Docteure en science politique et spécialiste des relations internationales, Élise Rousseau a consacré ses recherches à la fabrique des normes et aux rapports de force au sein des enceintes multilatérales. Lauréate du concours diplomatique belge, elle a enseigné à l’Université de Cambridge, à Sciences Po Paris, à l’Université McGill et au Geneva Graduate Institute. Aujourd’hui consultante chez Tenzing Conseil, elle est également senior fellow de l’Institut Open Diplomacy et coautrice du rapport « Comprendre la polycrise, précis de lucidité pour négocier un tournant historique ». Dans cet entretien, elle analyse la crise politique comme un accélérateur de la polycrise et identifie les conditions nécessaires pour reconstruire nos capacités démocratiques, rééquilibrer le contrat entre les générations et préserver un avenir commun. Pour cela, en s’appuyant sur les entretiens menés dans le rapport précité, elle préconise notamment d’inscrire l’équité intergénérationnelle dans la décision publique, de renforcer la représentation des jeunes et des générations futures, et de restaurer les conditions d’une délibération fondée sur un réel partagé.
Quelles sont les principales caractéristiques de la polycrise ?
Nous en sommes tous les témoins : notre époque est traversée par une succession de crises. Guerre, dérèglement climatique, décrochage économique, fatigue démocratique. Pourtant les énumérer ne suffit pas à comprendre ce qui est en train de se jouer. Au-delà de la coexistence de crises multiples, la polycrise désigne, selon la définition proposée par le Cascade Institute, « l’enchevêtrement causal de crises touchant plusieurs systèmes mondiaux, d’une manière qui dégrade significativement les perspectives de l’humanité ». De cette définition, nous pouvons déduire trois caractéristiques principales de la polycrise : l’interdépendance systémique, la saturation des capacités collectives d’action et, enfin, la désynchronisation des temporalités.
La première caractéristique est structurelle dans le sens où la polycrise forme un système d’interdépendances qui caractérise le changement d’époque. Le rapport « Comprendre la polycrise » l’établissait d’emblée : prises séparément, les crises, « aussi systémiques soient-elles, n’ont pas la portée d’une bascule historique ». Le changement d’époque tiendrait plutôt à leurs « effets de réseaux », aux rétroactions par lesquelles chaque crise en catalyse une autre. C’est la logique de l’hologramme évoquée dans le rapport « Comprendre la polycrise » : chaque crise est à la fois cause et conséquence des autres, chaque crise porte en elle les reflets des autres.
Pour le professeur Alexis Chabot, la polycrise ne procède pas « d'un affrontement spectaculaire entre deux visions du monde, comme dans les révolutions », mais de ce qu'il appelle des « polyfissures », c’est-à-dire « des dislocations diffuses, qui finissent par converger en une polycrise morale, politique, identitaire ». Le changement d'époque que nous décrivons prendrait donc la forme d'un effritement progressif, et non d'un effondrement.
La deuxième caractéristique de la polycrise est capacitaire car elle est marquée par une dégradation des instruments cognitifs et politiques nécessaires à nos sociétés pour la comprendre et la maîtriser. Les entretiens du rapport précité en dessinent les mécanismes. Pour Thomas Huchon, journaliste spécialiste de la désinformation, les conditions mêmes du diagnostic collectif sont fragilisées par les réseaux sociaux et autres plateformes en ligne dont la logique veut que « ce qui compte, ce n’est plus la véracité, mais la viralité ». La multiplication des informations ne produit pas nécessairement une meilleure compréhension du réel mais elle peut, au contraire, fragmenter les représentations. Dès lors qu’il n’existe « plus de repères communs, plus de temporalité partagée », il devient difficile pour les sociétés de s’accorder sur la définition même des problèmes qu’elles rencontrent. Nous perdons ainsi une partie des ressources intellectuelles et symboliques nécessaires pour nommer la polycrise.
Cette érosion est ensuite politique et institutionnelle. Même lorsqu’un diagnostic peut être établi, l’action publique tend à traiter successivement les manifestations les plus urgentes des crises, sans parvenir à agir sur les dynamiques qui les relient. Alexis Chabot résume cet état de fait : « l’État gère le réel, il ne le transforme plus ». À la difficulté objective de gouverner un système complexe s’ajoute ainsi une réduction progressive de l’ambition transformatrice du politique. Pour le politologue Emmanuel Rivière, spécialiste des études d’opinion, cette difficulté à comprendre et à agir nourrit le sentiment collectif de dépossession. Chaque choc « agit comme un révélateur, ou même un amplificateur, du sentiment de perte de contrôle », jusqu’à éroder « la possibilité même de se projeter collectivement ».
Enfin, la troisième caractéristique est temporelle : la polycrise est marquée par une désynchronisation des temporalités. Certains problèmes auxquels nous sommes confrontés se forment sur plusieurs décennies et appellent souvent des transformations de long terme, alors que la décision politique reste soumise au temps court des urgences et des échéances électorales. D’autres problèmes, au contraire, surviennent comme des chocs et demandent une réponse rapide, sans que le politique ne puisse étudier en profondeur les conséquences de ses choix.
