Acteur majeur de la santé globale et de l’humanitaire, Benoît Miribel est membre du Conseil économique, social et environnemental, président de la Fondation Une Santé durable pour tous et de Bioport Lyon, plateforme logistique humanitaire. Ancien directeur général de Action contre la Faim puis de la Fondation Mérieux, il évolue depuis plusieurs décennies à l’interface entre santé, développement et action internationale. Son analyse s’inscrit dans le contexte de polycrise, caractérisée par l’imbrication croissante des crises sanitaires, environnementales, sociales et géopolitiques. À ses yeux, ces dynamiques rendent obsolètes les approches sectorielles traditionnelles. Le concept de One Health, désormais élargi en « One Sustainable Health » pour intégrer les ODD 2030, constitue moins une innovation qu’une nécessité imposée par la réalité des crises actuelles. Il ne s’agit plus seulement d’un cadre analytique, mais d’un levier de transformation des modes de gouvernance, de coopération et d’action à l’échelle mondiale.
Comment définissez-vous aujourd’hui l’approche One Health ?
L’approche One Health vise à reconnaître l’interconnexion profonde entre la santé humaine, animale et environnementale. À l’origine, elle s’est historiquement construite depuis Virchow et Pasteur autour de problématiques infectieuses précises, notamment les zoonoses et l’antibiorésistance, en rapprochant les mondes de la médecine humaine et vétérinaire.
Mais la pandémie de COVID-19 a marqué un tournant. Elle a montré que ces enjeux ne peuvent plus être pensés indépendamment des dynamiques environnementales globales, comme la déforestation ou le changement climatique. C’est pour cela que nous parlons aujourd’hui de « One Sustainable Health », afin d’intégrer pleinement les enjeux de biodiversité et de développement durable.
Il ne s’agit pas de créer un nouveau système, mais d’élargir le cadre existant en renforçant les coopérations. Le One Health repose, selon moi, sur une posture simple : « Personne n’est One Health, c’est ensemble qu’on fait du One Health ». C’est une approche fondamentalement collaborative, qui suppose de faire travailler ensemble des acteurs qui, traditionnellement, évoluent en silos.
Comment caractérisez-vous l’écosystème actuel de santé globale ?
Nous sommes aujourd’hui dans un système profondément contraint et fragmenté.
La pandémie de COVID-19 a été un choc systémique inédit. Cela a révélé à la fois notre interdépendance et notre manque de préparation. Les États ont dû mobiliser des ressources financières considérables dans l’urgence, ce qui a profondément déséquilibré les systèmes existants. La question de savoir investir dans la prévention est prégnante.
Dans le même temps, les capacités de financement se réduisent. Le désengagement de certains grands bailleurs, notamment les États-Unis, a entraîné une baisse d’environ 40 milliards de dollars pour les agences internationales. Cela fragilise durablement les mécanismes de solidarité internationale d’autant que la France n’échappe pas à ces coupures budgétaires avec notamment une réduction des fonds de l’AFD pour la société civile qui passent de 150 à 28 millions en 3 ans (-80%).
À cela s’ajoute un contexte géopolitique tendu, marqué par des logiques de repli. Tout cela contribue à affaiblir un système qui repose pourtant sur la coopération. Nous sommes donc face à un paradoxe : les crises sont de plus en plus globales, mais les réponses restent trop souvent fragmentées.
Le One Health est-il aujourd’hui opérationnel ?
Je pense que les critiques adressées au One Health aujourd’hui sont légitimes : l’approche est parfois jugée trop conceptuelle, insuffisamment opérationnelle, captée par les institutions ou réduite à un slogan empirique.
Ces critiques sont en partie fondées. Je l’explique par le fait que le One Health est issu du monde scientifique, mais son passage de la théorie à l’action reste insuffisant. De nombreux travaux de recherche produisent des recommandations qui ne sont pas mises en œuvre, tandis que certains acteurs ne maîtrisent pas pleinement le périmètre du concept et peinent à s'en saisir.
Pour répondre à cette limite, des initiatives concrètes émergent. Le forum One Sustainable Health développe notamment des formats opérationnels comme la « Fabrique OSH », destinée à transformer les échanges théoriques en projets de terrain concrets et reproductibles. Une nouvelle session est prévue le 8 avril 2026 avec plus de 80 projets transdisciplinaires, illustrant la volonté d’inscrire la démarche dans la durée.
Par ailleurs, des outils numériques collaboratifs sont envisagés afin de faciliter la coordination entre acteurs et d’accélérer la mise en œuvre de projets. L’objectif est clair : faire du One Health une méthode d’action concrète, et non plus seulement un cadre théorique.
Quels exemples concrets illustrent l’approche One Health ?
Ce qui m’a frappé tout au long de mon parcours, c’est à quel point les crises sont interconnectées.
Au Sahel, lorsque j’étais à Action contre la Faim, nous avons vu apparaître des phénomènes de migrations liés au dérèglement climatique. Les sécheresses ou les inondations poussent les populations à vendre leurs biens, notamment leur bétail, puis à migrer. Cela montre très concrètement comment une crise environnementale devient une crise sociale et sanitaire.
Plus tard, à la Fondation Mérieux, j’ai observé une autre transformation : l’explosion des maladies non transmissibles dans des pays en développement. L’urbanisation et les changements alimentaires ont conduit à une augmentation rapide de l’obésité et des maladies cardiovasculaires.
Dans les deux cas, on voit bien que les crises s’enchaînent. Un déséquilibre environnemental ou économique se traduit par des conséquences sanitaires. Le One Health permet de comprendre ces dynamiques dans leur globalité, “de la ferme à l’assiette”.
