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« L’Europe devrait considérer la Corée du Sud comme un partenaire naturel. Plutôt que de rester prisonniers de la distance, nous devons privilégier nos valeurs communes. » conseille Arnaud LEVEAU

Entretien intégré à la partie « Bouleversements géopolitiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

27 juillet 2026

Docteur en sciences politiques de l'ENS de Lyon et spécialiste des relations internationales, Arnaud LEVEAU a forgé son expertise de l'Asie de l'Est entre Paris, Pékin et Séoul. Actuellement président du think tank Asia Centre et professeur à l'Université Paris-Dauphine PSL, il consacre ses travaux aux enjeux stratégiques de l'Indopacifique. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont le dernier en date : La France et la Corée du Sud : Partenaires naturels dans un monde de puissances moyennes. Selon lui, la coopération entre démocraties d'Europe et d'Asie est devenue indispensable. Dans cette alliance, la Corée du Sud joue un rôle clé. L'objectif est d'unir nos forces pour ne plus être isolés face aux bouleversements mondiaux. Sans ce rapprochement, nos pays risquent de subir les crises sans avoir les moyens de défendre leurs intérêts communs.

Comment caractérisez-vous aujourd’hui l’évolution des relations intercoréennes dans un contexte de polycrise ?

Les relations intercoréennes sont, pour le moins, dégradées, notamment depuis l'arrivée de l'administration Yoon. Celle-ci a rompu une partie des échanges établis par le gouvernement précédent avec la Corée du Nord. Parallèlement, le renforcement des liens entre Pyongyang et la Russie réduit, pour le Nord, le besoin de dialogue avec le Sud.

Depuis 2022, la Corée du Nord a multiplié les initiatives marquant son refus de réengagement : destruction de l'arche de l'unification et des lignes de chemin de fer reliant la péninsule. La position nord-coréenne actuelle consiste à ne plus considérer le Sud comme faisant partie de la Corée, mais comme un pays étranger et un adversaire. Cette décision ferme tout horizon de dialogue sincère de sa part, même si l'administration sud-coréenne actuelle affiche une volonté de renouer le dialogue. Celle-ci reste contraint par un environnement géopolitique de plus en plus complexe.

En quoi la péninsule coréenne reflète-t-elle les crises mondiales actuelles ?

Aujourd'hui, un lien évident unit les théâtres indopacifique et euro-atlantique. Par son engagement auprès de la Russie dans la guerre contre l'Ukraine, la Corée du Nord devient un contributeur net à l'équilibre des forces sur le continent européen. Parallèlement, la Corée du Sud est sans doute le pays dont l'industrie de défense profite le plus de ce conflit qu'elle n'a pas souhaité. Bien qu'elle n'y soit pas directement impliquée, elle est devenue le premier fournisseur d'équipement militaire de la Pologne et mène des discussions avancées avec d'autres pays d'Europe centrale et orientale. On voit ainsi ces deux Corées prolonger, d'une certaine manière, leur propre conflit sur le territoire européen.

Le rapprochement stratégique Corée du Nord–Russie peut-il être interprété comme un élément d’un axe contestataire plus large ?

Il existe des liens historiques anciens entre la péninsule coréenne et la Russie, remontant à la dynastie Joseon et au début de l'occupation japonaise. Ces liens se sont raffermis entre la Corée du Nord et l'Union soviétique, avant de se distendre à la chute de cette dernière, la Russie n'apportant plus le soutien économique espéré par Pyongyang. Aujourd'hui, cette relation retrouve une forte intensité.

Pour Kim Jong-un, l'alignement des planètes est extraordinaire : la guerre en Ukraine lui permet de se rapprocher de Moscou et de bénéficier de transferts technologiques ainsi que de contrats majeurs pour son industrie. Dans le même temps, elle lui permet de maintenir la Chine et les États-Unis à distance, une constante de la politique nord-coréenne de Kim Il-sung à Kim Jong-un, et de consolider sa position.

Cette stratégie s'inscrit dans une volonté plus large de réformer l'ordre international libéral établi en 1945. À ce titre, l'image du 3 septembre 2025 à Pékin, réunissant Xi Jinping, Vladimir Poutine et Kim Jong-un, constitue une réinterprétation de l'histoire. En célébrant une victoire sur le Japon au nom du Parti communiste et de la Corée du Nord (qui n'existait pas encore en tant que telle), ces dirigeants adressent un message au reste du monde : sans former une alliance formelle, ils dialoguent de manière trilatérale et coordonnent leurs efforts pour proposer un ordre international alternatif.

