Jean-Marc Fenet est un haut fonctionnaire et diplomate économique. Énarque et agrégé d'économie, il a notamment été directeur général des impôts avant d'exercer comme ministre-conseiller dans les ambassades de France en Pologne, en Inde puis en Chine, où il dirigeait les services économiques et financiers. Il enseigne aujourd'hui la géoéconomie à l'ESSEC et dirige le programme exécutif « Géopolitique & Business : risques, stratégie et leadership ». Dans cet article, il décrit un monde dans lequel les outils de coercition économique sont devenus des armes à part entière, que la Chine comme les États-Unis n'hésitent plus à brandir. Face à ce constat, il prescrit une réponse européenne sur trois fronts : rouvrir les capacités d'extraction de matériaux critiques pour réduire les dépendances, développer des moyens de paiement souverains (euro numérique, (-), système de paiement Wero …) face à « l’arme nucléaire financière » américaine, et renforcer la cohésion collective des Vingt-Sept pour résister aux stratégies de division par les intérêts nationaux.
Au regard de votre expérience à l'étranger, notamment en Chine et en Inde, comment analysez-vous le passage d'un ordre mondial fondé sur l'efficience multilatérale à un ordre dominé par la puissance brute et la contrainte ? Ce basculement vous semble-t-il irréversible ?
Je suis toujours un peu tiraillé. Mon fond optimiste me laisse quand même à penser que c’est assez fortement lié à l’arrivée des deux administrations de Trump, et que tout ça normalement n’est pas gravé pour l’éternité. On pourrait peut-être avoir quand même un retour à des administrations qui respectent un petit peu plus le multilatéral, les règles et les accords.
En même temps, je vois bien qu’il y a quand même un mouvement de fond et que l’on ne reviendra pas à l’ordre ex ante. Dans le domaine des relations commerciales internationales, par exemple, la désactivation de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui est aujourd’hui complètement paralysée, a été antérieure à Trump. C’est la période Obama qui, en refusant systématiquement de nommer des conseillers pour l’instance d’appel, a neutralisé l'organisation. La période Biden n’a rien démonté du niveau des droits de douane qui avaient augmenté lors du premier mandat Trump - je pense qu’il y a des paliers qui ont été franchis et que probablement on ne reviendra pas en arrière.
L’ordre policé qu’on a connu dans les années 50, 60 ou 70 me semble désormais assez difficile à retrouver. La prééminence du rapport de force - « tel pays, combien de divisions ? » - a durablement fait son chemin dans les esprits.
Il sera compliqué, même avec une administration américaine un peu plus raisonnable, de revenir complètement en arrière. Je pense quand même que l’on pourrait revenir vers un ordre un peu plus normé, mais qui ne sera de toute façon pas l’ordre antérieur.
Dans vos travaux, vous suggérez que nous sommes entrés dans une ère de « post-modernisation » où les interdépendances ne sont plus des moteurs de croissance, mais des points de pression. Comment la sécurité économique globale peut-elle être assurée dans un système où chaque lien commercial est devenu une vulnérabilité potentielle ?
C’est un point effectivement compliqué et de perturbation majeure. Le commerce international n’est pas en train de s’effondrer, il est plutôt en train de se restructurer à travers par exemple le friend-shoring ou le near-shoring (je commerce avec mes voisins ou avec des pays dont je partage un minimum de valeurs) L’époque où l’on pouvait utiliser le vaste monde comme un terrain de jeu s’éloigne chaque jour davantage. Le modèle Apple, qui assemble des composants venant de très nombreux pays différents transitant sur toutes les mers du monde, est remis en cause par le raccourcissement des chaînes de valeur.
Ce mouvement s'explique par la multiplication des points de rupture. Je l’ai vécu en Chine avec le Covid : la fermeture des ports de Shanghai ou de Ningbo bloquait tout le commerce international. Cette fermeture n’était pas liée à un chantage politique, mais à une simple rupture logistique liée à la gestion par la Chine des cas Covid. On s’apercevait trois semaines plus tard en Europe qu’on prenait deux mois de retard pour une voiture ou un réfrigérateur parce que le microprocesseur idoine n'était pas arrivé. Aujourd’hui, les États-Unis, suivis par d'autres, globalisent l’ensemble des enjeux : si vous n’êtes pas d’accord sur un point économique ou commercial, on passe directement au stratégique avec la menace par exemple de retirer des troupes de l’OTAN. Cette globalisation, dans une logique de pouvoir fort, prend les entreprises en sandwich entre des politiques nationales et des normes contradictoires.
