Marc-Olivier Strauss-Kahn est économiste, Senior Fellow de l’Atlantic Council et directeur général honoraire à la Banque de France. Il a travaillé au FMI, à la Banque centrale européenne, à la FED ou encore à la Banque des règlements internationaux. Dans cet entretien, il montre notamment comment les États-Unis utilisent les stablecoins adossés au dollar comme un nouvel instrument de puissance contribuant au financement de leur dette publique. Face au risque induit de dollarisation numérique, il défend le développement conjoint de l’euro numérique et d’autres projets européens afin de préserver la souveraineté monétaire européenne et sa stabilité financière.
Dans un contexte de montée des tensions géopolitiques et de fragmentation économique, assiste-t-on à une possible « arsenalisation » des flux de capitaux ? Quelles en sont les implications pour la stabilité financière internationale ?
Les analyses sur la fragmentation économique focalisent souvent sur le secteur réel et ses déséquilibres : citons les déficits courants, les droits de douane, la relocalisation et la disruption des chaînes de production, les flux d’approvisionnement, et plus récemment les goulots d’étranglement maritimes (choke points) comme le détroit d’Ormuz. Mais la dimension financière est aussi importante, ne serait-ce que comme leur contrepartie en balance des paiements. Elle fait l’objet de tensions qui existent depuis longtemps et qui se transforment désormais en conflits évidents, se reflétant dans un véritable arsenal géopolitique. Les exemples abondent et j’en prendrai quelques-uns concernant notamment les États-Unis, sa finance et sa monnaie.
Rappelons d’abord le paradoxe des flux de capitaux qui, en net, vont encore du Sud Global (pourtant plus prometteur et nécessiteux) vers le Nord Global (pourtant plus riche, voire vieux). Ce paradoxe est dû à l’existence dans le Nord Global, et singulièrement aux États-Unis, de marchés financiers plus sûrs par leur environnement juridique, leur stabilité, leur liquidité, etc.
Ce flux net en faveur des États-Unis s’accompagne du « privilège exorbitant » de pouvoir émettre des dettes dans sa propre monnaie à des taux préférentiels. Ce privilège a pour contrepartie de devoir œuvrer à la stabilité et la protection de sa zone d’influence, contribuant ainsi à une relative paix au niveau mondial. Ces éléments, y compris via l’OTAN, sont désormais remis en cause par les États-Unis ce qui alimente une crise de confiance envers les États-Unis.
Notons aussi les sanctions financières contre la Russie après que celle-ci a annexé la Crimée en 2014, puis envahi l’Ukraine en 2022. Celles-ci furent initiées par les États-Unis et appliquées par le G7, d’ailleurs élargi à l’Australie et la Corée du Sud. Ces sanctions, même justifiées, renforcèrent la défiance du groupe des BRICS+, lui-même élargi, et sa recherche d’alternatives aux moyens/systèmes de paiement des pays du G7, notamment en dollar (ou via une messagerie comme SWIFT).
S’y ajoute l’extraterritorialité américaine : celle-ci soumet aux règles de ce pays les activités hors du territoire américain, non seulement de ses entreprises ou banques, mais aussi de leurs partenaires d’autres pays ; elle s’accompagne de pénalités que beaucoup ont préféré payer y compris en Europe.
Signalons enfin l’imprévisibilité des décisions, sinon des agressions, verbales ou militaires, du président Trump ; mais aussi sa dérégulation financière plus ou moins affichée qui pénalise les autres pays s’ils n’en font pas autant ; et, plus généralement, les problèmes posés par le financement des Trumponomics (ici résumées par l’acronyme TR2.0). Les TR2.0 se heurtent au fameux dilemme de Triffin où les déficits du pays à la monnaie dominante sont suffisamment larges pour la diffuser mais pas au point de réduire la confiance dans cette monnaie. Or la dépréciation du dollar dès 2025 s’est accompagnée de taux longs américains maintenus à des niveaux élevés, signe plus habituel pour une monnaie fragile que dominante.
Pour alléger le coût du service de la dette publique croissante, les TR2.0 favorisent notamment la diffusion mondiale des stablecoins en dollar, car ceux-ci sont largement replacés en titres publics américains au taux d’intérêt plus bas qu’à long terme. Ils offrent un exemple de risque d’instabilité financière.
