Spécialiste des enjeux de défense et de sécurité, Romain Mielcarek est journaliste indépendant, docteur en sciences de l’information et de la communication et enseignant-chercheur à l’Institut Pratique de Journalisme de l’université Paris Dauphine-PSL.
Olivia Tambou est maître de conférences HDR à l’Université Paris Dauphine-PSL en droit européen. Elle s’intéresse dans le cadre de ses recherches aux interactions entre le droit et les nouvelles technologies notamment la protection des données à caractère personnel, l'intelligence artificielle, la cyberjustice, et plus globalement le droit du marché intérieur numérique.
On utilise aujourd’hui de nombreuses notions : désinformation, mésinformation, propagande, manipulation de l’information …. De quoi parle-t-on réellement ?
Il existe une réelle difficulté à définir précisément tous les concepts utilisés dans le champ de l’information et de la communication. Beaucoup de notions sont employées de manière interchangeable, ce qui nuit souvent à la clarté du débat.
En sciences humaines, notamment à partir des années 1960-1970, s’est développée l’idée selon laquelle nous sommes en permanence dans la communication. Nous transmettons constamment des messages, qu’ils soient verbaux, écrits, symboliques ou comportementaux. Un silence, une tenue vestimentaire ou une attitude constituent également des formes de communication.
Dans leurs travaux Philippe Breton et de Serge Proulx distinguent trois grands registres de communication :
- une communication informative qui vise à transmettre des faits le plus objectivement possible ;
- une communication argumentative qui cherche à convaincre l’interlocuteur ;
- une communication émotionnelle, destinée à susciter une réaction affective.
Par exemple, le journaliste ou le chercheur sont théoriquement censés relever principalement de la communication informative, tandis que le politique se situe davantage dans une logique argumentative. Toutefois, dans la pratique, ces registres se mélangent continuellement.
La communication institutionnelle ou les relations publiques étaient autrefois désignées sous le terme de « propagande », notamment au début du XXe siècle. La rupture intervient après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les démocraties cherchent à distinguer leurs pratiques des méthodes de propagande nazies.
Cette distinction conduit progressivement à l’élaboration de règles éthiques, notamment à travers le code d’Athènes et le code de Lisbonne, qui imposent notamment qu’un professionnel des relations publiques ne puisse pas mentir au public au profit de son employeur.
La question devient alors : à partir de quel moment quitte-t-on la communication pour entrer dans la manipulation ?
La manipulation consiste à utiliser des procédés qui privent le destinataire de sa liberté d’adhérer ou non au message. Dès lors qu’on recourt à des mécanismes émotionnels, à des cadrages biaisés ou à des techniques destinées à empêcher un jugement libre, on n’est plus dans une communication loyale.
On ne dispose pas aujourd’hui de véritable définition de la propagande, elle constitue en réalité une forme de violence politique visant à priver le destinataire de sa liberté d’accepter ou non le message.
Aujourd’hui, on parle beaucoup de désinformation et de mésinformation :
- la désinformation correspond à la diffusion volontaire d’informations fausses ;
- la mésinformation correspond à la diffusion involontaire d’informations fausses.
Mais la frontière est parfois difficile à établir, notamment lorsqu’une personne relaie de bonne foi un contenu manipulatoire. Il existe une difficulté à démontrer l’intentionnalité dans certains cas, notamment lorsque des acteurs accusés de diffuser de faux contenus invoquent l’erreur ou la mauvaise traduction pour se défendre.
Quelle est aujourd’hui la réalité des campagnes de désinformation en France et à l’international ?
En France, le sujet inquiète désormais tout le monde. Il existe un consensus sur le fait que le pays est ciblé par des campagnes informationnelles étrangères.
Aujourd’hui, la Russie apparaît comme le principal acteur offensif dans ce domaine. Les États-Unis suscitent également des interrogations croissantes, notamment depuis l’évolution récente de certaines plateformes numériques et certaines prises de position publiques américaines.
La Chine est observée avec attention, même si ses opérations semblent pour l’instant moins efficaces en France, notamment en raison d’une moins bonne compréhension du contexte français.
D’autres États, comme l’Azerbaïdjan ou l’Iran, ont également mené des opérations plus ponctuelles.
L’inquiétude porte désormais sur les prochaines échéances électorales, avec la crainte d’ingérences étrangères de plus en plus assumées.
