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« L'Europe n'a pas à prendre parti entre les deux grands, elle a à prendre parti pour l'Europe » plaide le général Dominique TRINQUAND

Entretien intégré à la partie « Bouleversements géopolitiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

27 juillet 2026

Ancien chef de la mission militaire française auprès des Nations unies, le général Dominique Trinquand analyse le basculement de l’ordre mondial marqué par le retour de la guerre, la rivalité sino-américaine et l’accélération des recompositions économiques et technologiques. Dans ce contexte, il considère que l’Europe ne doit pas accepter une position d’alignement, ni sur les États-Unis ni sur la Chine, et doit « prendre parti pour l’Europe ». Cela implique de retrouver une capacité d’action autonome en matière industrielle, technologique et de défense, et de vouloir cette capacité. Le général Trinquand appelle une construction européenne fondée sur les États-nations, appelés à mieux coordonner leurs efforts. L’enjeu est autant stratégique que politique : préserver un espace de paix, renforcer la cohésion entre Européens et redonner un élan à un projet fondé sur leurs intérêts et leurs valeurs communes.

L’Europe se retrouve aujourd’hui particulièrement exposée aux crises géopolitiques, économiques, démographiques. Comment voyez-vous la place de l’Europe dans ce monde ? A quels défis prioritaires faisons-nous face ?

L’Europe redécouvre deux fondamentaux. Premièrement, la guerre est possible, comme le montrent l’Ukraine et le Golfe. Ensuite, l’Europe ne peut pas vivre sur un amas d’éléments de puissance sans les regrouper dans une capacité d’agir. Ces éléments sont indiscutables : nous représentons 450 millions d’habitants, la troisième économie au monde, et, en agrégeant les budgets de défense, la deuxième puissance militaire mondiale.

L’Europe s’est bâtie sur la paix, mais tout le monde ne pense pas comme elle. Nous sommes à un tournant majeur, où tout ce qui est arrivé depuis 1945 est battu en brèche. Un premier virage s'est produit avec la guerre en Irak, en 2003, qui avait amené de nombreux pays à dénoncer un « deux poids deux mesures » du système international. Celui-ci ne s’est pas réformé, et l’équilibre même du monde a continué de changer : le G7 représentait en 1970 plus de 60 % du PIB mondial, contre moins de 30 % aujourd’hui. Dans ces bouleversements, et face à une gouvernance mondiale à repenser, l’Europe doit trouver sa place, forte de ses acquis – sa population, son économie, son industrie de défense.

Une dynamique motrice des bouleversements géopolitiques et technologiques est aujourd’hui la rivalité sino-américaine. Comment contraint-elle la position européenne ?

La rivalité sino-américaine se manifeste à nous de plusieurs manières. Culturellement, nous sommes plus proches des Américains que des Chinois. C’est une évidence. Cependant, nous ne pouvons pas nous priver de la Chine.

Son essor, renouant avec sa position historique d’Empire du Milieu, l’amènera à jouer un rôle croissant dans les équilibres mondiaux. Face à cela, nous devons nous nourrir de notre relation existante : si la Chine a pu devenir en vingt-cinq ans une puissance économique, c’est parce que nous, Occidentaux, avons décidé de leur déléguer notre production. Il s’agit aujourd’hui de rééquilibrer cette relation. La ligne de crête à tenir entre les États-Unis et la Chine est ténue, mais la différence que nous avons avec les États-Unis est que nous pouvons parfaitement admettre que la Chine soit une grande puissance. Elle veut régner sur son étranger proche, a réussi à réintégrer Macao et Hong Kong, intégrera à terme Taïwan, et cela ne doit pas devenir un sujet de conflit.

La dernière visite de M. Trump en Chine, et le peu de concessions obtenues, a été révélateur je crois de ce nouveau rapport de force. Le bras de fer avec la Chine ne fonctionne pas. Les Américains seront obligés de composer avec la Chine, et réaliseront à terme que leurs meilleurs alliés sont quand même les Européens.

Si cette rivalité sino-américaine n’a pas vocation à empirer, la position européenne peut être facilitée en effet. Le projet de puissance européenne peut-il se dérouler dans un cas comme dans l’autre ?

Le projet européen doit se dérouler autrement qu’avec un choix de pour ou contre, c’est un impératif. Les États-Unis se réveillent tardivement et refusent d’accepter que la Chine les dépasse.

Or, c’est déjà le cas. Dans les technologies, la Chine va très vite, à des prix trois à quatre fois inférieurs ; il sera difficile pour les États-Unis de maintenir leur puissance.