L’essor impressionnant de ces chevaux de Troie américains peut non seulement créer des risques d’instabilité monétaire mais aussi d’instabilité financière pour des économies avancées. Le deuxième plus grand émetteur de stablecoins en dollars, Circle, était localisé dans les Îles Vierges et maintenant au... Salvador. Cela peut inquiéter sur l’application de la régulation du GENIUS Act de 2025 d’ailleurs bien moins stricte que celle du règlement européen MICA. Ainsi, le pourcentage minimum de dépôts totalement liquides que doit respecter l’émetteur est bien moindre dans la réglementation américaine ; ce n’est qu’un exemple de plus de l’instabilité financière qui pourrait s’ensuivre et qui coûta si cher au rayonnement de la livre anglaise puis retarda la suprématie du dollar américain dans l’entre-deux guerres.
Face à ces déséquilibres, les États-Unis recourent activement aux instruments de confrontation économique. Un recours plus important à une stratégie de dévaluation compétitive du dollar vous paraît-il plausible ?
J’ai du mal à croire à la mise en œuvre délibérée d’une stratégie de dépréciation compétitive du dollar aux inconvénients bien connus.
D’abord, elle se paye au niveau du renchérissement des importations. Ce renchérissement aide en théorie à stimuler une production locale fragile, mais se heurte à divers obstacles en pratique.
Ensuite, une telle stratégie contribue à faire monter les taux d’intérêt à long terme du fait du risque d’inflation ; cette dernière est prise en compte dans les anticipations via les produits importés, puis un risque de boucle prix-salaire, le tout renforcé dans le cas américain par un objectif affiché de grands déficits budgétaires : 7% par an de déficits prévus poussant le ratio de dettes sur PIB vers 140% vers la fin de la présente mandature.
Enfin, plus généralement, une stratégie de dépréciation compétitive via le taux de change est complexe à mettre en œuvre en régime de changes flottants ; or ce régime s’applique au dollar comme d’ailleurs à l’euro. Les flux quotidiens librement échangés sur le marché des changes se comptent en trillions et les interventions monétaires (en milliards) sont devenues peu efficaces.
Quant aux interventions orales, elles ont peu d’effet en cas de dépréciation involontaire ou ne sont pas nécessairement crédibles venant d’autorités perçues comme versatiles ; or, aux États-Unis, c’est le gouvernement et non la banque centrale qui met en œuvre la politique de change, à la différence de la zone euro.
Certes, il existe d’autres façons de créer une dévaluation compétitive … à titre interne ! C’est évidemment le cas de l’application de droits de douane renchérissant les importations, sans affecter normalement les exportations en l’absence de représailles. Les changements de taux de TVA peuvent également être un outil comme en Allemagne notamment il y a une vingtaine d’années. Le parallèle est évident car les droits de douane des TR2.0 sont bien des taxes imposées pour l’essentiel sur les revenus des consommateurs américains. Il le fut aussi, un peu plus subtilement, lorsque l’Administration Biden en 2022 accentua les subventions à l’industrie locale sous couvert de réduire l’inflation (Inflation Reduction Act).
Plus problématique est la sous-évaluation persistante de certaines monnaies, dont le Yuan (car les mouvements de capitaux sont limités par la Chine), et sa contrepartie d’une relative surévaluation du dollar (selon les calculs du FMI). Cela dit, cette dernière explique pour partie seulement la perte d’emplois industriels américains ; celle-ci résulte plus largement des gains de productivité américains attestés par le fait que la part du secteur industriel dans le PIB s’y est stabilisée depuis plusieurs années.
Plus spécifiquement, la nomination de Kévin Warsh fait-elle peser un risque sur l’indépendance de la Réserve fédérale ?
J’ai travaillé au sein du Board de la Réserve fédérale en 2008 quand Kevin Warsh était l’un de ses Gouverneurs à Washington. La FED m’avait autorisé à assister notamment jusqu’à la préparation des réunions du FOMC (Federal Open Market Committee), l’instance qui décide du niveau des taux courts directeurs.
