Directeur général de la Fondation INRIA, ancien administrateur général des données et ambassadeur du numérique, Henri Verdier replace la donnée au cœur des équilibres contemporains. Construction sociale et politique autant que technique, son partage ou sa capture détermine la capacité des sociétés à innover. Or, dans un contexte de brutalisation des relations internationales et de concentration du pouvoir entre géants de la « tech », la donnée et les communs numériques, ces infrastructures ouvertes sur lesquelles repose Internet, sont menacés d' « enclosure ». L'irruption de l'intelligence artificielle, qui siphonne ces ressources sans contrepartie, accélère cette dynamique. Pour Henri Verdier, des leviers existent : promouvoir les communs numériques comme stratégie de souveraineté, bâtir des infrastructures de données traçables et réversibles, et construire les institutions internationales qui font aujourd'hui défaut.
Quelle est l’importance de la donnée et de son partage pour nos sociétés ?
Les données sont partout, et de natures très différentes. En fait, le mot est mal choisi, car les données sont avant tout « construites » : elles sont produites parce qu’elles répondent à un moment donné à un besoin de connaissance.
Deux des premières décisions de la Révolution française sont impressionnantes : les révolutionnaires créent le système métrique, et la loi Le Chapelier, qui casse le monopole des corporations sur les secrets d’industrie, au profit du système moderne de brevet. Dans une France sous-développée, sous-éduquée, on fonde un système basé sur la science et le partage de la connaissance.
Cette insistance sur l’échange de la connaissance, ancêtre de l’idée de partage de la donnée, a directement contribué aux révolutions technologiques qui ont suivi, avec à chaque fois un collectif s’organisant pour établir des standards au niveau mondial. Ces standards, qualifiés d’« ouverts », permettent à tout un écosystème de se synchroniser, et génèrent une innovation immense à peu de frais. Ce fut le cas avec le télégraphe sous Napoléon III, tout comme lorsque Tim Berners-Lee invente le Web. Ainsi, plus la donnée circule, plus elle crée de la valeur.
Comment ce partage de la donnée a-t-il évolué avec la révolution numérique ?
La révolution numérique est née sur la base de « communs numériques », des biens publics tels que Linux, les standards Bluetooth, Wi-Fi, les protocoles TCP/IP et le web. Ces piliers du numérique ont été littéralement offerts à la communauté mondiale. Aujourd'hui encore, ils sont gouvernés par des organisations à but non lucratif. Jusqu’à la fin des années 2000, c’est donc ainsi que se développe Internet, avec aussi les grands communs contributifs, comme Wikipedia ou OpenStreetMap.
Le problème, c’est qu’en ce moment, ce mouvement des communs numériques est en voie de capture. Désormais, lorsque vous êtes sur Instagram, Facebook, Twitter, vous n’êtes plus sur Internet. Vous êtes dans des « enclosures numériques » qui capturent vos données au profit exclusif de ces sociétés. On s’y informe, on communique, on se rencontre, on crée des données, mais au service d’une seule entreprise.
En « privatisant » la donnée, ces entreprises empêchent leurs concurrents de développer leurs produits, et tirent vers le bas la liberté d’entreprendre à l’échelle mondiale.
Quelles dynamiques ont contribué à cette évolution ?
Ce qui permet cette capture, c’est la taille qu’ont atteint les géants du numérique. Une entreprise à 1, 2, 3 mille milliards de dollars ne se régule plus avec des outils classiques.
Cela s'ajoute à la brutalisation des relations internationales, et à l'affaiblissement du droit international. Face à la concurrence entre puissances, les États cherchent à protéger leur industrie et font alliance avec leurs géants numériques.
Ce rapprochement avec l'Etat a contribué à la politisation de la tech. Olivier Tesquet et Nastasia Hadjadji décrivent la mutation de la Silicon Valley, du libertarianisme au libertarianisme autoritaire, et jusqu’au « technofascisme » – un terme auquel je souscris. Nos communs numériques, notre démocratie, notre Europe, notre liberté économique sont menacés.