A mon sens, la seule limite à la Chine sera interne : la chute démographique, considérable, et le totalitarisme de Xi Jinping, qui finira par conduire à un rééquilibrage au sein du Parti communiste.

Face à ça, l’Europe n’a pas à prendre parti, elle a à prendre parti pour l’Europe. Elle est assez maltraitée par les États-Unis pour ne pas s’aplatir en permanence devant leur position. Que Mme von der Leyen soit allée signer les accords de Turnberry, pardonnez-moi, c'est une honte !

L'investissement doit se faire en Europe. Nous devons progresser dans les secteurs technologiques, maximiser l’impact de nos chercheurs de pointe, tirer profit de l’énergie nucléaire. Il va falloir rapatrier le « hard power » : la capacité de produire des puces, des terres rares, autant de choses que l’on avait oubliées. Le dernier sommet « Choose France » montre bien les capacités qui vont se déployer en Europe, et que nous devons déployer pour être, nous aussi, un acteur de la révolution technologique en cours.

Proposition : Renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe par l’investissement dans l’innovation, l’industrie et les secteurs clés de souveraineté.

De nombreux responsables voient dans les exportations chinoises en Europe une menace pour nos économies. Jusqu’où pousser la coopération avec la Chine face à la protection de notre industrie ?

Nous avons laissé les Chinois prendre beaucoup d’avance. Prenez l’exemple des véhicules électriques : nous savions qu’il fallait passer à l’électrique, pour des raisons climatiques, mais ce sont les Chinois qui ont bâti la chaîne de valeur – batteries, terres rares, et in fine la production.

Pour compenser, on doit mettre des freins, le temps de développer nos propres outils. Mais les Européens ont compris que la solution passait aussi par la Chine - dans les batteries, les voitures, c’est d’elle que nous devons apprendre. Une société de systèmes d’IA me confiait récemment que la moitié de ses recrues aujourd’hui sont chinoises. Pourquoi ? Parce que c’est eux qui vont le plus vite, on ne peut pas s’en passer. Attention, ça ne veut pas dire ce qui se passe en Hongrie, où les usines chinoises sont implantées telles quelles. Je pense avant tout au transfert de technologie, comme l’association de Renault avec des ingénieurs chinois, qui permettra d’adopter leurs processus de fabrication tout en renforçant l’emploi en France. L’objectif est notre rattrapage industriel.

Proposition : Renforcer la compétitivité européenne grâce à l’acquisition de savoir-faire technologiques étrangers et à leur intégration dans l’industrie européenne.

Face à ces défis, sentez-vous chez les Européens une prise de conscience du tournant à prendre ?

Dans le domaine de l'économie, beaucoup a pu être fait – l'Europe a été fondée là-dessus. Dans la défense, en revanche, moins. Ayant été confiée traditionnellement à l’OTAN, la défense n’a pas été pensée véritablement par l’Union européenne, au moins jusqu’à la guerre en Ukraine. Or, l’Europe en a la capacité, nombre de ses sociétés industrielles de défense ont un potentiel considérable. Mais il n’y a pas de défense sans volonté régalienne, et là est la difficulté, ce n’est évidemment pas à une administration comme la Commission de piloter ça. La Commission existe pour soutenir les États membres, or ceux-ci n’ont pas aujourd’hui la capacité, ou la volonté, de piloter l’Europe. Vingt-sept États ont vingt-sept façons de penser, qui en plus évoluent au fil des élections.

Comme disait Kissinger : « L’Europe, quel numéro de téléphone ? » – la phrase reste d’actualité. D’un côté, une Commission qui veut prendre un leadership qui ne lui revient pas ; de l’autre, des pays incapables, pour l’instant, de proposer une alternative. On doit réinventer cette Europe puissante, et on en est loin.

Comment construire dès lors l’unité européenne nécessaire à ce sursaut ?

Nous devons mesurer la chance que nous avons d’être dans un espace de paix. L’Europe, ce sont des pays qui se sont massacrés pendant des siècles. Depuis 1945, et singulièrement depuis 1990, nous avons changé tout ça. Cependant, pour rester un espace de paix et survivre dans ce nouveau monde, les pays européens doivent se rassembler, et voir que davantage de choses les rassemblent qu’elles ne les séparent. On n’y est pas encore. L’Allemagne par exemple est dans une position extrêmement complexe : elle souhaite jouer un rôle de premier plan en Europe, tout en conservant la possibilité de jouer son rôle à soi. À rebours de son prédécesseur, le chancelier Merz réaffirme une préférence européenne face à la Chine, mais cherche en même temps à renforcer son lien avec les États-Unis.