Je l’ai croisé ensuite dans diverses instances où je représentais ou non la (Banque de) France. Je peux témoigner de son attachement à éviter une dérive inflationniste. Plus récemment d’ailleurs, il a argué en faveur d’une réduction importante du bilan de la FED. Toute chose égale par ailleurs, si cette recommandation est mise en œuvre, elle aura un effet restrictif et non expansionniste sur l’activité et l’inflation.
Certes, avant la guerre en Iran, Kevin Warsh avait habilement insisté sur certaines mesures de l’inflation qui décroissaient encore, malgré la hausse des droits de douane, pour légitimer de potentielles baisses des taux directeurs. Mais l'inflation, selon la plupart de ses mesures, reste élevée et pour un certain temps, selon la plupart des façons de la mesurer. D’ailleurs le marché semble l’avoir intégré en pariant désormais sur une hausse plutôt qu’une de baisse des taux courts.
De toute façon, l’approche du FOMC est collégiale, comme l’est celle des grandes banques centrales indépendantes. Cela ne signifie pas que son Président ne l’influence pas. Mais chaque voix y est traitée à égalité, même si certains peuvent être plus égaux que d’autres ! A la différence de la BCE, on sait nommément qui a voté pour ou contre une hausse des taux de la FED ; et l’histoire montre que la Présidence se retrouve dans la majorité.
Pour autant, est-ce toujours elle qui l’a guidée ou l’a-t-elle parfois rejointe pour ne pas paraître « désavouée » ? Quant à la décision (sans précédent) de Jay Powell de rester comme (simple) gouverneur au-delà de son mandat de Président, jusqu’à deux ans de plus, n’est pas un geste de défiance envers son successeur mais de continuité pour garantir le rôle de l’institution.
Car, il y a bien des menaces sur la FED qui ne bénéficie pas de l’indépendance, à la fois juridique et pratique de la BCE. En bref, l’indépendance de la BCE est juridiquement garantie par un Traité international ratifié par tous les pays membres. Les pouvoirs de la FED peuvent être réduits dans plusieurs domaines par une décision à la simple majorité du Parlement américain. Au-delà de ces aspects juridiques, la BCE fait face à autant de ministres des Finances que de pays membres de la zone euro (actuellement 21). Cette dispersion, qu’on peut regretter pour bien d’autres raisons, lui assure en pratique plus d’autonomie que la FED face au seul et puissant Secrétaire au Trésor américain.
Et ces menaces sont diverses. Rappelons les attaques verbales ou via internet du président américain qui pourrait un jour critiquer le nouveau président de la FED qu’il a pourtant nommé puis critiqué son prédécesseur. De même pour les actions juridiques injustifiables commanditées par l’Administration Trump, que ce soit contre Jay Powel ou la Gouverneure, Lise Cook, dont le seul tort est d’être une femme noire, compétente et ayant écrit sur la pauvreté.
Si la FED est bien plus ancienne que la BCE et a surmonté bien des tempêtes, les politiciens qui veulent réduire son rôle restent nombreux. Au point que, par mesure qu’il croit préventive, un ancien de ses Gouverneurs vient de proposer que sa capacité à varier les taux directeurs s’inscrive dans un corridor décidé par le parlement. Ceci défie toutes les études démontrant que l’indépendance des banques centrales est nécessaire pour leur éviter d’être soumises au cycle électoral, avec pour contrepartie que leur dirigeant soit nommé par les élus et rende compte devant le(s) parlement(s). Le lien entre le rôle des institutions et une remise en cause de celui du dollar dans le système monétaire et financier international n’est pas fortuit. Et Barry Eichengreen vient d’y consacrer un nouveau livre ; il y souligne que, si le dollar a dû attendre après la seconde guerre mondiale pour s’imposer, le renforcement du rôle et du pouvoir de la FED en 1913 a constitué une condition préparatoire indispensable.
La nomination de Kévin Warsh peut-elle affecter, voire déstabiliser, l’ordre monétaire international tel qu’il s’est structuré autour du dollar ?
