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« L’Europe dispose des atouts devenir une puissance d’innovation en intelligence artificielle » » affirme Constance MICKIEWICZ

Entretien intégré à la partie « Ruptures technologiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

13 août 2026

Constance Mickiewicz est la directrice exécutive del’institut IA de l’ESSEC. Son expertise couvre la diplomatie multilatérale, le développement international et la coordination des politiques liées à l’intelligence artificielle au sein des principaux forums mondiaux. Titulaire d’un Master en développement international de l’University College London (UCL) ainsi que d’un Master of Science du programme Grande École de NEOMA Business School, elle a travaillé comme responsable des partenariats publics au Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies à Rome (2018-2021) avant de rejoindre le Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères où elle a contribué à l’organisation du Sommet de Paris pour l’IA en février 2025 puis est devenue la conseillère spéciale de de l'Envoyée Spéciale du Président de la République pour l’IA. Dans cet entretien, elle analyse les transformations économiques, sociales et géopolitiques induites par l’intelligence artificielle, en mettant l’accent sur les conditions nécessaires à l’émergence d’un écosystème européen compétitif, souverain et responsable.


Aux États-Unis, plus de 70 % des habitants estimentque l’IA se développe trop rapidement. En Europe, des craintes sur des mouvements « Luddistes 2.0 » émergent. Qu’est ce que explique l’émergence de ces mouvements et quelles réponses leur apporter ?

Un mouvement de défiance à l’égard de l’Intelligence artificielle s’est effectivement développé aux États-Unis, mais il traverse plus largement l’ensemble des société soccidentales. En Europe, ce narratif autour des risques existentielsassociés aux grandes modèles d’IA a notamment émergé lors du sommet de Bletchey Park en 2023 au Royaume-Uni.

L’un des enjeux majeurs du Sommet pour l’Intelligence Artificielle de Paris organisé en février 2025 a été précisément de montrer que l’IA étaitune technologie qui faisait ce que l’on décidait de lui faire faire. Elle peut être ainsi mobilisée au service du bien commun, notamment dans lesdomaines de la santé, de la transition écologique ou encore de l’éducation.

La première source d’inquiétude demeure néanmoins la question de l’emploi. Cette crainte est alimentéepar certaines prises de position très pessimistes, comme celle d’Elon Musk affirmant que l’intelligence artificielle pourrait détruire 50% des emplois existants. À l’encontre de ces prises de positions pessimistes, certaines personnalités du secteur technologique, telles que Anne Bouverot et Philippe Aghion dans leur rapport « IA :notre ambition pour la France » parlent de l’ampleur des transformations à venir tout en montrantque l’IA représente un potentiel considérable de gains de productivité, de croissance et de création de nouveaux emplois.

Cette peur liée à l’emploiest particulièrement forte chez les jeunes générations. Dans certains secteurs, notamment les industries créatives ou encore le développement informatique, la perception d’une remise en cause des trajectoires professionnelles est déjà présente. Les jeunes générations peuvent avoir lesentiment que certains métiers qui leur étaient promis serontprofondément transformés, voire remplacés. Cette inquiétude estréelle, même si les chercheurs ne s’accordent pas encore sur l’équilibre exact entre destruction et création d’emplois.

Une seconde source de peur relève de la science-fiction : celle d’une intelligence artificielle quiéchapperait au contrôle humain. Ce récit est notamment entretenu par certaines figures majeures de l’écosystème technologique américain. Sam Altman ou Dario Amodei ont eux-mêmes signé un moratoire pour appeler à encadrer fortement le développement de l’IA avancée, en soulignant les risques associés à des modèles d’IA génératives capablesde se rapprocher de l’intelligence humaine.

D’autres inquiétudes sont encoreliées aux impacts environnementaux de l’IA, aux dangers liés à l’exposition des jeunes et des enfants..

