Chercheuse associée au CREE (Centre de recherches Europes-Eurasie) de l’INALCO et chargée de mission Russie, Europe continentale au Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie (CAPS) du Quai d’Orsay, Céline BAYOU est une experte des questions de la région baltique, des questions énergétiques et de la Russie. Elle est rédactrice en chef de la revue en ligne Regard sur l’Est et l’auteur de nombreux ouvrages dont Les pays baltes, face à la menace russe en 100 questions (Tallandier) sorti en mars 2026. Dans cet article, elle décrypte les vulnérabilités et les capacités de résilience de l’Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie dans un contexte de fortes incertitudes stratégiques et de menaces russes. Entre peur d’un désengagement américain, montée en puissance de la défense européenne et transformation des sociétés baltes depuis 2022, elle éclaire les scénarios d’escalade les plus crédibles sur le flanc oriental de l’Europe ainsi que l’évolution du regard porté sur la France dans la région baltique.
Les analystes évoquent une fenêtre de tir russe pour une agression sur les pays baltes d'ici 3 à 5 ans. Est-ce un horizon réaliste ou un biais cognitif occidental ?
C'est de la prospective, donc c’est forcément aléatoire. Plusieurs lectures sont possibles. D'abord, il faut supposer que la Russie ait réellement ce genre d'intention. Si on fait ce pari, la question est : quand serait-il préférable d'agir, maintenant, dans 3 ans, dans 5 ans, ou plus tard ?
Il y a un argument pour une fenêtre de tir plus immédiate, c'est-à-dire dans 1 à 2 ans, avant que les pays européens aient vraiment achevé leur réarmement. Quand on parle de 3 à 5 ans, on pense plutôt au moment où la Russie serait libérée de son engagement massif en Ukraine, ce qui lui redonnerait des capacités. C'est cet équilibre temporel qui est au cœur du raisonnement.
Il faut aussi tenir compte du biais cognitif russe : Poutine est obsédé par l'Ukraine. Enfin, il y a un autre facteur déterminant : le devenir de l'OTAN. Les annonces américaines de retrait ou de promesses non tenues changent considérablement les calculs. Trop d'éléments restent incertains pour trancher.
D'autant plus que Poutine aurait tout intérêt à profiter du mandat Trump pour tenter une action sur les pays baltes avant un éventuel retour des démocrates en 2028, qui iraient vers une réparation du lien transatlantique, mais cela reste très hypothétique.
Le corridor de Suwałki et la frontière biélorusse forment une tenaille autour des pays baltes. Comment se déroulerait conrètement une invasion dans les 48 à 72 premières heures ?
Le couloir de Suwałki est perçu comme un talon d'Achille pour les Etats baltes. Combiné à la présence militaire russe à Kaliningrad, il permettrait théoriquement à la Russie de couper l'accès terrestre des alliés de l'OTAN vers les Etats baltes. Les capacités aériennes et maritimes déployées à Kaliningrad renforcent ce risque d'isolement.
La vraie question est celle de la résistance : combien de temps les pays baltes pourraient-ils tenir avant l'arrivée des renforts alliés ? Et cela suppose déjà que les alliés aient la volonté d'activer l'article 5.
C'est d'ailleurs un point de friction entre les Etats baltes et certains experts occidentaux. Les Baltes insistent pour que leurs propres forces armées soient prises en compte dans les scénarios. Leurs armées existent, sont bien entraînées, bénéficient du retour d'expérience ukrainien, et s'inscrivent dans le cadre d’une mobilisation plus globale et massive de leurs sociétés.
Il ne faut pas non plus négliger la présence avancée renforcée de l'OTAN (eFP), déployée dans les pays baltes depuis 2017, qui apporte des hommes, des équipements et un effet dissuasif réel.
Avec l'entrée de la Suède et de la Finlande dans l'OTAN, la Baltique est-elle vraiment devenue un « lac otanien »?
La mer baltique n'est pas un lac otanien au sens strict, car la Russie conserve une présence militaire significative sur cette façade : à Kaliningrad et à Saint-Pétersbourg avec le port militaire de Kronstadt.
L'adhésion de la Finlande et de la Suède a néanmoins changé la donne. Elle ouvre une alternative au couloir de Suwałki : même si celui-ci était coupé, un soutien aux pays baltes pourrait transiter par le nord, via les voisins septentrionaux désormais membres de l'OTAN.
Sur les scénarios, il y a une hyperfocalisation sur Narva, symbolique, avec ses deux forteresses de part et d'autre de la rivière et sa forte population russophone côté estonien, mais ce point d'entrée est presque trop évident. On pourrait tout aussi bien envisager un scénario à Daugavpils, ou autour des îles de la Baltique, dont certaines très petites. L'île de Gotland, par exemple, est considérée comme un verrou stratégique majeur, d'où son surnom de porte-avions de la Baltique, en raison de sa position centrale en mer Baltique.
Quelle est la situation réelle de communautés russophones en Estonie et en Lettonie ? Sont-elles des victimes, des vecteurs d'influence russe, ou les deux ?