D’un côté, la centralité du dollar reste bien installée. De l’autre, les TR2.0 contribuent à l’affecter, voire à la miner. Pour chiffrer cette centralité, privilégions un seul pourcentage délibérément arrondi pour mieux le retenir. Le dollar représente environ 60% de plusieurs grandeurs : les réserves de change détenues par les autres banques centrales, les crédits internationaux, la capitalisation des bourses et la facturation du commerce international. Ces grandeurs contribuent à en faire la première monnaie mondiale car remplissant les trois fonctions nécessaires de réserve de valeur, de moyen d’échange et d’unité de mesure.
Plus encore, sur le marché international des échanges purs entre devises, 87% d’entre elles impliquent encore le dollar : un effet d’habitude fait passer par lui, même lors de conversion entre deux autres monnaies d’importance. Il est vrai qu’en matière de réserves détenues par d’autres banques centrales (référence généralement citée en premier), la part du dollar a baissé depuis 1973 où elle culminait vers 80% ; mais elle était tombée vers 50% au début des années 90 (crise des Savings and Loans et guerre du Koweït) avant de remonter au-dessus de 70% au début des années 2000. Notons que la part de l’or n’est pas prise en compte dans ces pourcentages car ce n’est plus une monnaie !
L’inertie évoquée ci-dessus est plus généralement liée à un effet de réseau qui préserve longtemps la centralité d’une monnaie liée à la puissance du pays qui l’émet. Ainsi dès 1870, le PIB américain dépassa celui du Royaume Uni et dès 1910 celui de l’empire britannique, mais il fallut encore deux guerres mondiales et une grande dépression pour que le dollar supplante définitivement la livre. La centralité du dollar devrait donc durer sauf si les Américains eux-mêmes deviennent … leur meilleur ennemi ! A preuve, déjà avant la mise en œuvre des TR2.0, le feuilleton annuel du relèvement de la dette publique fixée en termes nominaux ; il crée régulièrement une fermeture des services administratifs et une tension accrue sur les taux longs.
Deux cas de figure se présentent alors en théorie. Dans le premier cas, le dollar conserve une place centrale, ne serait-ce que parce qu’aucune autre monnaie internationale ni puissance économique qui l’émet n’offrent une alternative assez crédible actuellement. A titre illustratif, au-delà d’arguments géopolitiques, la Chine est une superpuissance économique et militaire, mais n’est pas assez ouverte financièrement ; et la zone euro n’a pas encore des marchés de capitaux suffisamment unifiés pour concurrencer ceux, très larges et profonds des États-Unis.
Dans le second cas, et en focalisant sur les détentions des monnaies dites de réserve, on peut imaginer que l’euro progresse vers 30% (au lieu des quelques 23% actuels) et le yuan au-delà de 10% (environ 2% actuellement) ; on peut aussi supposer que cette progression se fasse aux dépens du seul dollar, comme récemment avec d’autres devises qui grapillent des pourcentages (dollars australiens, canadiens, etc.) ou maintiennent à peu près les leurs (livre, yen et franc suisse) ; dans cette hypothèse, le poids du dollar (57% vu sa dépréciation de 2025) pourrait tomber en-dessous de 50%, ce qui n’est pas un seuil fatidique mais pourrait être le symbole du passage à un système multipolaire.
Dans une telle hypothèse, comment la zone euro pourrait-elle anticiper et adapter ses stratégies monétaires, financières et institutionnelles afin de renforcer leur résilience et leur autonomie stratégique ?
Je viens de dessiner deux cas de figure qui simplifient le raisonnement. D’autres scénarios sont possibles, y compris dans la logique des TR2.0 un renforcement de facto du rôle du dollar. Deux facteurs parmi d’autres peuvent l’expliquer : d’une part, une diffusion massive des stablecoins en dollar, ce qui réduit au passage le coût de la dette publique sur PIB, sauf en cas d’inversion de la courbe de rendement du fait d’une crise ou de son anticipation ; de l’autre, un boom de croissance associée à l’IA, observé récemment aux États-Unis en termes d’investissements – d’ailleurs financés par de la dette — plutôt que de rentabilité confirmée ; ce second facteur réduirait cette fois le ratio de dette publique sur PIB en restaurant de la confiance dans le dollar.