Face à ces inquiétudes, il faut renforcer le dialogue social dans toutes les sphères de la société autour de l’intelligence artificielle en associant les élèves, les professeurs, la société civile, les salariés, les entreprises et les partenaires sociaux. Il faut également créer du dialogue parlementaire, il y a plusieursexemples en cours par exemple la loi Darcos sur l’exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d’IA en cours d’examen ou va dans ce sens ou encore la loi sur lamajorité numérique, afin de répondre à ces inquiétudes et démontrer des cas d’usage positifs de l’IA au service du bien commun.

Quelles sont les barrières existantes audéveloppement de champions européens comme Mistral AI ou Helsing ? Quel est aujourd’hui le cadre politique associé au développement d’acteurs transnationaux : les pays européens sont-ils prêts à jouer le jeu collectivement ?

En Europe, nous disposons de nombreux atouts sur la chaîne de valeur liée à l’IA. Nous avons des talents, notamment des ingénieurs et des chercheurs de très haut niveau. La France bénéficie également d’une reconnaissance internationale dans les domainesscientifiques et mathématiques, nous sommes le deuxième pays du monde qui ale plus de médailles Fields par exemple, ce qui constitue un avantage majeur
dans une technologie aussi dépendante de la recherche. Nous avons beaucoup investi dans les centresde données en France. L’Europe a par ailleurs réussi à faire émergercertains acteurs à la frontière technologique tels que Mistral AI dans l’intelligence artificielle générative ou Helsing dans le domaine de la défense.

Toutefois, notre principale faiblesse demeure notre dépendance. Nous dépendons encore fortementd’acteurs étrangers pour certains éléments stratégiques en amont de la chaîne de valeur notamment NVIDIA pour lespuces et de TSMC pour la fabrication de semi-conducteurs de dernières générations.

La deuxième difficulté concerne notrecapacité à faire passer nos start-ups à l’échelle. L’Europe souffre d’un déficit d’investissement dans les entreprises technologiques. Contrairement aux Etats-Unis, nous disposons d’un marché des capitaux plus fragmenté et d’une culture d’investissement privé moins développée. Cette dynamique commence à évoluer car certains grands acteurs industriels européens ont pris conscience de l’importance de la souveraineté européenne en investissant dans les entreprises européennes d’IA. Le partenariat entre ASML et Mistral AIillustre cette dynamique.

La réponse passe également par unchangement de narratif autour de la souveraineté technologique européenne pour passer du continent de la législation à celui de l’innovation. La Commission Européenne en a pris conscience et a développé le paquet européen sur la souveraineté technologique afin de mettre en avant une préférence européenne dans certains investissements stratégiques.

La principale barrière reste donc aujourd’hui une barrière d’investissement et de renforcement de l’ensemble de la chaîne de valeur. Pour construire un écosystème européen compétitif, il faut soutenir l’émergence de nouvelles entreprises innovantes, y compris sur les segments les plus en amont. Dans le domaine des semi-conducteurs par exemple, au-delà des acteurs dominants comme NVIDIA, certaines entreprises françaises développent déjà des puces denouvelle génération. Ces start-ups doivent pouvoir bénéficier d’unaccompagnement leur permettant de passer à l’échelle et de devenir demain des acteurs stratégiques.

Quelles actions recommanderiez-vous pourapprofondir l'interopérabilité des stratégies existantes ?

L’interopérabilité s’inscrit dans les stratégies régionales. Par exemple, en Europe c’est le sens du paquet souveraineté technologique européen avecnotamment le développement d’un cloud souverain européen.

Toutefois, cette souveraineté ne signifie pas que toutes les offres doivent être intégralement européennes.Il est essentiel de travailler avec l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeurs qu’ils soient américains ou asiatiques. En créant des stratégies communes en Europe, l’objectif est avant tout de définir des critères européens auxquels les technologies devront se conformer. En France, des travaux sont ainsi engagés pour développer une certification des offres de cloud reposant sur des consortiums d’entreprises européennes. Ces offres devront respecter les exigences européennes en matière de sécurité, de gouvernance et de protection des données.