Qui porte aujourd’hui la responsabilité principale de cette situation ?
La responsabilité est collective.
Il y a une responsabilité de la classe politique qui se fait parfois elle-même le relais de contenus ou de récits manipulatoires sans effectuer de vérification suffisante, notamment lorsqu’ils correspondent à leurs intérêts politiques immédiats. Les responsables politiques et institutionnels utilisent parfois des logiques d’influence ou de manipulation parce qu’elles sont efficaces à court terme et coûtent politiquement très peu lorsqu’elles sont dénoncées.
Ensuite, les médias ont également une part de responsabilité : pression de l’immédiateté, recherche du scoop, manque de temps pour vérifier les informations, confusion entre information et opinion.
Mais le public a lui aussi une responsabilité. Il faut sortir d’une logique où les citoyens seraient uniquement des victimes passives. Les citoyens choisissent souvent des contenus qui confortent leurs opinions ou privilégient des formats perçus comme plus faciles ou plus divertissants.
Nous avons collectivement construit une culture où l’information de qualité et la réflexion critique sont perçues comme contraignantes, alors qu’elles devraient être valorisées.
Il faut développer une véritable hygiène informationnelle : vérifier les sources, ne pas partager immédiatement un contenu, s’interroger sur l’origine d’une information.
L’intelligence artificielle notamment à travers l’usage de deepfakes, constitue-t-elle un tournant majeur ?
Sur le terrain juridique, le principal problème réside dans la question de la preuve.
Les nouvelles technologies permettent désormais de modifier des images, des vidéos ou des voix avec une grande facilité. Cela complique considérablement la capacité à distinguer le vrai du faux.
Les usages frauduleux de l’intelligence artificielle se répandent et permettent de produire de fausses preuves visuelles ou sonores, par exemple dans le cadre de litiges liés au commerce en ligne.
Le droit est confronté à une difficulté majeure : comment prouver qu’un contenu a été manipulé ?
Même lorsque des solutions techniques existent, leur déploiement à grande échelle reste compliqué.
Par ailleurs, le développement des deepfakes et des outils génératifs peut produire un effet plus large de défiance généralisée, dans lequel les individus finissent par douter de tout contenu informationnel.
Le risque est aussi que toute information contestée soit désormais qualifiée de fake news, ce qui contribue à brouiller davantage les repères collectifs.
Toutefois, de façon générale, la sophistication technique n’est pas nécessairement le cœur du problème dans la mesure où des contenus grossiers peuvent fonctionner très efficacement.
L’IA permet surtout de produire davantage de contenus, plus rapidement et à moindre coût.
Le principal enjeu est peut-être moins la qualité du faux que sa diffusion massive et répétée.
Les sciences humaines montrent depuis longtemps qu’une exposition répétée à un message tend à le rendre plus crédible.
Les réseaux sociaux enferment-ils les utilisateurs dans des bulles informationnelles ?
Les plateformes cherchent avant tout à maximiser le temps passé par les utilisateurs. Leur modèle économique repose sur la captation de l’attention.
Les algorithmes favorisent donc les contenus émotionnels, engageants ou clivants.
Toutefois, chaque plateforme repose sur une logique différente.
YouTube tend à renforcer les centres d’intérêt de l’utilisateur en lui proposant des contenus similaires.
X, en revanche, met davantage en avant les contenus clivants et conflictuels afin de susciter des réactions.
TikTok semble fonctionner selon une autre logique encore, davantage tournée vers des contenus très courts et émotionnels.
La grande question est de savoir si certaines plateformes ne deviennent pas elles-mêmes des outils idéologiques.
Le droit de l’Union européenne apporte-t-il une réponse satisfaisante ?
Le cadre juridique européen reste délicat à mettre en œuvre.
Le Digital Services Act représente une tentative importante d’encadrement des grandes plateformes, notamment à travers des obligations de transparence et d’évaluation des risques systémiques.
Cependant, beaucoup d’informations restent fournies directement par les plateformes elles-mêmes, ce qui pose des questions de crédibilité et de contrôle.
Les rapports de transparence demeurent souvent difficiles à exploiter et les chercheurs, contrairement à ce que prévoit le règlement, n’ont pas toujours un accès réel aux données nécessaires pour évaluer le fonctionnement des plateformes.