A l’inverse, si un système multipolaire devenait inévitable, ce serait peut-être seulement à titre transitoire, car il ne serait pas nécessairement stable. Espérons en tous cas que le désordre, qui caractérisa l’entre-deux guerres, ne se répèterait pas ; il s’accompagna d’une insuffisance claire de liquidités internationales allant de pair avec la déferlante de restrictions douanières. Dès 2011, Agnès Bénassy Quéré et Jean Pisani Ferry ont écrit sur les avantages, risques et donc conditions de passage à un système multipolaire mais celui-ci était, conçu de façon coopérative, ce qui paraît plus difficile aujourd’hui dans le contexte d’arsenalisation financière.
Quelle que soit l’évolution à venir, la zone euro doit tenir compte des changements qui s’imposent. Le besoin en a été clairement intégré par l’Eurosystème, composé des banques centrales nationales autour de la BCE. L’Eurosystème s’est désormais prononcé en faveur d’une plus grande internationalisation de l’euro. Il a fallu pour cela dépasser bien des craintes, comme celle de la perte de maîtrise de la demande mondialisée de monnaie alors que la politique monétaire a un objectif interne de stabilité des prix en zone euro.
Proposition : Promouvoir l’internationalisation de l’euro par
- le développement de l’euro numérique de détail et de gros,
- la tokenisation des actifs financiers et des dépôts bancaires,
- l’émission d’actifs sûrs au niveau européen libellés en euros.
L’euro a certes déjà servi de bouclier à la zone,, après sa création sous forme de monnaie scripturale (dépôts bancaires) en 1999, puis de monnaie fiduciaire (billets et pièces) en 2002. Ce bouclier est d’ailleurs souvent sous-estimé car, par définition, on perçoit mal les crises qu’il a évitées ou les chocs qu’il a atténués : or ces crises et chocs n’ont pas manqué depuis plus d’un quart de siècle. Pour autant, la fragmentation mondiale, la polycrise et l’arsenalisation financière décrites auparavant rappellent la dépendance de la zone euro, notamment vis-à-vis des États-Unis dans divers domaines allant de la défense au numérique. J’en résume ci-après quatre exemples monétaires ou financiers, issus des interrogations qui précèdent et auxquels les secteurs, privés et/ou publics, européens doivent réagir.
En premier exemple, si la progression des stablecoins en dollar se confirme, elle ne menacera pas que les économies émergentes et en développement avec contrôles des changes ou monnaies moins stables que l’euro. Outre le financement d’activités illicites voire illégales, elle participe d’un risque d’instabilité financière, d’abord aux États-Unis par rapport aux dépôts bancaires, dont la zone euro ne sortirait pas nécessairement indemne. Une parade relève du secteur bancaire, mieux contrôlé (c’est-à-dire, mieux régulé et supervisé) en zone euro comme l’atteste la non-contagion de la crise bancaire américaine de mars 2023. Elle consiste à créer des stablecoins en euro soumis au Règlement plus sûr qu’est MICA. Cela a déjà commencé.
Une autre parade consiste à tokeniser les dépôts bancaires en euro ; il s’agit de numériser les droits attachés à ces actifs monétaires afin de leur donner la fluidité et la modernité prêtées aux cryptos. Ceci peut prendre du temps pour éviter des risques que ne peut se permettre l’essentiel (90%) de nos moyens de paiement.
Un deuxième exemple, où le secteur privé européen est à nouveau moteur, même si les autorités l’accompagnent, concerne les paiements par carte bancaire sans devoir passer par une entreprise américaine, comme Visa ou Mastercard. A la différence de paiements électroniques en France offerts par le système Carte Bleue, les paiements internationaux passant par ces deux sociétés américaines transfèrent aux États-Unis nos données et pas seulement une commission (payée en fait par le consommateur européen). Pour autant un portefeuille de paiements numériques, comme Wero, conçu pour concurrencer les géants américains, reste encore trop partiel selon certains experts comme Erik Howell et Alessandro Mighetto en mars 2025.