Dans ce cadre, la Chine apparaît comme la puissance la plus avancée, ayant pris de nombreuses initiatives via les BRICS ou l'Organisation de coopération de Shanghai. Elle agit comme une puissance réformatrice en partenariat avec la Russie, laquelle souhaite aller beaucoup plus loin. Lors du dialogue de sécurité d'Oulan-Bator en Mongolie, des représentants officiels russes affirmaient qu'il n'existe que trois puissances nucléaires — la Russie, la Chine et les États-Unis — et qu'elles seules doivent décider de l'avenir du monde. Pour eux, l'Europe n'a absolument pas sa place autour de la table, le reste du monde (Asie du Sud-Est, Inde, Moyen-Orient, Afrique, Amérique latine) devant simplement suivre.

Comment la Chine peut-elle gérer la tension entre son partenariat stratégique avec la Russie et la préservation de ses relations économiques avec l’Occident et la Corée du Sud ?

La Chine est extrêmement intégrée aux chaînes de valeur internationales. Son économie reposant essentiellement sur les exportations, elle ne peut se couper ni du reste du monde, ni de ses principaux clients et fournisseurs. C’est pourquoi elle privilégie aujourd'hui une approche réformatrice plutôt qu'une volonté de briser l'ordre international. On l'observe très engagée au sein des grandes institutions, notamment à l'ONU et dans ses agences, où sa diplomatie s’active pour occuper des postes à responsabilité. Toutefois, lorsqu'elle ne parvient pas à faire avancer les dossiers selon ses intérêts, elle a tendance à dupliquer l'ordre existant via des organisations parallèles.

C’est le cas de la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (AIIB), sorte de pendant à la Banque asiatique de développement, traditionnellement pilotée par les Japonais. Aujourd'hui, Pékin navigue sur une ligne de crête étroite : les Chinois ne peuvent mettre un terme au « partenariat sans limites » établi avec la Russie, tout en devant impérativement préserver leurs relations économiques et commerciales avec l'Occident. La Chine avance donc avec prudence, en veillant constamment à ne pas franchir de seuil critique

La position des États-Unis à l'égard de la péninsule coréenne, inchangée sur le fond depuis des décennies, est-elle encore adaptée aux nouvelles réalités géopolitiques ?

La position américaine demeure relativement constante : les États-Unis soutiennent et reconnaissent la Corée du Sud, mais n'entretiennent aucune relation avec le Nord. Formellement, les deux pays sont toujours en état de guerre, malgré la signature d'un armistice. Toute la limite de l'exercice réside dans le fait que Washington appelle Pyongyang à négocier avec la communauté internationale, tout en exigeant, au terme du processus, un changement de régime. Ce postulat de départ est, par nature, inacceptable pour les Nord-Coréens.

Sous le premier mandat de Donald Trump, certaines avancées ont eu lieu, bien qu'elles relevaient davantage d'une initiative personnelle du président que d'une stratégie de l'administration américaine. Cependant, les Nord-Coréens n'ont jamais changé de posture : ils font preuve d'une constance extrême. C'est selon la nature des administrations — démocrates ou républicaines — et la personnalité de l'hôte de la Maison-Blanche que ce message est perçu de manière variable.

Pyongyang montre très peu d'inflexion ; sa priorité absolue reste la préservation du régime, laquelle passe par sa capacité à se défendre. Partant de là, des négociations tactiques à la marge sont possibles, mais, sur le plan stratégique, aucune évolution n'est à prévoir.

La situation démographique de la Corée du Sud est-elle un critère pris en compte par le pays dans sa relation avec la Corée du Nord ?

L'effondrement de la natalité en Corée du Sud engendre des effets à plusieurs niveaux. D'abord, il entraîne des coûts sociaux massifs, le pays devant investir massivement dans la santé et la prise en charge du vieillissement au détriment d'autres secteurs. Ensuite, cela impacte les capacités d'innovation, une population plus âgée étant souvent moins dynamique qu'une population jeune. Enfin, en matière de sécurité, cette transition démographique affaiblit les capacités de l'armée sud-coréenne à mobiliser des effectifs en cas de conflit avec le Nord.

Les autorités sud-coréennes font face à un schéma extrêmement complexe. Si un très léger rebond a été observé en 2025, sans doute lié à une reprise des mariages post-Covid, il ne s'agit probablement que d'un épiphénomène. La dénatalité semble constituer un élément structurant du développement du pays pour les prochaines décennies.

Comment articuler la question coréenne avec les enjeux de sécurisation des chaînes d’approvisionnement (semi-conducteurs, batteries, technologies duales) ?

