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« Le cryptomercantilisme est un outil central de la politique impérialiste américaine » souligne Éric MONNET

Entretien intégré à la partie « Ruptures technologiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

19 juillet 2026

Économiste, directeur d’études à l’EHESS et professeur à l’École d’économie de Paris, Éric Monnet est un expert des questions monétaires, bancaires et financières. Ses travaux portent sur l’histoire des banques centrales, les politiques monétaires et les transformations du capitalisme contemporain. Dans cet entretien, il analyse l’essor des stablecoins adossés au dollar comme un instrument de projection de la puissance américaine. Face à ce risque de dollarisation numérique, il plaide pour réaffirmer la monnaie comme un bien public, relevant de la souveraineté démocratique plutôt que d’intérêts privés. Il appelle l’Europe à préserver sa réglementation des émetteurs d’actifs numériques, à accélérer la mise en place d’un euro numérique de gros comme de détail émis par la banque centrale, tout en favorisant l’émergence de stablecoins libellés en euro.

A ce jour, quels sont les enjeux relatifs aux cryptoactifs à l’international et particulièrement en Europe ?

Aujourd’hui, en zone euro, les stablecoins sont principalement cantonnés à la prise de bénéfices sur les plus-values liées aux cryptoactifs. Ils servent aussi d’intermédiaire pour convertir des cryptoactifs en monnaie classique dite fiat. Ils n’ont pas d’autre avantage face à l’euro. Les stablecoins peuvent être utiles dans des pays qui connaissent une forte inflation. Ils permettent en quelque sorte une dollarisation numérique.

L’utilisation des stablecoins adossés au dollar permet donc à une population d’échanger dans une devise plus stable que leur monnaie locale. Un autre cas d’usage est le transfert d’argent à l’international, notamment pour les diasporas.

Enfin, les stablecoins sont utiles pour les individus qui n’ont pas accès au système bancaire. Pour ces deux derniers points, les États-Unis ont un double avantage. L’essor des stablecoins adossés au dollar est facilité par la puissance numérique américaine avec les nombreuses applications, de communications et réseaux sociaux, de paiement ou des marketplaces.

Quel objectif souhaitent atteindre les États-Unis en promouvant les stablecoins adossés au dollar ?

En promouvant la diffusion de stablecoins adossés au dollar, les États-Unis poursuivent une stratégie de « cryptomercantilisme ». Cette stratégie cherche à trouver de nouveaux canaux de financement de la dette américaine malgré la dépréciation du dollar.

Les stablecoins lient directement leurs détenteurs à des actifs américains et en particulier à la dette américaine. En effet, pour garantir la parité entre un stablecoin et un dollar, son émetteur (comme Tether ou Circle) doit justifier la possession d’un équivalent dollar. Il est alors plus intéressant pour ces plateformes de détenir des bons du trésor, rémunérateurs, que des liquidités.

La promotion des stablecoins et les géants américains de la technologie (notamment les GAFAM) se renforcent mutuellement par le développement des paiements en ligne. Le Genius Act apporte un cadre réglementaire promouvant la double approche innovation privée et hégémonie du dollar, en plus de la promotion des stablecoins dans les entreprises et à l’international. Le Clarity Act, une proposition de réglementation complémentaire, a vocation à permettre la rémunération directe des stablecoins, ce qui favoriserait leur adoption. De même, leur catégorisation en biens (régulés par la CFTC) plutôt qu’en actifs financiers (régulés par la SEC) allègerait leurs contrôles.

Quels risques sont inhérents à cette stratégie ?

Le risque est la dépossession de sa souveraineté monétaire pour de nombreux pays. Leurs politiques économiques et monétaires auraient moins d’effets du fait de la marginalisation des devises locales, éléments clés de la souveraineté d’un État.

Face à ce risque, la stabilité des prix dans une économie est une vulnérabilité à considérer. Une forte instabilité monétaire conduit les populations à remplacer la monnaie nationale par une monnaie réputée plus stable.

Les stablecoins adossés au dollar permettraient une accélération de la dollarisation des économies, notamment par l’usage de paiements par applications de messagerie. La faible bancarisation des populations peut accélérer cette adoption.

De manière générale, quels sont les risques liés cryptoactifs ?

Les cryptoactifs portent principalement un risque sur la stabilité financière internationale. Malgré une relativement faible capitalisation, l’impact de la volatilité ou de la solvabilité du marché des cryptoactifs peut être amplifié par son intégration dans des fonds ou des produits de la finance dite traditionnelle. A ce jour, d’un point de vue purement financier, le risque d’une crise systémique causée par un krach des cryptoactifs semble modéré. Des produits d’épargne long terme se développent mais ils demeurent encore dans le domaine du boursicotage plutôt que d’un instrument adopté massivement.