Cette nationalisation des politiques et des normes rend très compliqué d’exercer une activité dans différents pays pour une entreprise. En Chine, de nouvelles législations sur les données ou les nouvelles sanctions menacent les entreprises et même leurs dirigeants personnellement qui appliqueraient des normes européennes (comme les normes ESG). La tentation pour ces entreprises est désormais de diminuer le plus possible les points de friction qui existent entre ces blocs, ce qui aura inévitablement un impact durable sur le volume et l’orientation du commerce international.
Concernant le « Make in China », vous observez une tendance à la localisation qui ne touche plus seulement la production, mais aussi la R&D. Pour les entreprises étrangères, n’y a-t-il pas un risque d’être évincées du marché chinois par ces nouvelles règles ?
Il n’y a pas d’imposition formelle de localiser sa production en Chine, mais il existe des règles non écrites : dans les faits, pour avoir une chance de gagner un marché public en Chine, ne pas produire sur le territoire devient progressivement rédhibitoire. Dans des secteurs comme le matériel médical ou la sous-traitance nucléaire, les fabricants étrangers prévoyant de fournir par importation sans fabriquer sur le territoire n’auront pas le marché. Contrairement à l’Inde où le « Make in India » est une politique complètement assumée avec des seuils précis, en Chine cette exigence n'est pas explicitement affichée, mais elle est bien réelle.
Le modèle chinois de développement d’un secteur tient davantage du darwinisme que du schumpétérisme : on laisse chacun se lancer mais ce sont les plus forts qui survivent. Il y a quelques années, près de 130 entreprises chinoises se sont lancées dans la fabrication de véhicules électriques. Au bout du compte, il en restera dix ou quinze, car elles se livrent une guerre technologique et une guerre des prix féroce sur le sol chinois. Ce serait une erreur de tout ramener aux subventions, pompage de savoir-faire ou sous-évaluation du yuan; le succès est aussi le fruit d'un effort gigantesque en R&D et en formation technique, avec trois millions d’ingénieurs formés chaque année.
Aujourd’hui, sur les 44 technologies de rupture identifiées mondialement par des centres de recherche, la Chine est en tête sur 36 ou 37 d'entre elles. Quand Volkswagen établit son centre mondial de R&D à Hefei ou quand Sanofi s'installe à Suzhou, ce n’est pas pour faire plaisir aux Chinois, c’est parce que c’est là que se trouve le cœur palpitant de la technologie. En se rapprochant de ce centre, ces entreprises tentent de rattraper le train qui est parti un peu avant. Sur la batterie et le véhicule électrique, la technologie est désormais chinoise et ils ont deux ou trois générations d'avance, réfléchissant déjà à la batterie solide ou au moteur à hydrogène.
Comment expliquez-vous l’inertie des entreprises européennes face aux risques géopolitiques croissants ? Pourquoi 86 % d'entre elles maintiennent leurs investissements en Chine malgré la politisation flagrante de l'économie que vous décrivez ?
Je crois qu’il y a plusieurs raisons. D’abord, il y a ce qu’on pourrait appeler une espèce d’effet de sidération. Lorsqu'on interroge les entreprises sur la prise de mesures en interne pour analyser la géopolitique, une immense majorité répond : « on a conscience de ça, mais pour l’instant on n’a rien fait ». Il existe une forme d'inertie, parfois au-delà du raisonnable.
Deuxième chose, il faut faire la part pour les entreprises étrangères de celles qui se sont installées pour le marché intérieur du pays ; c’est le concept du « China for China ». On s’installe en Chine parce que c’est le marché chinois qui intéresse. Certaines entreprises y sont parfois à la limite du raisonnable : quand vous avez plus de 35 % de votre chiffre d’affaires mondial dans un seul pays, c’est quand même extrêmement dangereux.
Cette fragilité est accentuée par la politisation de l’économie, de retour en Chine depuis une dizaine d’années. Vous êtes sujet, dans votre activité économique, du bon état ou pas de la relation politique qui existe avec votre pays d’origine (auquel vous êtes rapidement ramené même pour des entreprises très transnationales). Si vous êtes au mauvais endroit au mauvais moment, le risque d’être la victime de la dégradation de la relation politique existe, comme on l’a vu il y a quelques années avec les entreprises canadiennes ou australiennes, avec Carrefour boycotté en 2008 ou aujourd’hui avec les entreprises japonaises en Chine.
Dans ce contexte, on constate des inflexions avec la stratégie du « China plus One ». On ne désinvestit pas du pays, mais le milliard d’euros supplémentaire que l’on aurait injecté sans problème en Chine il y a 15 ans sera plutôt investi ailleurs aujourd’hui : les candidats ne manquent pas, Inde, Vietnam, Mexique ou bien Maroc.
