Ancienne députée européenne (2009–2017) et ancienne ministre des Armées (2017), Sylvie Goulard est actuellement Co-présidente de l'International Advisory Panel on Biodiversity Credits (IAPB) et professeure associée à l'Université Bocconi (Milan). Elle a consacré ces dernières années à la construction d'un cadre international pour les crédits biodiversité de haute intégrité. Dans cet entretien, elle pose un diagnostic sans concession sur l'état du financement de la biodiversité mondiale : aujourd’hui l'argent public détruit plus qu'il ne protège, les financements privés sont insuffisants, et le paradigme économique dominant demeure structurellement incompatible avec la préservation du vivant. Face à cette réalité, le cadre de l’IAPB, publié en octobre 2024, propose la mise en place de crédits biodiversité de haute intégrité pour rediriger une partie des flux de capitaux privés vers la biodiversité, sans pour autant prétendre qu’ils constituent à eux seuls une réponse à la hauteur de la crise. Une réforme fondamentale reste à faire : intégrer le capital naturel dans la théorie économique et dans la comptabilité des entreprises.
Vous co-présidez l'IAPB, qui a publié en octobre 2024 un cadre pour des marchés de crédits biodiversité de haute intégrité. Comment situez-vous cet instrument au regard des engagements multilatéraux existants ?
Il faut d'abord ne pas perdre de vue ce que représente le cadre de Kunming-Montréal : 196 pays membres de la Convention sur la diversité biologique – dont les États-Unis ne font pas partie – se sont engagés sur la biodiversité lors de la COP15 à Montréal en décembre 2022. On le compare souvent à l'Accord de Paris, mais pour le vivant. C'est un engagement politique considérable et il est primordial, aujourd’hui en particulier, de rappeler aux pays ce qu'ils ont collectivement adopté. Le cadre Kunming-Montréal souligne notamment l'importance d'aligner les flux financiers mondiaux et les activités économiques sur les objectifs de biodiversité. Sa Cible 19 porte explicitement sur le financement de la nature et identifie les crédits biodiversité comme l'un des mécanismes mobilisables à cette fin.
Cela étant dit, avant même de parler d'instruments financiers innovants, il y a une priorité absolue que les gouvernements devraient traiter : mettre fin aux subventions néfastes. Les sommes d'argent public qui soutiennent aujourd'hui les énergies fossiles et financent des infrastructures détruisant les écosystèmes sont colossales. Le constat est brutal : aujourd’hui, l'argent public est massivement utilisé pour abîmer plutôt que pour protéger. C'est une aberration structurelle, et elle doit être corrigée avant tout le reste. A cet égard, la Cible 18 du cadre de Kunming-Montréal vise à réduire d'au moins 500 milliards de dollars par an les subventions néfastes d'ici 2030.
Proposition: Accélérer la mise en œuvre de la Cible 18 du cadre de Kunming-Montréal en identifiant, réformant et supprimant les subventions néfastes pour la biodiversité d’ici 2030. Rediriger les flux libérés vers la protection et la restauration des écosystèmes.
Vient ensuite la question de la redirection des capitaux privés. Le privé n'a pas pour mission de remplacer le public. Il ne faut pas brouiller les responsabilités. Mais il doit venir en complément, de façon sérieuse et encadrée, si nous voulons passer à l'échelle en matière de protection et de restauration des écosystèmes.
C'est là qu'interviennent les crédits biodiversité tels que nous les avons pensés à l'IAPB. Les crédits biodiversité, sont des certificats représentant une unité mesurée d'impact positif sur la nature, qui ne peuvent être émis qu'une fois l'impact démontré par rapport à ce qui se serait passé sans le projet. Une entreprise ou un investisseur peut alors les acheter, générant ainsi un revenu pour les acteurs qui protègent ou restaurent concrètement les écosystèmes. Soyons clairs : ce n'est pas une solution miracle. C’est un outil parmi d'autres, qui vient compléter les politiques publiques et les financements multilatéraux, jamais les remplacer.
Quels sont les cas d'usage que l'IAPB a identifiés pour les crédits biodiversité ?