Le troisième exemple ne concerne plus des moyens de paiement (les stablecoins dans un cercle limité, ou les dépôts bancaires transférables notamment par carte). Il s’agit du large stock d’actifs financiers, sûrs et liquides, que doit offrir au reste du monde un hégémon international. La zone euro est en surplus structurel de balance courante (comme le furent d’abord les États-Unis après 1945) ; la contrepartie financière de ce déséquilibre est un placement de quelque 300 milliards d’euros chaque année hors de la zone, dont les EU sont le premier bénéficiaire.
La zone euro pourrait attirer plus de capitaux étrangers et réorienter en interne une part de cet excès d’épargne, si possible en actions plus favorables à la prise de risques, mais aussi en obligations. Cela suppose d’aller plus loin que le lent projet technique d’UMC (Union des marchés de capitaux, datant de 2015) d’harmonisation en termes de règles et d’infrastructures. D’où le projet plus « politique » d’UEI (Union de l’Epargne et l’Investissement, lancée en 2024) avec des réformes plus ambitieuses sur la titrisation, le capital-risque transfrontalier, un registre partagé européen, etc. En revanche, le développement d’un vaste marché d’euro-obligations n’en fait toujours pas partie ; car, malgré plusieurs propositions d’économistes réputés (comme Olivier Blanchard et Angel Ubide), les pays membres dits frugaux y restent opposés.
Le dernier exemple est l’euro numérique, difficile aussi à résumer en quelques lignes, même en se limitant à sa version de détail qui sera détenue par le public (et non de gros par les banques). C’est aussi sûr qu’un billet, car émis par la banque centrale, et accessible à tous, même les non bancarisés, mais en format dématérialisé. L’euro numérique de détail, c’est quand ? D’ici 2030, après le feu vert mi-2026 du Parlement européen permettant de lancer la phase pilote.
L’euro numérique offrira un moyen de paiement aussi moderne mais plus sûr que les cryptos privés (créés par exemple en Russie), y compris les stablecoins (américains) ; ou pour rivaliser avec des monnaies numériques de banque centrale (MNBC) étrangères, comme l’e-yuan chinois quand il sera internationalisé.
Pour préserver sa stabilité financière, voire monétaire, l’Eurosystème doit offrir ce bien public, qu’est la monnaie, en format numérisé, comme un complément et non un substitut du billet physique. En effet, les transactions en billet physique se réduisent partout au profit des dispositifs électroniques ou numérisés plus pratiques, même si les stocks de billets physiques continuent de croître, attestant la confiance dans les banques centrales. Une MNBC en euro devra être un succès, au risque sinon de décrédibiliser l’Eurosystème, mais pas trop pour ne pas vider les dépôts bancaires et déstabiliser les banques qui sont les relais de la politique monétaire (d’où un plafond probable).
Avant de conclure, puisque j’ai cité l’e-yuan, un petit zoom sur la Chine alors que la FED s’est vue interdite de concevoir un e-dollar au bénéfice des stablecoins du secteur privé. La Chine, au contraire, interdit les transactions en cryptos (dont les stablecoins) mais … pas à l’étranger, et pas non plus leur simple détention. Quant à l’e-yuan, il est déjà utilisé en phase pilote par des centaines de millions de Chinois. Il pourrait devenir le vecteur privilégié d’une aide au développement d’autres pays de façon liée (i.e. en forçant à acheter chinois), ou tout simplement du futur négoce international chinois. Certes, leur système de paiement CIPS reste essentiellement à usage interne, mais il vient de connaître une hausse mal expliquée d’activités au début de 2026.
Pour conclure, l’Europe et notamment la zone euro réagissent déjà. Mais, peuvent-elles résister au dérèglement mondial et à l’avance américaine et/ou chinoise dans l’arsenalisation monétaire et financière, mais aussi économique, sans parler de l’IA, de l’informatique quantique et des armes militaires ? Il faudrait un autre article pour répondre à « la rupture et non la transition » en cours, pour reprendre Mark Carney à Davos en janvier 2026. Pour aider, je me contenterai d’évoquer les « coalitions de volontaires » (Coalitions of the Willing) qui offrent des pistes au sein de l’Europe ou avec d’autres pays, comme le Canada et/ou des pays du Sud Global. Cette approche multilatérale, à géométrie variable et avec des petits pas, est modeste mais pragmatique et, hélas plus réaliste qu’un retour à l’ancien monde.
L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.