Il faut bien noter qu'aujourd'hui, que la Chine est probablement le seul pays au monde qui mène réellement une politique de découplage. Le maître-mot est la « self-reliance », l’autosuffisance en matière de ressources. Elle fait en sorte d’être indispensable à chacun dans le monde, tout en prenant soin de ne jamais dépendre de personne, (cf ses efforts de diversification dans ses deux grandes dépendances, alimentation et énergie, même vis-à-vis du « grand ami » russe). La limite bien entendu reste sa dépendance aux marchés extérieurs dans un modèle largement tiré par l’exportation.
Redoutez-vous l'ouverture d'un véritable front monétaire, marqué par l'érosion du dollar et l'émergence d'alternatives ?
À l’heure actuelle, il n’y a pas vraiment d’alternative au dollar et on ne sent pas la montée d’une alternative très forte. Le yuan est une monnaie de transaction de plus en plus dans les échanges bilatéraux de la Chine, mais elle n’est utilisée que dans 8 % des échanges mondiaux. Surtout, la Chine n’a pas du tout envie que le yuan devienne une monnaie de réserve, car cela voudrait dire ouvrir son compte de capital et laisser sortir les capitaux. Compte tenu de la déflation et de l’écart de taux d’intérêt, il y aurait une fuite de capitaux gigantesque. La Banque centrale chinoise bloque et verrouille le compte du capital car elle n'a aucune aspiration à perdre sa souveraineté.
Le meilleur ennemi du dollar, d’une certaine façon, ce sont les États-Unis eux-mêmes. Ils vont faire face dans les prochaines années à un mur d’endettement absolument colossal de plus 35 000 milliards de dollars. Si on ajoute à cela la remise en cause de l’indépendance de la Fed (Réserve Fédérale des États-Unis), les investisseurs vont peut-être avoir moins confiance. Cependant, je ne crois pas à un mouvement général de vente des titres du Trésor américain, car si c’est un mouvement massif, on se tire une balle dans le pied en dévalorisant tous les avoirs restants. Je ne sens pas de bouleversement majeur car les forces de rappel de chaque côté sont puissantes.
Quelle position peut prendre l’euro face à un dollar qui pourrait s'éroder ? Comment l'euro se situe-t-il dans ce contexte de tensions monétaires ?
Je pense que l’euro aurait tout à perdre à ce que le dollar dégringole et fasse de la dévaluation compétitive. À l’évidence, cela ajouterait au problème européen de compétitivité et renchérirait notamment le paiement des hydrocarbures. L’euro ne devrait pas monter très fort dans la période à venir. Personne en Europe n’a intérêt à une appréciation de l’euro qui serait trop forte. De même, je pense qu’aux États-Unis, il y aura des forces de rappel vis-à-vis d’une dévaluation du dollar qui serait trop marquée, malgré ce que pourrait en penser le président Trump lui-même. Il risque d’avoir des surprises avec le nouveau président de la Fed qui sera sans doute moins docile qu’il ne l’escompte, notamment avec le conseil des gouverneurs de la Banque centrale qui va continuer à siéger.
Il y a néanmoins des mouvements de fond. En l’espace de 6 ou 8 ans, les Chinois ont réduit à peu près d’un tiers leur détention de bons du Trésor américain (T-Bonds) dans leurs réserves. Ce sont désormais les Japonais et les Européens, notamment les Britanniques, qui ont pris le relais en tant que principaux détenteurs étrangers.
Quel rôle l'euro numérique peut-il jouer pour protéger l'Europe contre l'extraterritorialité juridique américaine ?
Les initiatives européennes sont trop lentes dans ce domaine. Pourtant, les menaces américaines ne sont pas nouvelles. Déjà au moment du JCPOA, quand les États-Unis ont déchiré l’accord avec l’Iran, ils avaient prévenu que Visa ou Mastercard ne pourraient plus honorer leurs relations avec les banques européennes qui continueraient à commercer avec ce pays. Quand d’un seul coup on vous coupe l’accès à tous les systèmes de paiement internationaux, qui sont de fait aujourd’hui des institutions américaines, c’est une « attaque « nucléaire » financière ». Cette espèce d’épée de Damoclès au-dessus de nos têtes, il faut absolument s’en débarrasser, ou en tout cas la relever.
Pour l’Europe, l’euro numérique me paraît complètement indispensable. Même si cela progresse, je comprends que c’est bien lent et prévu au mieux pour 2029/2030. Je comprends aussi que les banques font de la résistance, parce qu’évidemment, elles craignent une baisse de leurs dépôts.