La question est complexe parce qu'il n'existe pas une minorité russophone homogène, mais des situations extrêmement diverses.
Il faut distinguer plusieurs catégories. D'un côté, les populations arrivées après 1945, dans le cadre d'une politique soviétique délibérée de peuplement, qui n'ont pas appris l'estonien ou le letton car le russe suffisait à leur quotidien. En 1991, ces personnes se sont retrouvées sans citoyenneté automatique, créant la catégorie des «non-citoyens » avec des passeports spéciaux, une anomalie au sein de l'Union européenne. De l'autre côté, des populations russophones présentes depuis des siècles dans des régions comme, par exemple, la Latgale, citoyens lettons à part entière, dont l'attachement à Moscou, forcément, n’est pas comparable avec celui des précédents.
Être russophone ne signifie pas être pro-Kremlin. On peut être descendant des Vieux-croyants, parler russe, pratiquer l'orthodoxie, et n'avoir aucune sympathie pour la politique de Poutine. De plus, les autorités estoniennes et lettones surveillent de près les individus réellement actifs pro-Kremlin, qui sont très minoritaires.
Le risque d'une « cinquième colonne » me paraît peu crédible. Un exemple concret : la pseudo-création d'une « République populaire de Narva » via un groupe Telegram a rassemblé à peine 80 personnes à son lancement, et des sondages réalisés à Narva (ville à 80 % russophone) quelques jours après ont montré une indifférence quasi totale de la population. Les gens savent que, même si leur vie n'est pas idéale à Narva, elle reste bien préférable à ce qui existe de l'autre côté de la frontière.
Comment Moscou instrumentalise-t-il ces minorités ?
Poutine a mis en place depuis longtemps une « politique des compatriotes » : l'idée que les Russes ethniques vivant à l'étranger seraient maltraités et que la Russie aurait le devoir de les protéger, voire d'intervenir militairement. Un décret récent l'autorise personnellement à lancer une opération militaire pour défendre des Russes prétendument maltraités à l'étranger, ce qui constitue un précédent inquiétant.
Les outils d'influence sont essentiellement de deux ordres. D'abord les médias : la télévision russe, difficile à interdire sans susciter des accusations d'atteinte à la liberté de la presse, et dont la portée reste significative auprès des populations âgées moins connectées à internet. Les tentatives baltes de créer des chaînes en langue russe pour contrer la propagande n'ont eu qu'un succès très relatif, la Russie maîtrisant mieux l'art de mêler divertissement et propagande. Ensuite les liens économiques : jusqu'à récemment, une partie des russophones des pays baltes vivait du commerce avec la Russie, créant une interdépendance qui n'était pas forcément politique mais qui jouait sur les attitudes. Ce lien s'est considérablement affaibli depuis 2022.
La défense des pays baltes repose entièrement sur l'article 5. L'OTAN serait-elle capable de réagir assez rapidement ? Que faudrait-il changer structurellement ?
L'adhésion de la Finlande et de la Suède modifie déjà la donne en desserrant l’étau autour du couloir de Suwałki : si l’OTAN souhaite intervenir en défense des pays baltes, cela sera désormais plus simple. Des plans de défense communs existent par ailleurs entre les pays baltes et la Pologne. Mais la vraie question reste politique : est-on prêt à s'y risquer ?
Les Etats baltes ont démontré depuis 2022 qu'ils prennent leur défense en main à plusieurs niveaux : réarmement massif, augmentation de la taille de leurs forces armées, ligues de défense sur base volontaire, mobilisation de l'ensemble de la société. Ils devraient très bientôt atteindre les 5 % du PIB consacrés à la défense comme l’exige Trump, ce qui n'est pas le cas de tous les alliés.
Sur l'OTAN et les États-Unis, leur posture est pragmatique : ils maintiennent le dialogue avec Washington, évitent la confrontation avec Trump, tout en investissant pleinement dans la défense européenne. Ce qui semblait contradictoire il y a quelques années, à savoir soutenir l'autonomie stratégique européenne tout en voulant garder les Américains, est désormais assumé comme une nécessité.
Concernant le « mur de drones » et la constitution d'une flotte de drones low-cost : où en est-on concrètement ?
C'est un sujet d'actualité. Des drones ukrainiens brouillés ou défectueux sont tombés à plusieurs reprises sur les territoires baltes, provoquant par exemple une crise politique majeure en Lettonie, avec la chute du gouvernement. A cette occasion, le ministre de la Défense est apparu comme un fusible.
En effet, le mur de drones est une réponse défensive réelle, mais sa mise en œuvre est complexe. Ce n'est pas parce que les budgets augmentent qu'un dispositif opérationnel se met en place du jour au lendemain. Il y a aussi des questions juridiques épineuses : a-t-on le droit d'abattre un drone en temps de paix ? Où l'abattre sans créer de débris dangereux ou d'incident diplomatique avec la Russie ?