À ce premier décalage temporel s’en ajoute un autre, propre au fonctionnement démocratique. Alexis Chabot identifie, en effet, un « hiatus » entre la temporalité des institutions, nécessairement lente parce qu’elle organise la délibération et le compromis, et celle de sociétés gagnées par l’immédiateté, la réactivité et l’impatience.
La désynchronisation des temporalités se joue enfin aussi dans la manière dont les effets des choix collectifs se répartissent entre les générations. Le rapport « Comprendre la polycrise » situait notre époque à ce « point de renversement de l’Histoire où nous commençons à devoir payer la « facture de l’inaction » : des choix différés hier réduisent aujourd’hui nos marges de manœuvre, tandis que les décisions prises aujourd’hui engagent largement l’avenir. Cette tension prend une dimension particulièrement nette avec le vieillissement démographique. L’économiste Maxime Sbaihi l’exprime ainsi : « avant, l’avenir se pensait au travers de la jeunesse : on parlait d’avenir en s’adressant à elle. Aujourd’hui, l’avenir est pensé par une génération qui n’en vivra qu’une fraction ». Ainsi, les générations qui pèsent aujourd’hui sur les décisions ne sont pas nécessairement celles qui en supportent les coûts immédiats, ni celles qui en vivront les conséquences à long terme.
Reste une mise en garde à prendre en compte dans l’usage du concept de polycrise. Il existe en effet le danger d’essentialiser les crises. La professeure Caroline Ibos souligne en effet que « les crises ne sont jamais neutres, ni naturelles ». Elles sont des constructions politiques. Nommer une crise, c'est « désigner certains problèmes comme prioritaires, urgents, menaçants, tout en invisibilisant les responsabilités et les rapports de pouvoir qui les produisent ». La crise « est toujours définie à partir de points de vue situés. Il ne faut pas l'essentialiser, elle n'existe pas en soi ». Ibos pousse la critique jusqu'à notre concept central en se disant « un peu critique aussi face à la notion de polycrise », préférant parler de « scènes de crise », traversées par les mêmes logiques de domination. Elle ajoute un avertissement politique : « l'urgence justifie l'autoritarisme », le langage de la crise – ou de la polycrise – pouvant devenir « un outil de gouvernement ». Ainsi, un acte réflexif est essentiel pour décrire la polycrise et en comprendre les rapports de force sous-jacents.
Quel rôle joue la crise politique dans la polycrise ?
Si chaque crise est un hologramme des autres crises de la polycrise, on pourrait en conclure qu'aucune n'a de statut particulier : quatre crises équivalentes, quatre entrées interchangeables dans le même système. Le rapport récuse pourtant cette symétrie en soulignant qu’au « cœur de la polycrise, la crise politique agit comme un accélérateur et un amplificateur des autres ». La section consacrée à la crise politique le formule en termes dynamiques : « à mesure que le débat démocratique s'enraye, les autres crises trouvent un terrain plus instable où se déployer, transformant une série de chocs sectoriels en une polycrise systémique ».
Un phénomène fait d'interdépendances, qui dégrade les capacités collectives, qui disloque le rapport au temps et qui charrie des rapports de pouvoir, ne peut être affronté que par une instance capable de comprendre ce qui lui arrive, arbitrer entre des voies concurrentes et légitimer les efforts consentis. Or les entretiens du premier rapport montrent que la crise politique attaque précisément chacune de ces trois opérations.
Comprendre, d'abord. Nous le disions, Thomas Huchon décrit un espace informationnel où le diagnostic collectif est structurellement faussé : les plateformes « hiérarchisent l'attention collective » selon une logique où prime la viralité, et cette mécanique « déstructure notre rapport au réel ». Son exemple des punaises de lit est éloquent : sans « aucun fait nouveau, aucune hausse de signalements », une campagne de manipulation algorithmique a suffi à imposer une rumeur comme actualité nationale. C’est une démonstration qu'une société peut être détournée de ses sujets de fond par simple capture de son attention. Une démocratie qui ne contrôle plus son agenda cognitif ne peut pas poser un diagnostic juste de la polycrise, ce qui compromet du même coup la deuxième opération.
Arbitrer, ensuite. Emmanuel Rivière décrit une « crise de confiance dans la capacité des pouvoirs publics à faire les bons arbitrages, à agir avec justice, et à répondre aux attentes sans sur-promettre ». Cette défiance a des effets matériels immédiats, comme par exemple l'érosion du consentement à l'impôt : « ce faible consentement fiscal devient paralysant : il prive l'action publique de marges de manœuvre ». Le cercle est vicieux car moins de confiance entraîne moins de moyens ; moins de moyens entraîne des services qui reculent ; et des services qui reculent entraînent encore moins de confiance. La polycrise exigerait des arbitrages historiques. Or, la crise politique retire au politique la légitimité et les ressources pour les effectuer.