Il faut vraiment qu’on se sorte de ce piège et que les travaux en cours sur l’euro numérique progressent. J’espère qu’on ne se retrouvera pas, d’ici 2029 et la diffusion de ce dispositif, devant l’activation de cette menace nucléaire américaine qui est toujours en attente au-dessus de nos têtes. S’ils devaient l’activer, à proprement parler, ce serait une catastrophe pour les échanges mondiaux, parce qu’il n’y a plus rien qui fonctionnerait. Le plus tôt sera donc le mieux.
Au-delà de l’euro numérique, d’autres moyens de paiement pourraient émerger, notamment des stablecoins adossés à des actifs en euros et émis par des institutions européennes. Plusieurs acteurs financiers européens se sont d’ailleurs regroupés afin de développer un stablecoin européen, dans le but d’offrir une alternative aux stablecoins indexés sur le dollar, qui représentent aujourd’hui près de 99 % des stablecoins en circulation. Parallèlement, des solutions de paiement mobile pilotées par les banques européennes se développent également, à l’image du système Wero.
Comment l’Inde se positionne-t-elle aujourd'hui, d’un côté face à l’agressivité commerciale américaine et de l’autre par rapport à ses relations avec la Chine ? Sa stratégie de « multi-alignement » est-elle tenable ?
L’Inde a été « groggy » parce qu’elle n’a pas anticipé la rapidité et la radicalité de l’offensive américaine à son endroit. Le PM Modi pensait avoir une proximité idéologique avec les Républicains et une bonne relation avec Trump, mais il subit d’un coup une hausse de 50 % de droits de douane et des restrictions sévères sur les visas H1B. C’est une mesure ciblée sur les ingénieurs indiens, car c’est le modèle d’affaires des grandes sociétés informatiques comme Infosys ou Wipro d’envoyer des ingénieurs aux États-Unis accompagner le déploiement des projets. De plus, Modi n’a pas vu venir l'espèce de « bromance » entre Trump et le général Mounir, chef de l’armée pakistanaise et véritable patron du pays, reçu à plusieurs reprises à la Maison Blanche.
Sur le plan régional, l’Inde traverse une mauvaise passe. Elle est isolée au sein des BRICS à cause de sa proximité technologique et économique avec Israël. Par ailleurs, les quelques jours de guerre avec le Pakistan du printemps dernier ont été sans doute une victoire sur le terrain pour l’Inde, mais une défaite au plan de la communication. Les Chinois se sont engouffrés dans la brèche en vantant la qualité des avions vendus aux pakistanais, qui auraient abattu un ou plusieurs jets indiens, - l’Inde se refusant à communiquer en retour sur ce point. La Chine a ensuite essayé – en vain à ce stade - de capitaliser sur cet imbroglio de communication, notamment face au Rafale en Indonésie.
Concernant la relation Inde Chine, il y a un dégel en cours, mais à mon sens plus économique et opportuniste que de fond. Je pense que l’Inde achète du temps car l’écart de puissance économique et militaire est tel que qu’un conflit chaud avec Pékin serait à son détriment à l’heure actuelle.
Tout cela conforte les Indiens dans leur politique de multi-alignement : l’idée qu’on ne peut pas vraiment faire confiance aux États-Unis. Ils ont vu également leurs autres partenaires du Quad Australie et Japon bien silencieux durant les affrontements contre le Pakistan. Dans ce contexte,
le nombre des « all weather friends » fiables reste limité à leurs yeux, la Russie – malgré de nombreux signes contraires, mais qu’ils ne veulent pas laisser seule en face à face avec la Chine – ou la France qui s’est abstenue de condamner l’Inde lors de ses essais nucléaires dans les années 90. Le problème du multi-alignement, c’est que si vous êtes proche de tout le monde, tout en n’étant vraiment l’ami de personne. L’Inde désormais se cherche des alliés, en Europe ou dans le Golfe, et le PM Modi multiplie les déplacements entre Israel (à la veille du conflit contre l’Iran), les Emirats ou la tournée européenne récemment entreprise.
Quelle est la carte à jouer de la France dans la disposition actuelle pour éviter d'être prise dans l'étau entre les deux géants et quelle légitimité possède-t-elle dans la zone Indo-Pacifique ?
Le premier ministre canadien a promu à Davos l’alliance des puissances moyennes. L’objectif est effectivement de ne pas se faire prendre dans l’étau entre les États-Unis et la Chine et la carte indienne fait partie des options. Je pense que la France est plutôt bien placée parce qu’elle bénéficie d’une très bonne image en Inde. La France développe aussi sa relation avec l’Indonésie et d’autres pays d’Asie du Sud Est, que le Président de la République a visités il y a quelques mois.