Nous en avons identifié trois cas d’usage principaux, qui correspondent à des motivations et des logiques d'acteurs différentes.
Le premier cas d'usage, c'est la contribution volontaire. Certaines entreprises, qui s'implantent dans un nouveau pays ou sur un nouveau territoire par exemple, peuvent avoir à cœur de contribuer à la protection ou à la régénération des écosystèmes pour avoir un impact positif sur leur environnement. Les crédits biodiversité leur permettent de le faire et de documenter cet impact de façon rigoureuse et vérifiable.
Le deuxième cas d'usage, c'est la compensation locale des impacts directs. Des entreprises dont l'activité entraîne des effets inévitables sur les écosystèmes peuvent être tenues par les autorités locales de compenser cet impact en finançant la protection ou la réhabilitation d'autres écosystèmes. Toutefois, la compensation est un sujet d'une grande complexité, et je veux être très précise ici : elle n'a de sens que de local à local, d'écosystème à écosystème équivalent. Il ne fait aucun sens de compenser la destruction d'une forêt tropicale par la protection de la banquise. Un impact sur un écosystème donné doit être compensé par une action positive sur ce même type d'écosystème. Cette nuance est fondamentale dans les travaux de l'IAPB. Il faut néanmoins préciser que nous autorisons des achats de crédits pour la compensation transfrontalière, parce que les frontières administratives ne sont pas nécessairement pertinentes du point de vue des écosystèmes. Je pense notamment à l'Afrique, où les frontières sont un héritage colonial : une même forêt peut être arbitrairement répartie entre plusieurs pays. Mais l'interdiction de la compensation internationale non locale reste un principe ferme de notre cadre.
Le troisième cas d'usage, c'est l'insetting biodiversité : permettre aux entreprises d'investir directement dans la protection et la régénération de la biodiversité au sein de leur propre chaîne de valeur. Au lieu de compenser leurs impacts ailleurs, elles investissent là où elles produisent ou s'approvisionnent. Prenez une entreprise de café : elle dépend du rendement des sols de ses producteurs, de la disponibilité de l'eau, des insectes pollinisateurs. Elle peut donc vouloir financer, via des crédits biodiversité, de nouvelles pratiques agricoles plus durables, ou des activités de restauration des sols, ce qui pérennise son activité tout en ayant un impact positif sur le vivant.
À ces trois cas d'usage s'ajoutent les approches hybrides : une voie pragmatique que l'IAPB considère sérieusement. Certains projets génèrent simultanément des bénéfices pour le climat et pour la biodiversité. Une restauration de mangrove par exemple stocke du carbone autant qu'elle régénère le vivant. Ces projets peuvent émettre des crédits des deux types, vendus séparément, en lots, ou combinés entre différents projets. S'appuyer sur les marchés carbone existants pour accélérer le financement de la biodiversité, c'est une opportunité réelle. Mais ces approches hybrides ne peuvent pas se substituer à l’établissement de véritables marchés biodiversité dédiés : elles en sont le tremplin, non le remplacement.
L’IAPB place la notion de « haute intégrité » au centre de son approche. Qu'est-ce que cela signifie concrètement, et pourquoi est-ce si décisif ?
La haute intégrité, c'est la condition sine qua non pour que ces marchés fonctionnent et reçoivent la confiance des acteurs. Certains marchés des crédits carbone souffrent aujourd'hui d'un déficit de crédibilité. L'IAPB a voulu, dès le départ, construire un cadre plus rigoureux pour les crédits biodiversité.
La notion de haute intégrité repose sur trois piliers. D'abord, des résultats vérifiés pour la nature : les crédits ne peuvent être émis que sur la base d'impacts positifs mesurés, additionnels, durables. Les vrais puits de carbone ne sont pas ceux qu'on plante à la va-vite ; les vrais crédits biodiversité ne sont pas ceux qu'on génère avec des méthodes bâclées.