Légitimer, enfin. Gouverner la polycrise suppose de faire reconnaître comme légitimes les procédures, les arbitrages et le temps nécessaires à l’élaboration de solutions. Or Alexis Chabot montre que ce qui fondait traditionnellement l’autorité des institutions démocratiques (« leur durée, leur stabilité, leur capacité à organiser la conflictualité ») est désormais souvent perçu comme leur faiblesse. Les démocraties peinent ainsi à expliquer que la lenteur peut être une condition de la décision juste, en particulier face à des problèmes complexes. Cette crise de légitimation ouvre un espace aux forces qui opposent à la complexité une solution simple et immédiatement visible. Selon Chabot, « l’extrême droite, notamment, a compris et mobilisé une forme de nostalgie pour l’État et la décision politique », qu’elle « recycle dans un récit de retour à l’ordre ». Le tournant récent du Rassemblement national sur l’adaptation climatique l’illustre : face aux canicules de l’été 2026, le parti a présenté son plan de climatisation des bâtiments publics comme une réponse simple et de bon sens, tout en accusant les écologistes d’inaction.
Sous ces trois défaillances se dessine une perte plus fondamentale : celle du terrain commun à partir duquel une société peut comprendre ce qui lui arrive, organiser ses désaccords et agir. Emmanuel Rivière évoque ainsi « la perte d’un terrain partagé sur lequel [une] offre politique pourrait émerger » ; le sociologue Vincent Cocquebert, celle de « penser un futur commun ». C’est ce que le rapport « Comprendre la polycrise » désignait comme un « affaissement du commun » et que l’on peut rapprocher du « monde commun » de Hannah Arendt : l’espace partagé qui rend possible l’action de concert. Voilà pourquoi la crise politique amplifie toutes les autres : elle détruit progressivement ce par quoi une société peut leur répondre. En affaiblissant la capacité des démocraties à comprendre la polycrise, à arbitrer entre ses exigences et à légitimer les efforts nécessaires, elle désarme leur action collective.
Quels sont les principaux nœuds stratégiques de la crise politique ?
Les entretiens du rapport précité permettent d’identifier plusieurs nœuds stratégiques, définis ici comme des points où la crise politique entre en interaction avec les autres dimensions de la polycrise et en accélère la dynamique. Ces nœuds désignent autant de points où se fragilisent les fondations qui permettent à une démocratie de faire société et d’agir collectivement.
Le premier nœud est celui du sens. Alexis Chabot rappelle que le progrès « organisait les attentes » des individus, permettait de formuler les conflits dans un langage commun et « reliait les générations dans une logique d’accumulation et de dépassement ». Son effacement rend plus difficiles les transformations exigées par la polycrise. Sans objectif communément partagé, les dépenses de défense, les investissements climatiques ou les efforts de désendettement risquent d’apparaître comme des contraintes concurrentes, plutôt que comme les composantes d’un même projet collectif.
Le deuxième nœud concerne la parole publique. Emmanuel Rivière constate que celle-ci « échoue à structurer une lecture d’ensemble ». Ce vide narratif révèle l’incapacité croissante des institutions à recueillir les expériences des citoyens, à les mettre en relation et à les constituer en problèmes collectifs susceptibles d’être débattus et arbitrés. Les effets de la polycrise (déclassement économique, vulnérabilité climatique, dégradation des services publics, inquiétude géopolitique) se cumulent dans les vies quotidiennes, mais ne trouvent plus de traduction politique commune. Ils sont alors saisis séparément, rabattus sur des intérêts concurrents ou captés par les récits simplistes des extrêmes.
Le troisième nœud est celui du réel partagé. Thomas Huchon décrit une architecture informationnelle où les institutions sont prises dans une double contrainte, liée à la régulation de la liberté d’expression : « s'il ne dit rien, [l'État] laisse faire mais s'il réagit, il est soupçonné. C'est un piège parfait. » Or, nous dit-il, le véritable enjeu démocratique ne se joue pas sur le terrain de la liberté d’expression, mais sur celui du libre arbitre, c’est-à-dire la capacité à se forger une opinion autonome, loin de l’influence des réseaux. C'est pourquoi nous parlerons, avec lui, de souveraineté cognitive, sans laquelle aucune des délibérations démocratiques qu'exige la polycrise ne serait possible. Cette rupture touche directement les autres crises. Par exemple, la désinformation brouille la perception des menaces géopolitiques, nourrit le doute sur le changement climatique et empêche de s’accorder sur la situation économique.
Le quatrième nœud concerne notre rapport à l’avenir. Vincent Cocquebert décrit une « crise de la projection » : l’avenir, longtemps associé à l’idée de progrès et à la possibilité d’une amélioration collective, tend désormais à apparaître comme un espace de menaces (effondrement écologique, déclassement, guerre) ou comme le lieu abstrait où devront être résolus les problèmes que le présent n’a pas su trancher. La jeunesse cristallise cette contradiction : « on attend d’eux qu’ils sauvent le monde, tout en refusant de leur en donner les moyens ».