Au-delà de l’interopérabilité dessolutions, il y a une nécessité d’une interopérabilité de la gouvernance desréglementations nationales. Jusqu’en 2025, 123 pays ont adopté des réglementations IA. Il y a une nécessité d’harmonisation de cesréglementations pour permettre aux acteurs d’opérer sur l'ensemble des marchés. Le véritable défi consiste désormais à éviter que ces différents cadres réglementaires ne s’entrechoquent et ne transforment la conformité réglementaire en un véritable parcours d’obstacles pour les entreprises souhaitant opérer successivement en Europe, aux États-Unis ou en Asie. Une plus grande harmonisation est donc indispensable afin de permettre aux acteurs économiques d’accéder plus facilement aux différents marchés.

Proposition: Harmoniser les cadres réglementaires de l’IA pour permettre aux acteurs économiques d’opérer sur l’ensemble des marchés.

Cette harmonisation passe par la création d’espaces de dialogues. À Genève, l’Union internationale destélécommunications (UIT) a lancé un Global Policy Dialogue consacré auxstratégies nationales en matière d’Intelligence Artificielle. Son objectif estbde favoriser une convergence des politiques publiques à travers des mécanismes de standardisation, de normalisation et de « soft law ». L’UIT apparaît aujourd’hui comme l’organisation la plus légitime pour conduire ce travail de standardisation des technologies. A l’OCDE, le partenariat mondial surl’Intelligence Artificielle permet à des experts de plus de 60 pays de seréunir et de partager leurs bonnes pratiques.
Cette gouvernance internationale doit être pensée selon une logique de cercles concentriques. Les NationsUnies font émerger les standards les plus universels possibles, grâce à leur représentativité. Un deuxième cercle est constitué par l’OCDE bien que sa représentativité soit discutée dû au fait que ce soit une organisation réunissant des pays développés. Enfin, un troisième cercle pourrait être le G7 qui réunit un nombre plusrestreint d'États autour des enjeux stratégiques les plus immédiats. Chacune de ces enceintes a toutefois un rôle spécifique et il ne s'agit pas de leur demander de traiter l'ensemble des sujets liés à l'intelligence artificielle. Ainsi, au G7 en France en 2026, les travaux ont davantage porté sur des problématiques d'actualité, comme la dépendance à certains modèles d'intelligence artificielle générative ou encore la protection des mineurs face à cette nouvelle technologie.

Aussi, si nous réfléchissons encercles concentriques géographiques, on peut aussi imaginer que de la même façon, il faudrait des discussions régionales au niveau du continent africain, des discussions régionales au niveau de l'ASEAN ou de l’Union européenne. Cela existe.

Une large partie du développementtechnologique repose sur la conception et la fabrication de semiconducteurs. L’Europe ne possède aujourd’hui aucun avantage dans la maîtrise de cette chaîne de valeur, à l’exception des machines EUV d’ASML et la conception de puces à l'architecture ARM par ARM Holdings en Grande-Bretagne. Comment construire un écosystème européen souverains des semi-conducteurs ?

La souveraineté ne signifiepas que l'Europe doit produire seule l'ensemble des composants ou maîtriser la
totalité des parts de marché. Elle consiste plutôt à avoir le choix et les outils pour la développer.

Cette logique de souveraineté nécessite de diversifier nos partenariats internationaux et de travailleravec des alliés qui ont des réglementations assez proches des nôtres comme l’Inde notamment, qui a des réglementations assez proches du RGPD. Ouencore l’Australie sur la protection de l’enfance par exemple.

Au-delà de la pure puissance de calcul,comment l'écosystème technologique national et européen assure-t-il la formation de ses talents ? Quelles sont les faiblesses actuelles et la meilleure façon de les dépasser, notamment dans l’espace de nouvelles conflictualités comme le cyberespace ou les technologies spatiales ?

La France dispose d’atouts considérables en ce qui concerne la formation de talents
scientifiques. C’est notamment pour cette raison que de nombreuses grandes entreprises technologiques internationales ont choisi d’ouvrir des laboratoires de recherche en France.