Ensuite, l'équité et la justice pour les communautés locales, en particulier les peuples autochtones. Ce sont eux qui sont les gardiens de la biodiversité, les stewards de la nature. Ils doivent être co-concepteurs, co-gouvernants des projets, et bénéficier équitablement des revenus générés. Le consentement libre, préalable et éclairé n'est pas une clause rhétorique dans notre cadre, c'est une exigence opérationnelle.
Le troisième pilier, c'est la bonne gouvernance des marchés : transparence, traçabilité, registres publics, interdiction à ce stade des marchés secondaires. L'IAPB pense les marchés de crédits biodiversité d'abord comme du financement de projets. Le plus important c'est le déploiement du capital initial pour soutenir la biodiversité. Les marchés secondaires restent immatures et risquent de le rester encore un moment, et franchement, au vu de la nature des crédits biodiversité, il faudrait les surveiller de près pour éviter les dérives.
Contrairement au carbone, il n'existe pas de métrique universelle pour la biodiversité. Est-ce un obstacle rédhibitoire à la mise à l'échelle des marchés biodiversité, ou peut-on s'en accommoder ?
C'est une question que l'on me pose souvent, et elle révèle en réalité un malentendu de fond sur la nature du problème. Contrairement au carbone, il n'y a effectivement pas de métrique unique pour la biodiversité. C'est inhérent à sa nature profondément locale et contextuelle. Une tonne de CO2 est une tonne de CO2, qu'elle soit émise en France, en Inde ou au Brésil. Mais la restauration d'un récif corallien n'a rien à voir avec la restauration d'une mangrove, d'une forêt tropicale ou de la banquise.
Donc, contrairement aux émissions de carbone qui peuvent se penser à l'échelle régionale, comme en Europe avec le marché du carbone, voire mondiale, les impacts sur la biodiversité ne peuvent se penser qu'en termes de marchés locaux. Et je veux insister : ce n'est absolument pas un problème. Le marché immobilier est aussi un marché local. On achète un bien immobilier dans une ville, et on n'échange pas son appartement à Paris contre un à New York. La localité n'est pas une faiblesse structurelle, c'est une caractéristique intrinsèque.
Ce qui serait bénéfique, en revanche, c'est une standardisation des méthodes de mesure, pas des unités elles-mêmes, mais des approches, des protocoles, des référentiels. Cela permettrait d'assurer la comparabilité et la crédibilité des projets à travers le monde, tout en respectant la spécificité locale de chaque écosystème. C'est ce sur quoi travaille le Groupe de travail Mesure de l'IAPB.
Propositions : Généraliser les crédits biodiversité à haute intégrité, structurés autour de marchés locaux conformes à la réalité des écosystèmes, pour mobiliser les capitaux privés au service de la nature. Permettre cette généralisation en soutenant au niveau international la convergence vers des protocoles et référentiels communs de mesure de l'impact sur la biodiversité.
Je profite de votre question pour dire que selon moi la communauté internationale a certainement commis une erreur en s'attaquant au problème climatique en premier, en pensant que la métrique carbone unique en faisait un problème plus simple. Or, si c'était si simple, on aurait déjà réussi.
Le paradigme de croissance et de compétitivité qui structure nos économies est-il compatible avec la préservation de la biodiversité, ou un changement de paradigme économique en est-il la condition sine qua non ?
Je défends l'idée que régénérer la nature, c'est régénérer l'économie, parce que l'économie dépend structurellement de la nature pour fonctionner. Cela a été très largement ignoré dans toute la théorie économique moderne, où l'on parle de capital humain et financier sans jamais prendre en compte le capital naturel, qui est pourtant la condition d'un modèle économique durable.
La finance est un outil puissant pour réorienter les flux de capitaux vers l'environnement, mais ce n'est pas une solution magique. Aucun instrument financier ne peut compenser le fait que depuis la révolution industrielle, les économies, la finance et le management des entreprises ont largement ignoré la nature, et continuent de le faire. Nous consommons bien plus que ce que la planète peut nous fournir. La nature a longtemps absorbé nos excès, s'est adaptée à notre mode de vie destructeur, mais nous avons atteint ses limites. Nos océans ne peuvent plus continuer d'absorber tout ce CO2.
