Cheffe de cabinet du directeur général de l'Office français de la biodiversité (OFB), Cécile Génot a développé une expertise à l'intersection des politiques publiques environnementales et de la protection des écosystèmes. Elle a également été déléguée au Y7 2022 et cheffe de délégation française au Y20 2024. Établissement public créé en 2020, l’OFB accompagne le ministère de la Transition écologique dans les négociations internationales environnementales. A la fois opérateur de terrain (avec la police de l’environnement notamment), producteur de données et acteur de plaidoyer, l’OFB défend notamment à l’international son modèle d’aires marines protégées et a été moteur dans l’adoption de l’accord BBNJ de protection de la biodiversité en haute-mer. L’entretien met en lumière une idée centrale : l’effondrement de la biodiversité constitue une menace structurelle majeure, encore largement sous-estimée, car elle fragilise les fondements biologiques mêmes sur lesquels reposent nos sociétés. L’un des principaux freins à l’action réside dans l’incapacité de nos sociétés à percevoir cette dépendance, faute de visibilité et de récit mobilisateur.
On parle aujourd’hui d’un effondrement de la biodiversité. De quoi parle-t-on concrètement, et pourquoi ce sujet reste-t-il si peu présent dans le débat public ?
On parle délibérément d’effondrement, plus que d’érosion. Le terme est plus juste pour décrire la rapidité et l’ampleur des dynamiques à l’œuvre. L’indice Planète Vivante du WWF montre qu’environ 75 % des populations d’espèces sauvages ont décliné en cinquante ans.
Cette tendance n’est pas uniforme, mais elle est particulièrement marquée dans certains milieux, notamment agricoles, où l’usage de produits phytosanitaires et d’engrais chimiques a de nombreuses conséquences sur la biodiversité. Ces substances se retrouvent dans l’air, les sols, les eaux et impactent la faune et la flore, perturbant entièrement la chaine alimentaire. On observe ainsi en France, dans ces milieux, un effondrement des populations d’insectes, puis des populations d’oiseaux qui en dépendent. À l’échelle européenne où les milieux sont très anthropisés, la situation est encore plus dégradée qu’au niveau mondial.
Toutefois, cet effondrement reste largement invisible. Contrairement au climat, il n’existe pas d’indicateur simple. On ne le perçoit vraiment que lorsqu’il affecte directement nos conditions de vie : pénuries d’eau, baisse des rendements agricoles ou crises sanitaires. Entre ces moments, il disparaît du débat public.
Quelles sont les principales pressions sur la biodiversité aujourd’hui ?
L’IPBES identifie cinq grandes pressions :
- la destruction des habitats
- la surexploitation des ressources
- la pollution
- le changement climatique
- l’introduction d’espèces exotiques envahissantes.
En France, l’agriculture joue un rôle central dans plusieurs de ces dynamiques : usage d’intrants chimiques, dégradation des sols, déforestation importée. La disparition des haies, par exemple, accélère l’érosion des sols, qui deviennent de moins en moins fertiles, ce qui conduit à augmenter encore les intrants : c’est un cercle vicieux. La déforestation, notamment liée à certaines chaînes d’approvisionnement agricoles, reste également un facteur majeur de destruction des écosystèmes.
Pourquoi la biodiversité est-elle un enjeu aussi structurant pour nos sociétés ?
La biodiversité constitue le socle de nos systèmes économiques. La biodiversité fournit des services écosystémiques sans lesquels nous ne pourrions pas vivre et prospérer : l’ensemble des fonctions que la nature rend gratuitement à nos sociétés. Une respiration humaine sur deux dépend du phytoplancton marin. Les pollinisateurs permettent la production d’environ trois quarts des cultures agricoles. Les zones humides régulent les crues, les forêts stockent le carbone, et les sols vivants assurent la fertilité agricole. Sans ces fonctions, il n’y a ni eau potable, ni alimentation, ni santé publique viable.
La biodiversité est donc directement liée à des enjeux de souveraineté alimentaire, sanitaire et économique. À mesure que les ressources naturelles se dégradent (eau, sols, stocks halieutiques, diversité biologique) la compétition pour leur accès s’intensifie. Dans de nombreux pays, ces enjeux auront des implications vitales.
Le cadre de Kunming-Montréal de 2022 et l'accord BBNJ entré en vigueur en janvier 2026 marquent-ils un vrai tournant pour la gouvernance internationale de la biodiversité, ou reste-t-on dans les déclarations d'intention ?
Les avancées récentes sont réelles, mais encore insuffisantes. La COP 15 de de Kunming-Montréal a posé un cadre structurant, et l’accord BBNJ constitue une innovation majeure pour la gouvernance de la haute mer. Toutefois, la biodiversité est encore souvent réduite à une vision simplifiée et elle est rarement associée aux infrastructures vitales de nos sociétés. La prise de conscience intervient surtout lors de crises : sécheresses, inondations, épidémies animales. Mais entre ces épisodes, elle retombe rapidement. Cela se traduit dans les politiques publiques : la biodiversité reste un sujet secondaire, alors qu’elle devrait être intégrée à l’ensemble des décisions économiques et sectorielles.
Mais le principal problème reste le financement : les montants consacrés à la biodiversité sont environ dix fois inférieurs à ceux du climat, et les engagements internationaux ne sont pas tenus. En France, la Stratégie nationale biodiversité 2030, établie en 2023, voit ses moyens fondre au rythme de la dégradation des finances publiques.