Le cinquième nœud est intergénérationnel. Maxime Sbaihi souligne que pour la première fois de l’histoire de France, les plus de 50 ans représentent plus de la moitié du corps électoral. Il en tire le constat d'un pacte rompu : la génération qui arrive « hérite d'une triple dette : une dette publique, une dette climatique et une dette démographique ». Ce déséquilibre peut favoriser les dépenses dont les bénéfices sont immédiats au détriment d’investissements, dans l’éducation, la transition ou l’adaptation, dont les résultats seront surtout visibles à long terme.
Le sixième nœud est celui du soin. Caroline Ibos rappelle que le care assure concrètement la solidarité entre les générations : garde des enfants, accompagnement des personnes âgées et prise en charge de la maladie. Or, ces fonctions sont précarisées : « on demande à des femmes vulnérabilisées de s’occuper d’autres personnes vulnérabilisées, dans un cadre marchand où l’objectif premier n’est plus le soin, mais le profit ». Cette précarisation se situe au croisement de la crise économique, du vieillissement démographique et de l’affaiblissement des services publics. Lorsque les métiers et les institutions du soin se dégradent, les familles supportent davantage de charges, les inégalités s’accroissent et la promesse de solidarité collective perd sa crédibilité.
Ces nœuds sont stratégiques parce qu’ils touchent aux fondements mêmes de la vie démocratique. Leur fragilisation affaiblit la réponse collective à la polycrise et laisse ses différentes dimensions se renforcer mutuellement. Les consolider reviendrait à restaurer les conditions de l’action collective.
Dans quelle mesure le vieillissement démographique constitue-t-il aujourd’hui un facteur explicatif central de la crise politique dans les démocraties avancées ?
Le vieillissement démographique n’est pas la cause unique de la crise politique. Il n’explique à lui seul ni l’effacement du progrès, ni la fragmentation informationnelle, ni le vide narratif. Il en constitue cependant un puissant facteur de durcissement. Il ne crée pas la crise du temps démocratique, il l'accélère, dans une certaine mesure, en inscrivant le primat du présent dans les rapports de force électoraux, les arbitrages budgétaires et les représentations collectives.
La relation entre vieillissement et crise politique n’est toutefois pas à généraliser. Les travaux du Copenhagen Institute for Futures Studies suggèrent que la confiance dans l’avenir dépend de la trajectoire vécue. Une société vieillissante peut rester confiante en l’avenir si ses membres ont fait l’expérience de transformations qui élargissent leurs possibilités. Cependant, le vieillissement devient politiquement plus corrosif lorsqu’il se conjugue à une forme de stagnation et au sentiment que les générations suivantes disposeront de moins d’opportunités que les précédentes.
En évoquant le cas français, Maxime Sbaihi décrit « une crise silencieuse » dont la forme est simple à saisir : la pyramide des âges s’inverse, elle « maigrit par le bas » sous l’effet de la dénatalité et « s’élargit par le haut » avec le vieillissement. Or, notre modèle social de 1945 reposait sur trois postulats démographiques implicites : une pyramide effectivement pyramidale, une jeunesse nombreuse et un renouvellement constant des générations. Aujourd’hui, souligne-t-il, ces trois piliers sont en train de s’effondrer, le modèle reposant sur des bases démographiques qui n’existent plus.
Pourquoi ce fait démographique devient-il un fait politique ? Parce qu'il transforme simultanément les trois structures qui déterminent le rapport d'une démocratie à son avenir. La structure électorale, d’abord : les plus de cinquante ans représentent désormais plus de la moitié des électeurs inscrits, tandis que les moins de trente ans en constituent moins d’un cinquième.
La structure budgétaire, ensuite : retraites, santé et dépendance absorbent une part croissante de ressources qui ne peuvent plus être consacrées à l’éducation, à la transition écologique ou à d’autres investissements de plus long terme.
La structure symbolique, enfin : l’avenir n’est plus principalement pensé à partir de ceux qui le vivront, mais par une génération qui n’en connaîtra qu’une fraction.
Le vieillissement de la société donne ainsi une base matérielle à ce que François Hartog nomme le présentisme, c’est-à-dire un régime dans lequel le présent devient son propre horizon. Le risque est celui d’une démocratie de Cronos, qui consomme les ressources de l’avenir (par exemple sous la forme de la dette publique) pour stabiliser le présent. Les institutions y peinent à organiser la transmission et à préserver les capacités d’action des générations futures.
Le vieillissement agit en quelque sorte comme un catalyseur de la crise politique : il déplace les rapports de force électoraux, contraint les arbitrages budgétaires et affaiblit la représentation du futur. Il durcit ainsi chacun des nœuds précédemment identifiés et trouve son expression la plus concrète dans le système de redistribution entre générations.
Les mécanismes actuels de redistribution intergénérationnelle sont-ils encore soutenables dans un contexte de bascule démographique ?
Je pense qu’un système de redistribution entre générations doit au moins satisfaire deux conditions de soutenabilité : l'une financière, l'autre morale.