Comment voyez-vous notre réponse en Europe jusqu’à présent ?
Depuis 15 ans, en Europe, face à ces gigantesques acteurs, notre réponse a consisté à dire : « il faut absolument un équivalent européen pour leur résister ». Cependant, cela me gêne pour trois raisons.
D’abord, un Google européen, ça ne se décrète pas. Le succès de la Silicon Valley repose sur un écosystème darwinien, agile – on lance 1000 projets pour qu’un seul gagne. Déclarer : « on accélère », cela n’a jamais marché en informatique. On a du mal à le comprendre en France, car cela a marché pour le spatial, le nucléaire, l’aviation. Pour l’informatique, non, c’est une science plus molle, plus itérative.
Ensuite, on n’a aucune chance de gagner dans le numérique en courant après quelqu’un. Ce qui menace Google aujourd’hui, ce n’est pas un plus gros Google, mais des approches radicalement nouvelles, comme ChatGPT. Ces boîtes bénéficient en plus d’effets de réseau de type « winner takes all », qui rendent difficile la popularisation d’une alternative.
Enfin, remplacer les monopoles américains par des monopoles français ne signifierait pas forcément un meilleur respect des règles.
Tout cela soulève une question centrale : que signifie réellement la « souveraineté numérique » ? Pour moi, c'est la capacité à garantir notre existence en tant qu’acteurs politiques autonomes, souverains, et respectés dans notre dignité.
Quelle serait une stratégie alternative de « souveraineté numérique » pour nos pays ?
Dans un rapport de 2020 du ministère des Affaires Étrangères, nous avons avancé une thèse centrale : l’existence des communs du numérique est un facteur de souveraineté. Tant que OpenStreetMap survit, vous ne dépendez pas de Google Maps. Tant que Linux existe, vous n’êtes pas obligés de passer par Microsoft. A l’inverse, quand ils n’existeront plus, nous serons entièrement exposés aux monopoles du numérique.
Proposition : Mobiliser les moyens diplomatiques de la France et de l’Europe pour promouvoir, protéger et financer les communs numériques au niveau international
Cela soulève d’autres questions : quels modèles de tarification trouver pour assurer la soutenabilité financière des communs ? Quelles données ouvrir, et quelles données restreindre, du fait par exemple des risques de cybersécurité que cela crée à l’ère de l’IA ? Quel arbitrage entre protection des données médicales comme nous la pratiquons en Europe, et ouverture pour favoriser la recherche médicale ?
L’Etat a également un rôle à jouer, à travers les données qu’il produit. La vie économique française est irriguée de données de l’État : l’Insee, Météo France, les données liées à l’aménagement public, etc. La publication de données publiques crée une valeur immense, bien que parfois difficile à commercialiser. Cette valeur revient aussi à l’Etat, dont les administrations se simplifient et coopèrent davantage.
Proposition : Mobiliser les moyens de l’État et les données publiques au service de la protection et du développement des communs numériques.
L’irruption de l’intelligence artificielle constitue-t-elle un défi pour cette stratégie des communs ?
L’IA représente un trouble nouveau pour les communs. C'est tout d'abord dû au « scraping » sans limite des données. A la Fondation Inria, on héberge Software Heritage, qui référence 28 milliards de fichiers informatiques retraçant l’histoire de plus de 400 millions de logiciels. Désormais, quatre fois par jour, nous sommes siphonnés, avec un coût énorme en bande passante et en dénis de service pour nos utilisateurs.
Ensuite, l’IA peut renforcer le phénomène de capture. Je peux siphonner un logiciel libre très performant, le faire re-coder par une IA, le faire breveter, et mettre un million de dollars de pub pour faire croire que c’est moi qui l’ai inventé. Cela a un coût pour la société, qui se retrouve à payer pour un outil initialement gratuit.