La Corée du Sud figure parmi les principales économies mondiales. En tant que puissance exportatrice très avancée sur des technologies critiques, notamment les semi-conducteurs, elle se trouve dans une situation de forte vulnérabilité concernant ses approvisionnements en minerais stratégiques. Pour sécuriser ses chaînes logistiques, elle ne peut agir seule, malgré l'importance de sa marine. La sécurisation de ces voies ne peut se faire qu'en coopération avec d'autres puissances internationales, au premier rang desquelles les États-Unis.

On observe déjà des partenariats renforcés avec des pays riverains de la mer de Chine méridionale, comme les Philippines. Cela ouvre des opportunités pour d'autres puissances moyennes qui, contraintes par leurs capacités de projection, ont intérêt à coordonner davantage la protection de leurs propres lignes d'approvisionnement. Si les États-Unis ne souhaitaient pas participer à cet effort collectif, ces puissances moyennes devraient alors travailler de manière plus convergente pour établir des canaux de coopération affirmés et protéger leurs intérêts communs.

Dans quelle mesure la Corée du Sud, en tant que puissance moyenne, pourrait-elle s’appuyer sur des coalitionsde puissances moyennes (comme la France) pour gérer les tensions en Indo-Pacifique ?

Une déclaration conjointe a été publiée le 23 septembre 2025, en marge de l'Assemblée générale des Nations unies, entre la Corée du Sud, le Japon, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne et la Pologne. Ces démocraties libérales y affirmaient leur volonté de coopérer sur des enjeux collectifs, ce qui constitue, à mon sens, un pas dans la bonne direction. Ma position est d'ailleurs assez spécifique : la Corée du Sud est une démocratie libérale, une puissance industrielle et technologique de premier plan, mais elle reste isolée par sa géographie. L'Europe, de son côté, est également une coalition de puissances moyennes partageant ces caractéristiques. On présente souvent la Corée comme un concurrent et parfois comme un partenaire, mais si elle était située géographiquement sur notre continent, la question ne se poserait pas : elle serait naturellement l'un des piliers de l'Union européenne.

Nous devrions considérer la Corée du Sud comme un partenaire naturel, bien qu' éloigné. Il ne faut pas rester prisonnier de la géographie, mais privilégier nos valeurs communes. Sur de nombreux aspects, gouvernance, État de droit, démocratie, nous sommes bien plus proches de Séoul que de certains de nos voisins méditerranéens. Réciproquement, la Corée du Sud est plus proche de nous que de la plupart de ses propres voisins.

Proposition : Renforcer la coopération avec les démocraties d’Asie du Sud-Est et en particulier la Corée du Sud sur les enjeux globaux via un mécanisme de coordination renforcée

Dépasser le cadre géographique pour instaurer un mécanisme de coordination renforcé entre l'Union européenne et la Corée du Sud permettrait à cette dernière de trouver des "respirations" stratégiques. Cela réduirait sa forte dépendance sécuritaire envers les États-Unis et économique vis-à-vis de la Chine. En se rapprochant de l'Europe, elle gagnerait des leviers de négociation supplémentaires face à ses grands partenaires, tout en apportant à l'Europe des capacités industrielles et technologiques majeures qui nous font parfois défaut. Un tel rapprochement renforcerait l'axe des puissances moyennes et des démocraties libérales.

Dans ce contexte, comment les puissances occidentales, notamment les membres du G7, devraient-elles intégrer la question coréenne dans leur stratégie globale de résilience ?

D'une certaine manière, la Corée est déjà intégrée à nos réflexions. Sa place sur la scène économique internationale, ses grandes entreprises, ses technologies et ses capacités de projection font que ses positions sont naturellement prises en considération. Pour ma part, je serais favorable à l'établissement d'un format de coopération multilatérale entre les démocraties libérales européennes et asiatiques, ce que j'appelle — selon mon propre acronyme de travail — le LEAD (Liberal Europe Asia Democracies). Dans ce cadre, la Corée du Sud aurait un rôle majeur à jouer, tout comme le Japon, nos partenaires de l'Indopacifique tels que l'Australie et la Nouvelle-Zélande, ou encore le Canada. Il s'agit de bâtir un partenariat renforcé entre ces démocraties libérales qui ont aujourd'hui l'impératif besoin de travailler ensemble.

Si vous deviez formuler un pari stratégique à dix ans : la péninsule sera-t-elle un foyer de stabilisation contrôlée ou un point de cristallisation majeur ?

La péninsule restera un point de cristallisation majeur. La division entre les deux Corées n'est pas seulement un vestige de la guerre froide. Du fait de l'implication actuelle de la Corée du Nord auprès de la Russie, elle demeure une ligne de fracture profonde entre le monde démocratique et un bloc désireux de refondre radicalement l'ordre international. Le 38e parallèle en est l'une des manifestations les plus nettes et les plus visibles.

L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.