La contrainte financière est d’abord démographique. Dans le rapport « Comprendre la polycrise » Maxime Sbaihi décrit un « tsunami lent » : les dépenses de retraite, de santé et de dépendance augmentent avec le vieillissement et « ne sont pas des dépenses discrétionnaires ; on ne peut pas ne pas les payer ». En 2025, les retraites ont représenté 422 milliards d’euros, soit 14,1 % du PIB et 24,3 % de l’ensemble des dépenses publiques. Dans le même temps, le rapport entre cotisants et retraités s’est dégradé : il est passé de 2,1 en 2002 à 1,8 en 2025 et s’établirait à 1,3 en 2070 selon le scénario de référence du Conseil d’orientation des retraites.
Cette évolution durcit les arbitrages entre les dépenses destinées au présent et les investissements qui préparent l’avenir. Dans sa Lettre au président de la République de 2026, le gouverneur de la Banque de France sortant, François Villeroy de Galhau, estime que les choix collectifs français ont favorisé les seniors à travers les dépenses de retraite et de santé, ainsi que leur financement partiel par le déficit. Il avertit que la poursuite de tels « choix gérontocratiques » empêcherait le pays de bien préparer l’avenir. L'ancien ministre de l'Économie Éric Lombard va plus loin en indiquant que « nous finançons les retraites et la santé des boomers, payées par leurs enfants et leurs petits-enfants. C'est une honte. » Et l'économiste Xavier Ragot redoute une « nécrose de l'économie française » si les coupes continuent d'épargner les prestations sociales pour frapper l'éducation et la recherche, ce qui reviendrait, dit-il, à « sacrifier la jeunesse ».
D’un point de vue moral, la soutenabilité dépend de la confiance dans la réciprocité du système. La retraite par répartition constitue en effet une chaîne de promesses : les actifs financent les pensions actuelles en contrepartie de la promesse du financement des leurs par les générations suivantes. Or une enquête de la Caisse des Dépôts publiée en 2021 montrait que 52 % des 25-34 ans s’attendaient à ne percevoir aucune retraite ou seulement une pension très faible. Ceci révèle que la promesse du système de redistribution est déjà fragilisée auprès d’une partie de ceux qui le financent. Pour Maxime Sbaihi, un critère d’équité intergénérationnelle de non-régression devrait guider nos choix : « chaque génération doit léguer à la suivante des conditions de vie au moins équivalentes ». Cette exigence rejoint la philosophie de Hans Jonas selon laquelle la responsabilité envers les générations futures ne reposerait pas sur un contrat réciproque, puisqu’elles ne sont pas présentes pour le négocier ou le signer, mais sur l’asymétrie d'un pouvoir présent s'exerçant sur une vulnérabilité future. Ainsi, il formule son impératif catégorique de la sorte : « agir de façon que les effets de nos actions soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre ».
Appliqué à notre objet, ce cadre déplace la question morale : la question n'est pas « que nous doivent les jeunes au titre de ce que nous avons cotisé », mais « qu'est-ce que notre pouvoir actuel (budgétaire,, électoral, écologique) nous oblige à préserver pour ceux qui n'ont pas encore de voix ». Dans cette lignée, les travaux d’Axel Gosseries invitent à examiner ce que chaque cohorte transmet à la suivante. Ils suggèrent également de distinguer la dette qui finance des capacités futures de celle qui reporte sur l’avenir les coûts du mode de vie du présent.
Au-delà de ces deux conditions de soutenabilité, la redistribution intergénérationnelle prend aussi une forme institutionnelle très concrète dans l’organisation du soin et de la dépendance. Caroline Ibos rappelle que les métiers du care forment « l’architecture des sociétés » : crèches, hôpitaux, EHPAD et aidants assurent la prise en charge des enfants, des malades et des personnes âgées. La précarisation et la marchandisation de ces métiers fragilisent la solidarité entre les générations.
Ainsi, la soutenabilité du pacte intergénérationnel implique de concilier la protection due aux aînés, les moyens nécessaires à ceux qui travaillent et élèvent les générations suivantes, et les investissements indispensables à ceux qui viendront après. Autrement, l’ajustement continuera de s’effectuer implicitement par le déficit, le recul des investissements de long terme ou encore la dégradation des institutions du soin.
Comment éviter que la démocratie ne se transforme en un système de représentation des intérêts du passé plutôt que de projection vers l’avenir ?
Le vieillissement du corps électoral et la brièveté des cycles politiques tendent à orienter la décision vers la préservation des équilibres existants. Deux réponses seraient insatisfaisantes : accepter ce présentisme comme une conséquence inévitable du suffrage, ou soustraire le temps long à la décision démocratique en le confiant à des experts. Entre ces deux écueils, réintroduire l’avenir dans la représentation politique suppose d’agir sur trois plans : inscrire une logique intergénérationnelle dans les règles de la décision publique, créer des institutions chargées d’en garantir la prise en compte et renforcer le poids politique et l’autonomie des nouvelles générations.