C’est l’inconvénient de notre démocratie, on change de gouvernement tous les cinq ans, et les dynamiques européennes sont à chaque fois remises à plat. Qu’en sera-t-il en France en 2027 ? Bien malin qui peut le dire aujourd’hui. Cela montre en tout cas qu’on a tort de penser à une Europe fédérale. Les nations existent. Prenez la défense : l’Europe est aujourd’hui protégée non pas par une « armée européenne » mais par l’OTAN, une alliance d’États-nations. C’est cela qui doit servir d’exemple pour l’UE. Le problème est le leadership : si demain les Américains ne sont plus là, qui dirige ? Français, Allemands, Britanniques, Polonais ? Il faut inventer ce modèle. Peut-être une forme de confédération ? Je ne sais pas exactement.

Proposition : Concevoir un nouveau modèle de défense au niveau européen destiné à renforcer la coopération entre les États.

Comment voyez-vous notre rapport en France à cette question ? Comprenons-nous l’enjeu pour notre pays de l’Europe ?

L’enjeu européen pour la France est essentiel. D’abord, la France est l’une des grandes puissances européennes. Il y a l’Allemagne, et la France. Au-delà, après l’Italie, la Pologne, c’est incomparable. Les pays baltes, la Slovaquie, la République Tchèque sont des petits pays – ce n’est pas péjoratif. La France a la singularité en plus d’avoir la dissuasion nucléaire, la seule en Europe. Donc, elle a un rôle essentiel à mener. Cependant, elle a un problème majeur : son histoire, sa psychologie. Les Français doivent réapprendre l’humilité ; ils sont importants en Europe, mais c’est aux autres de le dire. Nous devons réapprendre aussi ce que veut dire l’Europe, en comprendre les enjeux. L’essentiel je crois n’est pas l’âge de la retraite, ni d’autres sujets récurrents des médias, mais la façon dont la France se projette dans le futur, le rôle qu’elle veut jouer en Europe. Nous vivons dans une société formidable, où sont garantis la liberté de parole, la démocratie, un système social développé, mais qu'il faut vouloir défendre.

Les citoyens doivent être consultés, prendre part au débat, s’informer. À tous ceux qui disent : « Il faut que tout change pour que rien ne change », je réponds : « Tout change parce que tout va changer ». C’est la fin de la mondialisation heureuse, la fin du citoyen consommateur. Ce sont des grosses questions à se poser, et je pense que la jeunesse y est prête.

Quelle raison d’être, dès lors, pour l’Europe ? Que doit-elle incarner pour ses citoyens et à l’international ?

Le rôle de l’Europe tient en deux choses. D’abord, améliorer le bien-être de ses citoyens ; c’est son devoir fondamental. Ensuite, agréger sur la scène mondiale toutes les visions nationales qui la composent, pour donner plus de poids à chacune. Mais l’Union n’a pas à exporter ce qu’elle est, la démocratie européenne lui est propre et repose sur des siècles d’évolution. L’Europe doit exister pour elle-même. Le Chinois, l’Indien, ne veulent pas être comme les Européens, c’est leur choix. Il faut défendre ce que l’on est. Un exemple qui m'a beaucoup frappé : j'étais récemment au pèlerinage militaire international de Lourdes. Quarante pays, dix-neuf mille pèlerins, et à part les Américains et trois pays africains, c'était l'Europe. Je me suis dit : « Bon sang, on a quelque chose en commun qui vient de notre histoire. » On a voulu ne pas inscrire les racines chrétiennes dans l'histoire de l'Europe ; mais que porte le drapeau européen ? Les étoiles de la Vierge Marie et ses couleurs. Notre histoire, c'est celle-là, celle qui fonde nos racines profondes. Ça n’empêche pas d’être différents aujourd’hui, mais c'est sur elle que nous nous sommes bâtis pendant des siècles. On ne veut pas l'exporter, mais il faut déjà y croire nous-mêmes.

Pour terminer, sur le « réarmement » psychologique et philosophique que vous décrivez, quelmessage souhaitez-vous transmettre à la jeunesse ?

Je citerai mon auteur préféré, Bernanos : « La plus haute forme de l'espérance est le désespoir surmonté. » Je le dis toujours : surmontez vos désespoirs. Nous avons tout pour projeter vers l'avenir le monde pacifique entamé en Europe depuis 1945.

Il faut pour cela croire en nos valeurs et en nos capacités, et nous les avons. J'ai rencontré récemment des jeunes qui travaillaient chez Meta ou Google et qui ont choisi de revenir travailler pour la France. C'est merveilleux. Ils ont renoncé à deux zéros sur leur fiche de paie, parce qu'ils croient en nos valeurs. Liberté, égalité, fraternité ne sont pas de vains mots.

L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.