Comment faire évoluer la gouvernance face à ces enjeux ?
La transformation doit être avant tout institutionnelle et démocratique.
Il y a une nécessité de renforcer la coopération entre acteurs publics, privés et associatifs, chacun disposant de ressources et de leviers spécifiques. Les entreprises apportent des solutions technologiques et des financements, les ONG facilitent l’accès aux populations vulnérables, tandis que les fondations jouent un rôle d’investissement et d’expérimentation.
Cette approche suppose de dépasser les logiques partisanes. Le One Health ne doit pas être associé à un camp politique, comme l’écologie à pu l‘être, mais devenir un cadre transversal, fondé sur des valeurs humanistes et sur la reconnaissance de la santé comme bien commun.
Il nous faut également repenser les architectures de gouvernance internationales, héritées de l’après-1945, afin de les adapter à la nature systémique des crises contemporaines.
À l’échelle nationale, cela implique une meilleure coordination entre politiques publiques, par exemple en confiant à une agence transversale comme l’ANSES le pilotage clair des enjeux One Health.
Quel rôle pour la société civile et les territoires ?
La mise en œuvre du One Health repose en grande partie sur l’engagement de la société civile.
Les citoyens disposent aujourd’hui de leviers d’action importants, que ce soit à travers leurs choix de consommation, leur participation démocratique ou leur engagement associatif.
Les collectivités locales jouent également un rôle clé. Des initiatives comme le réseau One Health for Cities à Lyon montrent que les villes peuvent devenir des espaces d’expérimentation pour des politiques intégrant santé et environnement (gestion de l’eau, énergie, urbanisme).
Cette approche “glocale” (Globale-Locale) permet d’articuler actions locales et enjeux globaux, en adaptant les solutions aux réalités territoriales.
Quelle dimension géopolitique pour le One Health ?
Dans un contexte de tensions internationales, je conçois le One Health comme un potentiel facteur de coopération plutôt que de division.
Le projet de sommet One Health du 7 avril, en lien avec la Journée mondiale de la santé et articulé avec les dynamiques du G20, illustre cette ambition. Il va permettre de faire converger une trentaine de délégations internationales, avec des chefs d’Etat et déboucher, nous l’espérons, sur de véritables engagements politiques.
Peut-être serait-il intéressant d’envisager la création d’un cycle de sommets One Health réguliers, comparables aux COP pour le climat, ou alors de transformer ces dernières en « COP du vivant » intégrant pleinement les enjeux de santé.
Les pays du Sud global, étant plus concernés par les problématiques One Health, sont souvent les plus en avance sur ces questions. Certains comme le Sénégal ont déjà mis en place des mécanismes de coordination interministérielle en réponse à des crises sanitaires et environnementales plus immédiates ainsi que des conseillers One Health de haut niveau.
Quelles priorités pour les agendas internationaux (G7 / G20) ?
La première priorité consiste à renforcer les mécanismes de coopération entre acteurs publics, privés et issus de la société civile afin de dépasser les logiques sectorielles qui structurent encore largement l’action en santé globale. Aujourd’hui, les réponses restent fragmentées alors même que les crises sont systémiques.
Proposition : structurer des espaces permanents de dialogue et de co-construction à l’échelle internationale, sur le modèle du forum One Sustainable Health, en les inscrivant dans le calendrier des grands rendez-vous internationaux (G20, Assemblée mondiale de la santé). Ces espaces pourraient déboucher sur des feuilles de route communes, des engagements multi-acteurs et des coalitions opérationnelles associant États, ONG, entreprises et fondations autour de projets ciblés (sécurité alimentaire, zoonoses, santé environnementale).
La deuxième priorité concerne l’opérationnalisation du concept de One Health, qui reste encore trop souvent cantonné à un cadre analytique ou académique. L’enjeu central est désormais de transformer les diagnostics en actions concrètes, visibles et mesurables sur le terrain.
Proposition : développer des plateformes opérationnelles dédiées à l’ingénierie de projets, à l’image de la « Fabrique OSH », permettant d’identifier, d’incuber et d’accélérer des initiatives locales ou internationales. Cela pourrait s’accompagner de la création d’outils numériques collaboratifs (applications, plateformes de mise en relation, bases de données de projets) facilitant le partage de bonnes pratiques, la mutualisation des ressources et la coordination entre acteurs.
Une troisième priorité réside dans le financement, dans un contexte de contraction des ressources publiques et de désengagement partiel de certains grands bailleurs internationaux. Le financement du One Health reste aujourd’hui insuffisant au regard de son potentiel transformateur.
Proposition : orienter davantage les flux financiers vers des projets intégrés santé–climat–biodiversité, en mobilisant à la fois les bailleurs publics (comme les agences de développement) et les financements privés (fondations, entreprises, finance à impact). Cela pourrait passer par la création de fonds dédiés One Health, ou par l’intégration systématique de critères « santé environnementale » dans les mécanismes de financement existants. L’enjeu est également de soutenir des projets pilotes à fort potentiel de réplication, notamment dans les pays les plus exposés aux effets de la polycrise.
Enfin, l’engagement citoyen constitue un levier stratégique encore sous-exploité, alors même que les transformations nécessaires impliquent des évolutions de comportements individuels et collectifs.
Proposition : renforcer la participation de la société civile et des collectivités locales en développant des campagnes d’engagement citoyen autour des enjeux One Health (alimentation, prévention, environnement), mais aussi en intégrant ces dimensions dans les processus démocratiques locaux. Les villes et territoires pourraient être encouragés à rejoindre des réseaux type « One Health for Cities », afin de devenir des espaces d’expérimentation et de mise en œuvre de politiques intégrées.
L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.