Une première voie consiste à inscrire une logique intergénérationnelle dans les règles qui encadrent la décision publique. Maxime Sbaihi propose ainsi de l’intégrer dans la Constitution ou dans les règles budgétaires. Des précédents existent : l’Australie explore l’idée d’un budget intergénérationnel permettant de mesurer l’impact à long terme des politiques publiques ; en Allemagne, la Cour constitutionnelle a censuré en 2021 une loi climatique au motif qu’elle reportait une part excessive des efforts sur les générations futures. Il s’agit, dans les deux cas, de faire entrer dans l’arbitrage présent les conséquences que les choix collectifs feront peser sur ceux qui viendront après.
Proposition : Inscrire l’équité intergénérationnelle dans la Constitution et les règles budgétaires afin d’évaluer systématiquement les conséquences à long terme des décisions publiques sur les générations futures.
Une deuxième voie consiste à créer des institutions chargées de porter explicitement le temps long dans la décision publique. Parmi les pistes retenues dans le rapport précité, Maxime Sbaihi évoque un commissariat aux générations futures, indépendant et capable d’évaluer publiquement les conséquences durables des politiques publiques. Le Pays de Galles s’est engagé dans cette direction avec une loi qui oblige les pouvoirs publics à examiner la compatibilité de leurs décisions avec les intérêts de long terme de la société, sous le regard d’une commissaire indépendante qui peut alerter et formuler des recommandations.
Proposition : Créer un commissariat indépendant aux générations futures, chargé d’évaluer les conséquences à long terme des politiques publiques, d’alerter les pouvoirs publics et de formuler des recommandations.
Une troisième voie consiste à renforcer le poids politique et l’autonomie réelle des nouvelles générations. L’abaissement du droit de vote à seize ans, également évoqué par Maxime Sbaihi, pourrait corriger partiellement la sous-représentation électorale des jeunes. Mais ce rééquilibrage ne peut être seulement électoral. Sbaihi insiste sur le logement et sur la rémunération du travail, mais aussi plus largement sur la soutenabilité de notre modèle de protection sociale : demander aux jeunes de financer les transitions, les retraites et la dette tout en leur fermant l’accès à l’autonomie ne peut qu’approfondir leur défiance. Rééquilibrer le contrat démocratique suppose donc de leur transmettre à la fois une voix et des moyens d’agir.
Proposition : Renforcer le poids politique et l’autonomie des jeunes en abaissant le droit de vote à seize ans et en améliorant leur accès au logement, à une juste rémunération du travail et à une protection sociale soutenable.
Ces trois dispositifs supposent toutefois de préserver les conditions mêmes d’une délibération tournée vers l’avenir. Dans le rapport, Alexis Chabot rappelle que la lenteur des institutions démocratiques n’est pas nécessairement un signe d’impuissance car elle permet la confrontation des points de vue, la médiation et la construction de compromis. Or, cette temporalité entre aujourd’hui en tension avec un espace public dominé par l’immédiateté. Thomas Huchon complète ce diagnostic en montrant comment les plateformes numériques accentuent cette logique d’immédiateté : fondées sur la captation de l’attention et l’économie de l’indignation, elles façonnent désormais une part croissante du débat public sans véritable contre-pouvoir démocratique.
Reste à déterminer ce que cette représentation du futur doit chercher à préserver. Maxime Sbaihi suggère un engagement minimal de « non-régression » : chaque génération devrait transmettre à la suivante des conditions de vie au moins équivalentes aux siennes, sur les plans économique, social et écologique.
Comment reconstruire un imaginaire politique mobilisateur dans des sociétés marquées par le vieillissement et la perception du déclin ?
Au moins deux grands récits structurent aujourd’hui notre rapport à l’avenir.
Le premier est celui du progrès, qui a longtemps porté la modernité démocratique en faisant de l’histoire une marche orientée vers l’amélioration matérielle, sociale et politique, et en reliant les générations dans cette même promesse. Alexis Chabot montre toutefois que ce récit ne parvient plus à organiser les attentes collectives comme il le faisait auparavant, en raison de sa fragmentation. Ses instruments historiques ( la science, la raison, le droit et l’État) sont désormais contestés, voire accusés de produire l’inverse de l’émancipation promise. Le progrès a ainsi cessé de constituer une évidence partagée pour devenir une « croyance privée, éclatée, parfois contradictoire », chaque groupe pouvant définir selon ses propres critères ce qui constitue ou non une avancée.
À mesure que ce récit s’efface, un deuxième gagne du terrain : celui de la restauration d’un âge d’or. Face à un avenir perçu comme menaçant, il promet le retour à un ordre supposément perdu. Emmanuel Rivière souligne la force de ce récit, « puissant parce qu’il est simple », mais qui « ne propose pas un futur désirable » car il substitue la nostalgie à la projection vers l’avenir.