Par ailleurs, les différences culturelles et juridiques notamment entre les États-Unis et l’Europe concernant la liberté d’expression sont également un enjeu. La conception américaine du free speech conduit à une approche plus permissive des contenus diffusés en ligne.
Enfin, la modération des contenus repose en grande partie sur des outils automatisés dont le fonctionnement réel reste relativement opaque.
La désinformation s’inscrit-elle désormais dans une logique de guerre hybride ?
C’est assez manifeste. Les campagnes informationnelles s’intègrent aujourd’hui dans des stratégies plus larges de déstabilisation.
L’objectif n’est pas toujours de convaincre les populations de changer totalement d’opinion, mais plutôt d’accentuer les fractures existantes, d’alimenter la méfiance et de polariser les débats publics.
Les opérations russes illustrent parfaitement cette logique : il s’agit souvent moins de faire adhérer à une idéologie que de créer de la confusion et de la conflictualité.
Quelles seraient aujourd’hui les réponses pertinentes pour endiguer le phénomène ?
L’éducation aux médias et à l’esprit critique demeure essentielle. Face à une technologie qui évoluent rapidement, les citoyens doivent être formés aux médias au sens large tant traditionnels qu’au fonctionnement des réseaux sociaux.
Il faut apprendre à comprendre les mécanismes des plateformes, des algorithmes et des contenus manipulatoires pour permettre de distinguer une véritable fake news et éviter que cette accusation ne devienne un prétexte trop facile dès lors qu’une information ne nous satisfait pas.
La responsabilisation individuelle apparaît ainsi fondamentale. La distinction entre désinformation et mésinformation permet d’identifier les réponses adéquates.
S’agissant de l’éducation aux médias, il faudrait distinguer une personne qui fait de la désinformation pour laquelle une telle mesure ne semble pas utile car elle est par définition dans une démarche intentionnelle.
En revanche, dans le cadre de la mésinformation, les mesures éducatives peuvent avoir un intérêt. Quand il s’agit du partage, de bonne foi, d’une information fausse, cette réponse peut être pertinente. Lorsqu’une personne diffuse une information sans vérifier sa source, elle participe elle-même à la propagation de contenus potentiellement faux.
Le réflexe de base devrait être simple : demander systématiquement d’où vient l’information.
Cette culture du doute raisonné et de la vérification constitue probablement l’un des meilleurs remparts contre les campagnes de manipulation.
Proposition : Intégrer l’éducation à l’information et aux médias tout au long de la vie, en particulier à l’école, en incluant la compréhension des stratégies des plateformes et la capacité à identifier les fausses informations.
La coercition à l’égard des acteurs peut également être une réponse mais du point de vue juridique, elle soulève à nouveau la difficulté de la définition précise des comportements que l’on cherche à appréhender lorsque l’on parle de désinformation, de ce qui constitue précisément une fake news et, à nouveau, des difficultés probatoires pour fonder une éventuelle répression. L’Union européenne met davantage l’accent sur la modération des contenus. Il n’en reste pas moins que l’encadrement juridique de la lutte contre la désinformation est délicat car il faut assurer une proportionnalité de la réponse pour la concilier avec la nécessaire protection de la liberté d’expression.
De plus, la coercition fonctionne davantage à l’égard des acteurs institutionnels comme les médias traditionnels, notamment avec l’imposition d’obligations de résultat et des procédures de sanctions, mises en œuvre par l’ARCOM en France en cas de manquement. Le problème reste que les réseaux sociaux, qui sont au cœur de ces menaces hybrides, demeurent toujours difficilement saisissables par ce biais.
Proposition : Renforcer les mécanismes de régulation et de sanction à l’égard des acteurs institutionnels comme les médias, tout en développant des outils adaptés pour mieux encadrer les réseaux sociaux.
La dernière réponse envisageable est la labellisation, il s’agit de développer des outils susceptibles de reconnaître tout contenu qui a fait l’objet d’une manipulation et de certifier ceux qui sont fiables. C’est la piste qui est privilégiée par de nombreux acteurs. Il y a par exemple des startups qui travaillent aujourd’hui avec des grands médias sur la certification d’images afin d’en assurer la véracité.
Proposition : Développer des dispositifs de labellisation des contenus permettant d’identifier les manipulations en s’appuyant notamment sur des innovations technologiques et des partenariats entre médias et acteurs spécialisés.
L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.