps, mêlant le court terme au long terme et qui fabrique ce qui semble être des dilemmes impossibles à résoudre.


Quels sont les principaux nœuds stratégiques de la crise économique ?

Le premier nœud stratégique est la mondialisation. Il est impossible de démondialiser, en tout cas pas avant de nombreuses décennies d’efforts constants dans cette direction. Mais il faut par contre réduire les couplages les plus déstabilisants, de la monnaie à la finance, en passant par les échanges de marchandises critiques ou les dépendances technologiques.

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Le second nœud est de restaurer la capacité de l’Etat démocratique à définir les fins de l’économie. Que ce soit le pacte entre les générations ou celui avec la Nature, nos relations internationales, la hiérarchie des valeurs est facile à affirmer, mais difficile à mettre en œuvre.

Le troisième nœud est celui de l’efficacité de la sphère publique comme privée. Dans un monde où les ressources se raréfient, l’efficience est un impératif, second derrière la capacité à allouer

Le décrochage de la productivité européenne est-il un symptôme ou la cause d’un affaiblissement plus profond de la capacité d’adaptation du continent ?

Le décrochage de la productivité européenne est un indicateur clair du mouvement rapide du monde. Toutefois, la hausse de la productivité américaine et la dérive européenne ne sont pas des phénomènes structurels. Leur évolution dans le moyen terme est tout sauf évidente.

Le continent européen est en retard sur une évolution du monde. C’est fondamentalement structurel, lié en partie à la rigidité fabriquée par le modèle social. Ce conservatisme peut être une force quand on s’engage dans un univers très incertain. De nombreux retours de flamme sont en train d’atteindre les États-Unis dont ceux liés à sa nouvelle posture géopolitique et l’utilisation agressive de l’arme économique et technologique.

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Ce que cela doit pousser à faire, c’est de développer la stratégie du suiveur flamboyant (glorious second). Cette stratégie vise à anticiper les problèmes de l’innovateur et de s’en inspirer pour le suivre. Plutôt que de procéder par essais et erreurs, cela permet d’aller directement aux succès.

L’Union européenne peut-elle devenir un acteur économique souverain sans remettre en cause son ouverture structurelle ?

L’ouverture structurelle de l’Europe est liée à deux dimensions : une ouverture interne, aux États membres, aux États candidats (Géorgie, Serbie, …), aux États dans la sphère d’influence (par ex. le Maghreb ou le Royaume-Uni).

Cette dimension est constitutive de l’Europe ; elle repose sur une notion de droit et de devoir. Elle doit rester une posture de l’UE.

La seconde dimension de cette ouverture est celle provoquée par les dépendances : énergie (fossile), services numériques, matériel militaire, composants informatiques. Cette ouverture devait, « théoriquement », être compensée par des domaines d’excellence de l’UE (voitures, avions, services non numériques, agriculture et luxe pour la France). C’est le vieil argument de Ricardo pour l’Angleterre et contre le Portugal, la spécialisation réciproque peut être un piège quand on choisit la spécialisation « sans avenir ». C’est d’autant plus important compte tenu de la taille du continent européen, de la tendance à ce que la spécialisation soit totale (comme les services numériques et l’impossibilité de la stratégie de « second flamboyant »), des conséquences de la non spécialisation sur d’autres aspects (comme la garantie des droits individuels) ou le risque de rupture d’approvisionnement (une sorte de garantie des droits individuels dans le court terme).

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C’est en tout cas cette dimension de l’ouverture qui est potentiellement négative, mais ce n’est pas par une politique de la non-ouverture qu’on peut la combattre. Cela passe par une réduction des dépendances via un ensemble de politiques : une politique énergétique (dont une conséquence sera la réduction de la dépendance), une politique de régulation des services numériques, une stratégie de défense européenne qui va de la BITD à la coordination opérationnelle.

Proposition : Renforcer l'autonomie stratégique européenne en préservant l'ouverture économique tout en réduisant les vulnérabilités liées aux dépendances stratégiques.

Quelles conditions sont nécessaires à l’émergence d’acteurs industriels européens capables de rivaliser à l’échelle globale ?

Le cadre théorique est celui des industries naissantes et de la mise en œuvre de la stratégie du second flamboyant. Dans l’IA comme dans les voitures électriques, le retard de l’Europe suffit à définir une stratégie qui utilise le protectionnisme de façon agressive et avec un objectif de regagner une position dominante à l’horizon de 5 ans. Pour les services numériques, l’outil est celui de la lutte contre les monopoles. Dans le militaire, l’impératif est de viser la souveraineté absolue, la position européenne devant être celle d’une fin de l’alliance absolue avec les États-Unis.

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Un « nouveau moment Delors » est-il politiquement envisageable, et sous quelles conditions institutionnelles et budgétaires ?

Il est non seulement envisageable mais surtout nécessaire. La polycrise appelle une nouvelle posture. L’Europe est le seul radeau qui peut assurer notre survie, nous devons en prendre conscience et ne pas nous arrêter à l’idée d’un projet de civilisation.

Les conditions institutionnelles sont complexes parce qu’un nouveau rapport de force doit s’établir avec l’Allemagne. Celle-ci voyait dans l’Europe un ensemble de partenaires juniors qui devaient la suivre dans la voie de la compétitivité industrielle. Elle doit aujourd’hui pivoter vers l’Europe comme destination de ces produits mais aussi comme rempart commun. La France ne pourra pas être le leader de l’Europe de demain et aura du mal à accepter que l’Allemagne le soit. L’architecture institutionnelle demande donc d’organiser cette tension, le retour du Royaume-Uni aiderait.

La question budgétaire est le cadet de nos soucis, puisque l’Europe épargne massivement et que son excédent courant envoie ce flux d’épargne à l’extérieur. L’Europe ne risque rien à réduire ses flux vers le reste du monde ni à subir des déficits budgétaires persistants. La soutenabilité de l’ensemble oblige à respecter les règles standard d’autant que nous sommes politiquement fragmentés et que les règles sont un socle nécessaire dans ce cas. Mais rien dans la macroéconomie ne nous oblige et la réussite de la monnaie unique est un atout.

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Quel nœud stratégique principal devrait faire l’objet d’une réponse coordonnée par les pays du G7 ?

Il y a trois axes stratégiques aujourd’hui pour l’Europe : la défense européenne, les services numériques et la question énergétique. Les deux premiers sujets sont un terrain d’affrontement entre l’Europe et les Etats-Unis et doivent servir de ciment à l’Europe. Le troisième est central parce qu’il est relié à la crise climatique et que le soft power passe aujourd’hui par la décarbonation. C’est cet angle là que je pense fondamental pour la coordination du G7.

Moins stratégique, mais d’une grande importance, l’instabilité financière qui s’annonce reste en haut de l’agenda.

Quelles transformations politiques et sociales sont nécessaires pour répondre aux crises contemporaines ?

La clef du futur est de construire une démocratie solide autour d’un capitalisme fortement régulé. Cela passe par la construction d’un nouveau pacte entre les générations, entre les différentes catégories (et aussi classes) sociales et d’une pratique plus légitime du pouvoir représentatif. Ce préalable est la condition de la prospérité, dont les termes seront assez profondément redéfinis.

Je ne sais pas si cette crise est plus profonde, plus polyforme ou plus existentielle que les grandes crises précédentes. Mais les issues ne seront pas la simple répétitions de recettes qui ont fonctionné dans le passé.

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L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.

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