Dans les sociétés vieillissantes, le natalisme se situe au croisement de ces deux récits. Il reprend la grammaire du progrès lorsqu’il envisage les enfants comme un investissement dans de futurs travailleurs, cotisants ou innovateurs appelés à soutenir la croissance et le modèle social. Il relève de la restauration lorsqu’il assigne aux naissances une fonction de repeuplement et de continuité : enrayer le déclin numérique, assurer la transmission d’une identité collective, préserver le poids relatif du pays et, le cas échéant, reconstituer sa force militaire. Dans son dernier ouvrage, Anne-Cécile Mailfert applique au contexte français contemporain la critique féministe du natalisme en expliquant qu’il appréhende les naissances à partir des besoins de la nation uniquement, plutôt qu’à partir des personnes concernées. Ainsi, la démocratie de Cronos ne se contente donc pas de consommer les ressources de l’avenir pour préserver ses acquis : elle invoque une croissance démographique pour différer les conflits que le vieillissement rend inévitables. Plutôt que d’arbitrer dès aujourd’hui la révision de certains droits acquis, la répartition de l’effort entre les générations ou l’adaptation du modèle social, elle mise sur des générations plus nombreuses pour en supporter les coûts.
Le natalisme pense la naissance comme renouvellement de la population. La perspective arendtienne déplace la question : ce qui importe politiquement n’est pas seulement que de nouveaux individus naissent, mais qu’ils puissent entrer dans un monde commun et y prendre une initiative. Hannah Arendt décrit ainsi la venue au monde comme se prolongeant dans une forme de seconde naissance, accomplie par la parole et par l’action. La « natalité » constitue en ce sens la condition même de l’action politique. Parce qu’il arrive dans un monde qui le précède sans être entièrement déterminé par lui, le nouveau venu possède la capacité de prendre des initiatives et de commencer quelque chose d’inédit. Les récits natalistes restent concentrés sur la première naissance, en comptant les enfants nécessaires pour maintenir la population, financer le modèle social ou préserver la puissance collective. La natalité arendtienne considère qu’une société se renouvelle politiquement parce qu’elle permet aux nouveaux venus de devenir des acteurs et de modifier ce qui existait avant eux.
Cette possibilité de commencer ne signifie pourtant pas que tout peut être recommencé. La lucidité, qui constituait le fil directeur du rapport « Comprendre la polycrise », trouve ici sa fonction politique. Elle consiste à distinguer ce qui est devenu irréversible, ce qui reste réversible et ce à quoi il faut désormais s’adapter. Le climat comme la démographie opposent ainsi des contraintes déjà acquises à des choix encore ouverts. On ne peut effacer ni le réchauffement engagé ni le vieillissement de la population, mais on peut encore en limiter les effets, organiser l’adaptation et répartir autrement les coûts entre générations. Cette lucidité oblige aussi à regarder les arbitrages dans leur durée : dans un contexte de ressources contraintes, répondre à une menace immédiate en comprimant durablement les investissements dans l’éducation, la recherche ou la santé peut fragiliser les capacités dont dépendra demain la puissance collective ; de même, préserver tous les équilibres existants par l’endettement revient à en reporter le coût sur les générations suivantes. La lucidité oblige à expliciter ce que chaque choix préserve, ce qu’il sacrifie et à quel horizon.
Le nouvel imaginaire pourrait partir de cette articulation entre natalité arendtienne et lucidité. La première rappelle que le monde transmis aux nouveaux venus ne saurait déterminer entièrement ce qu’ils pourront en faire, tandis que la seconde interdit de confondre cette ouverture avec l’illusion que tout resterait possible. Un imaginaire politique mobilisateur pourrait alors se construire autour de la promesse d’un avenir qui demeure ouvert. Il ne nierait ni les pertes déjà acquises ni les renoncements nécessaires. Il ne promettrait pas davantage le rétablissement d’un ordre disparu. Il proposerait de juger les politiques publiques, les institutions et les compromis sociaux à partir d’un critère commun : augmentent-ils ou réduisent-ils la capacité des individus, présents et futurs, à commencer quelque chose de nouveau ?
Proposition : Faire de la préservation d’un avenir ouvert un critère central de la décision publique, en évaluant chaque politique selon sa capacité à maintenir ou à accroître les possibilités d’action des générations présentes et futures.
Comment donner une traduction politique concrète à cet imaginaire ?
La polycrise fait apparaître un paradoxe : elle exige une capacité accrue à agir collectivement au moment même où la crise politique fragilise les fondations de ce type d’action. Nous l’avons vu, son caractère systémique signifie d’abord qu’aucune crise ne peut être traitée isolément, sa dimension capacitaire montre ensuite que les instruments permettant de comprendre et de gouverner les crises s’érodent, et sa dimension temporelle révèle enfin que les décisions présentes doivent composer avec des effets qui se déploient à des rythmes différents et engagent des générations qui ne disposent pas du même pouvoir.
Pour ces raisons, la crise politique joue un rôle d’amplificateur : en affaiblissant le terrain commun sur lequel une société peut se représenter ce qui lui arrive et décider de son avenir, elle laisse les autres crises se renforcer mutuellement. Cette fragilisation se concentre dans les six nœuds identifiés précédemment, tandis que le vieillissement démographique en durcit plusieurs mécanismes en accroissant le poids du présent dans la décision collective.