Donc non, on ne peut pas conserver le paradigme économique actuel et espérer renverser l'effondrement de la biodiversité. Une remise à plat s’impose. Il nous faut un changement profond dans la manière dont nous produisons, consommons et partageons la valeur. Cette refonte suppose d'abord d'introduire le capital naturel dans la théorie économique. Ensuite, d'intégrer les questions environnementales dans la comptabilité des entreprises. Je recommande vivement à ce sujet les travaux d'Alexandre Rambaud sur le modèle CARE (Conservation and Accounting Renewed Economics) dans lequel le profit des organisations n'est calculé qu'une fois leur dette envers les capitaux naturels et humains remboursée. Il ne s'agit pas de contrevenir aux normes comptables existantes : il s'agit d'y inscrire des passifs écologiques, d'aligner enfin les normes comptables sur les sciences écologiques.
Proposition : Refonder la théorie économique aux enjeux du XXIᵉ siècle en intégrant le capital naturel comme variable centrale, en faisant de sa conservation une contrainte, et en opérant cette transformation par une refonte de la comptabilité des entreprises selon le modèle CARE.
Cette remise à plat de l’économie suppose la mobilisation des grandes institutions internationales – Banque mondiale, FMI, OCDE. Si nous persistons dans le paradigme actuel, je crains que nous allions vers une forme d'effondrement dont nous voyons déjà les prémices.
Face au recul de l'ambition environnementale dans plusieurs pays et aux vagues de désinformation organisées, quelles sont les marges de manœuvre réelles pour porter un agenda biodiversité aussi ambitieux dans les enceintes multilatérales ?
Nous sommes en effet dans un contexte international difficile. Certains dirigeants politiques et économiques nient explicitement la réalité scientifique de l'effondrement de la biodiversité parce qu'elle les dérange et organisent la désinformation en conséquence. Ce cynisme aura des coûts considérables : économiques, sociaux, environnementaux. Mais il ne faut pas se laisser décourager par l'atmosphère ambiante.
Il existe aujourd'hui une vraie fenêtre politique pour avancer l'agenda de la biodiversité, précisément parce que c'est un sujet sur lequel on peut encore progresser là où les discussions climatiques se heurtent à des blocages politiques majeurs. La conservation de la nature est un sujet sur lequel on peut encore avoir des discussions avec de nombreux partenaires, y compris les Américains. On l’oublie souvent, mais ils sont historiquement pionniers sur la création d'espaces naturels protégés et ils possèdent peut-être aujourd’hui les marchés de conformité biodiversité les plus avancés, déjà opérationnels depuis les années 1970.
La deuxième marge de manœuvre, c'est la donnée locale. Face au déni organisé, le chiffre ancré dans une réalité territoriale précise est une arme rhétorique redoutable. L'état des forêts finlandaises, l'assèchement des sols siciliens, la dégradation des récifs coralliens australiens, ces réalités déjà palpables parlent aux opinions là où les grandes abstractions climatiques glissent sur certains dirigeants. Deux ou trois données par pays suffisent à changer la nature d'une négociation.
La troisième marge, souvent sous-estimée, c'est le secteur privé, à condition de comprendre ce qui s'y passe réellement. On observe aujourd'hui l'émergence du greenhushing : des entreprises qui continuent de faire des efforts environnementaux sérieux mais ne communiquent plus dessus, par calcul politique. Ce silence ne signifie pas un abandon, il signifie une prudence tactique face à certains pouvoirs politiques en place. Ces acteurs restent mobilisables, et leur intérêt économique à long terme converge objectivement avec l'agenda biodiversité. Dans dix ans, les entreprises qui n'auront rien fait sur les questions d’environnement seront mortes, et elles le savent.
Ce qui limite réellement ces marges de manœuvre, c'est l'ampleur du changement nécessaire, très largement sous-estimée. Je reste toutefois convaincue que l'éducation, les médias et le pouvoir du collectif restent des leviers puissants. Si des idées font consensus dans la population, les politiques s'alignent. On a les politiques que l'on mérite.
L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.