Par rapport aux autres pays européens, la France peut se revendiquer nation de Indo-Pacifique avec ses territoires et ses deux millions de nationaux qui habitent dans cette région. C'est une légitimité que les Allemands par exemple ne peuvent pas revendiquer, et qu’il faut cultiver pour sortir de cet étau stratégique et chercher de nouveaux marchés, car le marché chinois est désormais très difficile d’accès et le marché américain se ferme aussi.
Pour autant, la France ne peut faire face toute seule à la coercition économique. Au niveau de l’Union européenne, il faut essayer de sortir le plus possible des dépendances et de rouvrir ici ou là des mines de matériaux critiques. Tant qu'on ne sera pas à nouveau un acteur majeur sur les technologies de pointe, on restera dépendant des mesures des uns et des autres en spectateur. La grande question dans notre état de division est de savoir quelles mesures offensive nous européens serons capables de prendre, et quel sera notre degré de résistance commune aux inévitables mesures de rétorsion ciblées qui s’en suivront – les premières piqures chinoises sur le cognac ou le porc ont ouvert la voie, la mise en œuvre de restrictions ou d’un contrôle extraterritorial sur les terres rares raffinées chinoises seront un vrai stress test de notre unité européenne …
Face à l’utilisation d'outils de coercition économique de plus en plus importants, que ce soit par les États-Unis ou la Chine, quelles sont les solutions que la France et l’Union européenne pourraient mettre en avant pour contrer ce contexte ?
La France toute seule, je ne vois pas trop ce qu'elle peut faire. Au niveau de l’Union européenne, l'enjeu est d'essayer de sortir le plus possible des dépendances, même si l'on s'y prend vraiment très tard et que tout cela prend du temps. Il nous faut réouvrir ici ou là les mines de matériaux critiques que nous avions fermées parce qu'elles étaient jugées sales ou polluantes. Cela commence déjà en Europe du Nord ou centrale.
Proposition : Réduire les dépendances en matériaux critiques en rouvrant des mines européennes, ce qui suppose d'accélérer les procédures administratives et de donner la priorité les pays d'Europe centrale où les délais sont plus courts.
Sur les technologies de pointe, tant qu’on ne sera pas un acteur majeur, on restera dépendant des mesures des uns et des autres. Nous avons vu les États-Unis contraindre la société néerlandaise ASML pour lui interdire d’exporter ses matériels de lithogravure vers la Chine. Tant qu’on ne sera pas autosuffisants, nous resterons sujets à des chantages, comme sur les aimants. Lors du dernier dialogue franco-chinois, le vrai sujet de pression n'était pas le cognac, mais les « aimants » chinois dont nous dépendons largement. Si la Chine ralentit ces exportations ou les soumet à contrôle export strict, c'est au moins à court terme l'ensemble de nos chaînes industrielles qui risque de souffrir.
Proposition : Atteindre l'autonomie technologique dans les secteurs de pointe en investissant massivement dans des champions européens capables de rivaliser, pour ne plus exposer nos chaînes industrielles aux décisions unilatérales étrangères.
Pour l’Europe, l’euro numérique me paraît également indispensable pour se sortir du piège de l’extraterritorialité juridique américaine. C’est un véritable dispositif anti-coercition face au « nucléaire financier » des États-Unis. S’ils devaient activer la menace de couper l’accès aux systèmes de paiement internationaux comme Visa ou Mastercard, ce serait une catastrophe pour les échanges mondiaux et l’anarchie complète. Il faut absolument relever cette épée de Damoclès qui est toujours en attente au-dessus de nos têtes.
Proposition : Déployer l'euro numérique comme priorité politique de premier rang, en le dotant d'une infrastructure de paiement souveraine qui affranchisse l'Europe de l'extraterritorialité américaine et du risque de coupure des systèmes de paiement internationaux.
Enfin, la grande question dans notre état de division est de savoir quelles mesures de rétorsion on est capable de subir. Les puissances étrangères savent parfaitement cibler les secteurs qui font mal, comme le cognac ou le porc breton, pour mettre la pression sur nos politiques nationales. Tant qu’on est une assemblée de 27 avec des intérêts divergents - entre ceux qui protègent l'automobile et ceux qui veulent décarboner rapidement avec des produits chinois bon marché - concilier nos positions sera plus difficile qu’entre le Sichuan et le Guangdong.
Proposition : Renforcer la cohésion des Vingt-Sept en instaurant une solidarité collective face aux mesures de rétorsion, en partageant leur coût entre États membres plutôt que de laisser les puissances étrangères exploiter nos divisions.
L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.