Les stablecoins n’ont théoriquement pas de risques liés à leur valeur mais plutôt des risques de convertibilité. Tether, le premier stablecoin en prenant en compte sa valorisation, n’est pas régulé. Un exemple de ce risque s’est matérialisé pour les porteurs du stablecoin Terra (UST). Son sous-jacent par algorithme, Luna, a entraîné Terra dans sa chute. Les risques concernent aussi les banques commerciales qui voient leur modèle économique menacé au profit du « narrow banking » où les frais bancaires sont la principale source de revenu. En effet, si leurs clients réorientent leurs dépôts vers des stablecoins rémunérateurs, leur capacité à accorder des prêts se contracte.

Comment une puissance publique peut limiter l’impact des développements des cryptoactifs auprès de sa population ?

La puissance publique peut limiter les risques liés aux crypoactifs de deux manières.

La première est par la réglementation et les contrôles. La seconde manière de lutter contre les cryptoactifs portant atteinte à la souverainté d’un État est l’innovation liée aux intérêts publics. Le système Pix illustre très bien cette stratégie. En garantissant un service public monétaire universel et gratuit, géré par sa banque centrale, le Brésil a naturellement affirmé sa souveraineté par l’attractivité de sa solution. Cette offre a supplanté, au niveau national, celle d’opérateurs privés pour les paiements et transferts de capitaux en ligne.

Quel est le positionnement de l'Europe face à la mutation des systèmes monétaires internationaux ?

Les risques monétaires pour l’euro sont principalement liés à une érosion de son rôle international. Son rôle de monnaie de la zone euro n’est pas remis en cause à ce stade.

En effet, avec sa directive MiCAR, l’Union européenne a été pionnière dans la protection des investisseurs et des marchés financiers. De plus, l’inflation y est maîtrisée, ce qui limite l’intérêt à utiliser les stablecoins pour lutter contre la perte de valeur de la monnaie locale.

Un risque est cependant à prendre en compte. Il s’agit du rôle de l’euro à l’international. L’euro peut perdre de sa puissance au niveau international, ce qui affecterait un levier stratégique de l’Union européenne. interbancaires, notamment à l’international.

L’euro numérique, en cours de conception, renforcera les améliorations connues sur les transferts de fonds retail, en plus d’améliorer l’expérience de paiement des particuliers. Les innovations donnant lieu aux virements interbancaires instantanés en sont un parfait exemple. Cette Monnaie Numérique de Banque Centrale (MNBC) aura vocation à compléter le rôle de l’argent fiduciaire en conciliant relativement son anonymat tout en prévenant du blanchiment.

Au niveau international, la synchronisation des banques centrales est essentielle pour la portée des MNBC. En effet, elles devront s’accorder sur les taux de change, d’autant plus s’ils sont flottants.

Une autre voie défensive est le développement et la promotion des stablecoins adossés à l’euro. Si l’usage des stablecoins se développe, le rayonnement de l’euro sera préservé de la même manière que le dollar est promu. Bien que les stablecoins reposent, comme les MNBC, sur un système d’émission centralisé, leur finalité diffère. Quand les stablecoins permettent des solutions innovantes, le plus souvent liées à la finance décentralisée (DeFi), les MNBC garantissent directement la souveraineté d’une devise, sa valeur et son contrôle.

Surtout, il est difficile d’imaginer aujourd’hui un déploiement à grande échelle des stablecoins adossés à l’euro à l’international : la domination des stablecoins en dollar est telle, qu’il est difficile d’imaginer un retournement. Leur domination serait encore plus renforcée si les grandes entreprises technologiques américaines (Google, Amazon, Meta, etc.) se mettaient à émettre leur propre stablecoin. Il est également probable que les grands partenaires économiques de l’Europe développent leur propre monnaie numérique pour contrer l’usage domestique de stablecoins. Compter sur les stablecoins pour internationaliser le rôle de l’euro est sans doute aujourd’hui une illusion. L’Europe doit pour autant être active sur ces innovations.

Quels éléments extérieurs peuvent influer sur les ambitions de l’Union européenne ?

Si la politique mercantiliste des États-Unis aboutit, le rayonnement de l’Euro à l’international peut être menacé. Avec MiCAR, l’Union européenne a adopté un cadre normatif protecteur.

Malgré la protection des investisseurs, il reste possible que l’utilisation de stablecoins adossé au dollar se fasse au détriment de l’euro. Face au risque de dollarisation numérique et donc d’affaiblissement de la souveraineté monétaire, l’Eurosystème développe l’euro numérique en parallèle de solutions de paiements comme Wero ou EuroPA qui visent à concurrencer les acteurs américains du paiement privés.

Le risque est plus important à l'international. Nous pouvons déjà percevoir une utilisation de stablecoins pour des transactions locales ou internationales dans des zones où l’euro ou la parité euro sont historiquement majoritaires. Il s’agira donc de trouver le juste équilibre entre stablecoins adossés à l’euro, MNBC, tout en permettant l’évolution des banques et de leurs rôles. Le cadre international sera primordial, notamment pour permettre les échanges de devises numériques entre les différentes banques centrales.

L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.