Toutefois, nous faisons face à une faiblesse importante : le lien entre recherche et industrialisation. En France, le ministère de la recherche est accolé au ministère de l’enseignement supérieur. Dans certains pays, il est accolé à l’industrie pour permettre des synergies. Nousne parvenons pas à transformer cette recherche en innovations industrielles et en entreprises capables de se développer. Aujourd’hui, le passage entre les laboratoires de recherche et la création de spin-off ou de start-upsreste encore insuffisant en France et en Europe.

Cette difficulté concerne également la capacité à attirer et retenir les meilleurs talents scientifiques. Les chercheurs qui souhaitent évoluer vers des environnements plus industriels sont souvent attirés par les grandes entreprises technologiqueset les start-ups américaines, qui offrent des conditions salariales plus compétitives ainsi qu’un accès à des capacités de calcul beaucoup plus importantes. Lorsqu’ils reviennent en France ou en Europe, ils peuvent être confrontés à des infrastructures moins puissantes et à des conditions moins favorables.

Certains choisissent néanmoins de revenir afin de contribuer à l’effort collectif et au développement d’une intelligence artificielle européenne, fondée sur des valeurs démocratiques, à l’instar de Yann LeCun.

La question des talents concerneaussi la formation initiale. Nous avons aujourd’hui un enjeu majeur de féminisation des filières scientifiques qui nous conduit à nous couper de 50 % de la population dans les carrières scientifiques. Cela ne fait que baisser malheureusement. Il est doncobligatoire de renforcer la formation scientifique dès le plus jeune âge.

Proposition: Renforcer la formation scientifique dès le plus jeune âge en créant des vocations indifférenciées enfonction du genre vers les métiers de l’intelligence artificielle.

De même, dans la formation éducative de base, le ministre a imposé 1 heure d’éducation sur l’IA pour tous. En Chine, les élèves ont six heures de cours par semaine sur l’IA depuis 20 ans. La crise démographiquerenforcera encore davantage notre décrochage européen sur les mathématiques.

Proposition: Augmenter les cours sur l’IA dans la formation éducative de base en
l'intégrant aux programmes de l’ensemble des matières.

Au vu de la vitesse de développement del'écosystème technologique, quelle doit être la prise en compte de l’impact environnemental (eau, empreinte biodiversité) dans la stratégie européenne ?

En 2025, la France était le premier pays pour les investissements étrangers dans les centres de données selon la CNUCED. Ces investissements contribuent àcréer de la valeur, des emplois et de la compétitivité autour de l’économie numérique.

A l’inverse, les débats médiatiquesmettent en avant les enjeux de la « spoliation » de nos ressources énergétiques et hydriques par des grandes entreprisesétrangères. La question est de savoir s’ils utilisent l'infrastructure pour développer leurs propres solutions.

Toutefois, cette analyse doit être combattue car l'investissement dans des centres de données français génèreégalement une chaîne de valeur portée autour des acteurs industriels. La construction de ces infrastructures mobilise notamment des équipementiers et des entreprises françaises, ce qui contribue à renforcer notre écosystème technologique national.

De plus, les conditions d’exploitation des centres de données en France sont fortement encadréescar les infrastructures françaises reposent sur des modèles plus sobres que les modèles américains par exemple. La consommation d’eau y est moindre et beaucoup plus réglementée qu’aux Etats-Unis et leurs fonctionnements intègrent notamment des dispositifs de récupération d’eau de pluie. Somme toute, si nous voulons une IA durable et peu consommatrice d’énergie, nous avons intérêt à continuer à créer les centres de données et les IA en France. La France bénéficie également d’un avantage structurel grâce à une électricité largement décarbonée, ce qui limite certaines externalités environnementales liées à la consommation énergétique des infrastructures numériques. Au sommet de Paris, a été lancée une coalition sur l’IA durable. Cette coalition, qui réunit maintenant plus de 200 partenaires publics et privés, met en avant des cas pratiques sur l’utilisation de l’IA au service de la transition climatique.

Enfin, en France, nous sommes trèsen avance sur les données utilisées par les modèles d’IA énergivores.

L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.