Au-delà des financements, l’enjeu clé est celui de la mise en œuvre. Les cadres existent, notamment en Europe où les textes européens ont permis de grandes avancées, mais leur application reste insuffisante. La difficulté n’est plus tant de créer de nouvelles règles que de les faire respecter.
Quels instruments économiques pourraient soutenir la préservation de la biodiversité ? A l'image des marchés carbone pour le climat, les crédits biodiversité sont-ils une réponse crédible ?
Il n'existe pas encore de marché organisé pour la préservation de la biodiversité, car les acteurs craignent de reproduire les erreurs du marché des crédits carbone, en particulier sa financiarisation, qui tend à déconnecter les signaux économiques des réalités physiques.
Pour autant, les crédits biodiversité existent à l'état embryonnaire. Une entreprise peut rémunérer un agriculteur pour qu'il laisse une parcelle en jachère, ou s'engager à ne pas déforester certains territoires qu’il serait bénéfique de protéger. Mais ces initiatives restent des actions isolées et volontaires, qui ne sont pas organisées en un marché structuré : il n'y a ni standard commun, ni institution de gouvernance, ni cotation. Mais les choses bougent.
En revanche, certains indicateurs d'empreinte biodiversité des entreprises, commencent à être utilisés par les entreprises pour mesurer leur impact et tenter de réduire les pressions tout au long de leur chaîne de valeur. La pression va s'accroître avec la mise en œuvre du Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) et le reporting extra-financier obligatoire en Europe et pousse déjà les entreprises à s’engager davantage. Mais il faudra encore plusieurs années avant qu'on ait l'équivalent du scope 1, 2, 3 carbone appliqué à la nature. C'est précisément le chantier qui s'ouvre. Plusieurs programmes encouragent les entreprises à l’action, notamment le programme des Entreprises engagées pour la nature de l’OFB.
Proposition : Développer des méthodologies harmonisées de mesure des impacts des entreprises sur les écosystèmes, adaptées à chaque secteur d’activité et tenant compte des spécificités de chaque écosystème, puis instaurer des obligations de reporting standardisées et contraignantes sur les impacts des entreprises sur la biodiversité.
Les réponses apportées par l’homme sont-elles adaptées ?
Les tentatives de régulation artificielle des écosystèmes peuvent parfois produire des effets contre-productifs. Introduire une espèce pour réguler les effets d’une espèce exotique envahissante, par exemple, peut provoquer des déséquilibres encore plus importants, notamment dans les milieux insulaires. De manière générale, ces interventions reposent sur des effets difficiles à anticiper et comportent des risques élevés.
À l’inverse, les solutions fondées sur la nature consistent à s’appuyer sur les capacités de régulation des écosystèmes eux-mêmes. Restaurer des zones humides, redonner de l’espace aux rivières ou replanter des arbres et des haies permet souvent de gérer plus efficacement les risques, notamment les inondations, tout en redonnant à la biodiversité un espace pour se développer.
Si un gouvernement voulait véritablement inverser la tendance en dix ans, par quels leviers devrait-il commencer ? Quelles solutions concrètes permettent de protéger la biodiversité sans opposer nature et activité économique ?
L’IPBES parle de « changements transformateurs ». Il s’agit de transformations profondes des modes de production et de consommation. La sobriété en est un pilier, mais elle doit être comprise comme une consommation responsable : réduire les pressions exercées sur la nature en adaptant nos niveaux de vie.
Cela passe par des actions concrètes au quotidien :
- lutte contre le gaspillage alimentaire (qui représente environ un tiers de la production mondiale)
- allongement de la durée de vie des produits pour lutter contre l’obsolescence programmée
- réduction de la fast fashion
- amélioration de l’efficacité des réseaux d’eau et utilisation raisonnée.
Proposition : Défendre des mesures de sobriété, entendue comme des mesures de consommation responsables dans un ensemble de domaine comme l’alimentation.
La séquence ERC (éviter, réduire, compenser) doit ainsi être pleinement appliquée, avec un accent particulier sur l’évitement, souvent négligé. Ces transformations impliquent un effort de sensibilisation et d’éducation, tout comme une surveillance accrue du respect de la réglementation. Les textes existent, il faut les appliquer.
Proposition : Renforcer et appliquer pleinement la séquence éviter, réduire et compenser pour préserver nos espaces naturels.
Enfin, il est essentiel d’intégrer à toutes nos politiques publiques l’approche «One Health », qui reconnaît les liens étroits entre santé humaine, santé animale et santé des écosystèmes.
Proposition : Prendre en compte les liens entre santé humaine, animale et écosystème via l’approche « One Health ».
La nature est résiliente, il est donc possible de la protéger à travers certaines politiques qui peuvent être visibles, même en quelques années. Des exemples existent, comme la reconstitution des stocks de thon rouge en Méditerranée après la mise en place de quotas stricts. La biodiversité peut être vue comme une « banque génétique » : un réservoir de solutions dont dépend notre capacité d’adaptation future. La préserver, c’est maintenir des options ouvertes et renforcer notre propre résilience.
Mais la capacité des écosystèmes à encaisser les chocs et s’adapter a toutefois ses limites. Il reste urgent de réduire rapidement les pressions que nous exerçons sur les écosystèmes. Le véritable enjeu est donc moins de savoir ce qu’il faut faire puisque les solutions sont largement identifiées, que de créer les conditions politiques, économiques et sociales permettant leur mise en œuvre effective.
L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.