Enfin, tout cela n’est pas soutenable d’un point de vue énergétique : les acteurs de l’IA utilisent les données de manière particulièrement dispendieuse. L'augmentation de la taille des modèles est la réponse à tout, alors que cela engendre un coût environnemental important. Les chercheurs en Chine, en Inde, en Afrique, ou dans l’équipe de Yann LeCun à Meta montrent que des modèles frugaux sont possibles.
Comment organiser la gestion des données au niveau international, alors qu’augmente la compétition entre États ?
Deux idées me viennent. D’abord, je pense qu’on est mûrs pour créer un socle minimum international de valeurs sur les données. C’est ce que les Japonais ont initié avec le « Free Flow of Data with Trust ». Face au blocage entre les Américains soutenant une circulation totale des données et les Européens défendant le RGPD, les Japonais ont lancé le débat sur ce que pourrait être une circulation libre, mais assortie de conditions de « confiance ». C'est en débat, mais un dénominateur commun doit exister.
La deuxième solution est l’interopérabilité des normes. Ainsi, Internet n’est pas un réseau mondial, c’est un réseau de réseaux interopérables. Plutôt que chercher la norme unique, on pourrait travailler à relier différents systèmes nationaux, qui seraient libres de répondre chacun aux préférences collectives de leur pays.
Cependant, après sept ans comme ambassadeur pour le numérique, je constate qu’il n’y a pas de vraie gouvernance du numérique. Pouvez-vous me citer un seul texte qui a dévié la trajectoire d’OpenAI ? Le patron de la « CNIL » californienne, Ashkan Soltani, avait tenté il y a quelques années de faire émerger une loi sur les modèles d’IA. Google lui avait dit directement : « Ne vous fatiguez pas, on obtiendra un véto ». Deux ans plus tard, c’est ce qui s’est passé. Il a démissionné.
Qu’est-ce qui rendrait à vos yeux une négociation diplomatique plus productive ?
Le sujet de la donnée est trop vaste. Le progrès se fait sur des axes plus précis. Sur l’IA, une discussion commence à se durcir sur les risques existentiels, parce que c'est dans l'intérêt de tous. Des principes de bon sens émergent : par exemple, pas d’IA pouvant se modifier et se répliquer seule.
De plus, le numérique est un sujet par essence technique. Les diplomates croient à la régulation par le droit, alors que le numérique se construit par l'infrastructure, le code. On protégerait nos communs de manière plus efficace en façonnant nos infrastructures pour y répondre. Par exemple, on pourrait ouvrir l'accès aux données, mais y ajouter un outil de traçabilité, pour savoir qui les utilise et comment. Ou alors la réversibilité : un accès libre aux données, mais limité dans le temps.
Proposition : Construire des infrastructures d’échange de données durables, intégrant traçabilité et réversibilité, au-delà du seul cadre juridique
Enfin, ce qui manque, c’est un système de gouvernance internationale. Lorsque Robert Schuman organise le libre-échange sur le charbon et l’acier en Europe, il sait qu’il doit bâtir en parallèle des institutions de régulation de ce marché. Ce sont ces institutions internationales qui manquent pour la donnée : pourquoi ne pas imaginer un jour un mandat de poursuite international pour l’utilisation illégale de données ?
De quels atouts l’Europe dispose-t-elle pour imposer une gouvernance des données face à la puissance des Big Tech ?
Le rapport de force contre les grands du numérique est difficile. Cependant, il faut se rappeler que jusqu’à l’apparition de Tesla, la Silicon Valley n’avait pris le contrôle d’un seul business, la publicité.
Or une multitude de domaines restent inexploités ! Les géants du numérique scrutent nos comportements, mais ne cherchent pas les données sur l’industrie, la chimie, l’état des sols. Utiliser les données pour modéliser des usines économes, personne ne le fait. L’agriculture, la santé, là aussi, on sent que nous pourrions être présents, et établir un nouveau leadership.
Proposition : Renforcer le partage de données issues de l'économie réelle pour développer de nouveaux outils numériques européens.
L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.