La question de la redistribution entre générations, puis celle de la représentation politique du futur, ont alors fait apparaître un même problème : comment répondre aux contraintes héritées sans réduire les possibilités laissées à ceux qui viendront après ? Face à l’épuisement du progrès comme horizon commun et à la tentation symétrique du retour à un âge d’or, l’articulation entre lucidité et natalité arendtienne apporte une réponse de principe : assumer ce qui ne peut plus être défait tout en préservant la possibilité de nouveaux commencements. Reste à donner à cet avenir qui demeure ouvert une traduction politique dans chacun des nœuds où la capacité démocratique s’est fragilisée.Une première traduction politique concerne les conditions mêmes du choix collectif. Sur le nœud du sens, la lucidité conduit à renoncer, avec Alexis Chabot, à l’idée d’un progrès linéaire et universel, dont la direction s’imposerait d’elle-même, tandis que la natalité interdit de conclure que toute amélioration serait devenue impossible. Le progrès pluriel décrit ainsi plusieurs trajectoires susceptibles de bifurquer et de se confronter sans renoncer à l’existence d’un avenir commun. Cette même articulation vaut pour la parole publique : le récit crédible décrit par Emmanuel Rivière part des expériences réellement vécues et ajuste les promesses aux moyens disponibles, mais reste ouvert à la participation des citoyens, qui doivent pouvoir contribuer à formuler le futur plutôt que recevoir un nouveau récit descendant. Cette articulation entre lucidité et natalité, vaut enfin également pour notre rapport au réel. La souveraineté cognitive défendue par Thomas Huchon suppose de regarder lucidement les mécanismes de captation de l’attention et de fragmentation de l’information afin de préserver ce qui constitue une condition préalable de la natalité politique : la faculté de former un jugement autonome et, à partir de lui, d’initier une action qui ne soit pas simplement dictée par les stimuli auxquels chacun est exposé. Reconstruire le sens, la parole publique et le réel partagé revient ainsi à restaurer une délibération démocratique ancrée dans le réel et capable de reconstruire du commun.
Une deuxième traduction politique consiste à redonner une prise effective sur l’avenir. Le nœud du rapport à l’avenir en fournit le point de départ : la lucidité oblige à reconnaître que certaines pertes sont acquises et que tous les futurs ne sont plus possibles, mais la natalité interdit de confondre ces contraintes avec une trajectoire déjà écrite. La grammaire du faire proposée par Vincent Cocquebert donne corps à cette articulation : des projets concrets et partagés, souvent locaux, permettent de faire l’expérience d’une action qui transforme effectivement le réel. Cette possibilité doit toutefois être protégée contre le pouvoir que le présent exerce sur l’avenir. Sur le nœud intergénérationnel, la lucidité commande de rendre visibles les asymétries de pouvoir et les coûts différés des choix actuels. La natalité exige quant à elle de laisser aux générations suivantes suffisamment de marges de manœuvre pour qu’elles puissent elles-mêmes infléchir leur héritage. Nous l’avons vu, pour s’approcher d’une forme d’équité intergénérationnelle, Maxime Sbaihi propose de faire entrer le temps long dans les règles mêmes de la décision, notamment par une logique intergénérationnelle dans les règles budgétaires ou constitutionnelles et une meilleure représentation des nouvelles générations. L’équité intergénérationnelle et la grammaire du faire convergent ainsi vers une même exigence : ne pas décider à l’avance du futur, mais organiser les conditions dans lesquelles il pourra encore être transformé.
Une troisième traduction politique concerne les conditions matérielles de l’autonomie. Sur le nœud du soin, la lucidité consiste à reconnaître que l’autonomie individuelle repose sur des relations de dépendance, de soin et de transmission souvent invisibilisées. Caroline Ibos rappelle ainsi que les métiers du care constituent « l’architecture des sociétés » et critique la prise en charge croissante du soin dans des cadres privés et marchands, où il repose souvent sur des personnes elles-mêmes vulnérables. Ce mouvement revient à privatiser une responsabilité collective. La natalité conduit à regarder autrement ces fonctions : le soin et la transmission donnent aux individus les ressources nécessaires pour acquérir leur autonomie et prendre part à la vie démocratique. Ibos insiste notamment sur l’école, l’université et les institutions publiques comme lieux de transmission des savoirs, des droits et des outils critiques. Une solidarité active suppose ainsi de traiter les métiers du lien et les institutions de transmission comme des fondations de l’autonomie démocratique.
Pris ensemble, ces trois mouvements dessinent une politique des capacités démocratiques : capacité à délibérer à partir d’un réel partagé, capacité à agir là où des marges de transformation subsistent, capacité enfin à transmettre les conditions matérielles de l’autonomie. C’est à ce niveau que l’imaginaire d’un avenir qui demeure ouvert acquiert une traduction politique concrète. Face à la polycrise, la démocratie ne peut garantir l’avenir ni en fixer par avance le contenu. Elle peut en revanche préserver et reconstruire les capacités collectives qui permettront de continuer à le comprendre, à le discuter et à le transformer. La lucidité empêche alors de nier les contraintes héritées ; la natalité empêche qu’elles déterminent entièrement l’avenir.
L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.