Les pays baltes travaillent en étroite coopération avec les Ukrainiens, qui ont le retour d'expérience le plus avancé sur ces questions. Des coentreprises et des partenariats se sont créés. Mais les drones ne suffisent pas. Cette guerre en Ukraine nous rappelle qu'on a affaire à un conflit à la fois hautement technologique et très conventionnel avec des chars, des tranchées et de l’artillerie. Les Etats baltes, du fait de leur petite taille et de l'absence de profondeur stratégique, ont aussi besoin de capacités offensives dans la profondeur russe, notamment des missiles longue portée, etc. C'est un pas psychologique important pour des nations qui ne veulent pas être en guerre, mais c'est une nécessité défensive.
Quel modèle de défense totale les pays baltes ont-ils adopté ?
Les trois pays ont réinstauré la conscription entre 9 et 12 mois selon les affectations, ouverte aux femmes sur base volontaire. Mais la caractéristique la plus marquante reste les ligues de défense : des structures para-militaires volontaires qui ont connu un afflux massif après 2022, avec des citoyens qui s'entraînent le week-end ou pendant leurs congés.
La Lituanie a également distribué massivement un fascicule de défense civile, dans les boîtes aux lettres, les bibliothèques, les écoles, qui explique non seulement comment se protéger en cas d'invasion, mais aussi comment agir en résistant, y compris pour des opérations de sabotage. C'est une approche très différente de ce qui se fait en France, où un document équivalent existe sur le site du SGDSN mais reste peu visible et peu exigeant en termes d’engagement de la population.
Les pays baltes ont aussi mis en place des systèmes d'alerte sur téléphone mobile en cas d'intrusion de drones, encore en phase de rodage mais qui visent à créer une forme de normalité face au risque, plutôt qu'un état de panique.
Comment intégrer les russophones dans le projet de défense nationale sans les aliéner davantage ?
Depuis 2022, les autorités baltes ont durci leurs positions et assument ce durcissement. La question de ne pas « alimenter le discours russe » ne se pose plus, car la Russie raconte ce qu'elle veut quoi qu'il arrive.
Sur le plan juridique, les États baltes ne créent plus de nouveaux non-citoyens : les enfants nés de couples de non-citoyens obtiennent automatiquement la citoyenneté. Cette catégorie est donc appelée à disparaître naturellement, même si cela prend du temps.
Sur l'enseignement, les écoles publiques russophones, dont la part d'enseignement en estonien ou letton avait progressivement augmenté, sont désormais en voie de fermeture. La justification est double : après plus de 30 ans d'indépendance, une maîtrise minimale de la langue nationale paraît raisonnable ; et politiquement, dans le contexte de la guerre en Ukraine, les concessions ne sont plus à l'ordre du jour.
Dans la pratique quotidienne, la coexistence reste néanmoins assez sereine. Dans les grandes villes ou les villes à forte population russophone, tel Riga qui compte environ 50% de russophones, les deux langues coexistent sans tension visible. Parler russe n'est pas interdit, simplement le russe n'est pas une langue officielle.
Comment la politique française est-elle perçue dans les pays baltes, notamment après les années de dialogue de Macron avec Poutine ?
La relation a traversé des phases de tension. En 2017, le concept d'autonomie stratégique proposé par Emmanuel Macron a été très mal reçu dans les pays baltes, qui y voyaient une invitation faite aux Américains de se retirer d'Europe. En 2019, le réengagement bilatéral avec la Russie a suscité de la défiance, certains partenaires soupçonnant même un agenda caché côté français, ce qui n'était pas le cas, mais le manque de coordination et d'explication a alimenté ces doutes.
Depuis 2022, beaucoup de ces incompréhensions se sont dissipées. La Russie a, avec une certaine ironie, contribué à clarifier les positions. Les pays baltes sont désormais pleinement acteurs de la défense européenne, y compris dans des formats où la France joue un rôle. Deux personnalités baltes occupent des postes clés à Bruxelles : l’Estonienne Kaja Kallas comme Haute Représentante pour la politique étrangère, et le Lituanien Andrius Kubilius comme premier commissaire européen à la Défense, un poste nouvellement créé . C'est le signe que ces pays sont désormais de plain pied dans les institutions européennes.
Comment évaluez-vous la présence militaire française dans la région Baltique ? Que pourrait faire la France de plus ?
La France a monté en puissance de façon assez remarquable compte tenu de sa géographie : pendant longtemps, le nord de l'Europe n’a pas été une priorité naturelle pour un pays qui regarde traditionnellement vers son Sud. Elle assure sa participation à l'opération Lynx en Estonie (eFP), au Baltic Air Policing, aux opérations de déminage en mer Baltique en coopération avec les pays baltes, et depuis début 2025 à l'opération Baltic Sentry assurant la surveillance et la protection des câbles et infrastructures critiques sous-marins en mer Baltique.
Au lancement de l'eFP en 2016, la France avait décliné le rôle de nation-cadre, notamment en raison de ses engagements en Afrique. C'est moins le cas aujourd'hui. La relation est désormais fluide et chacun a trouvé sa place. Les malentendus passés sur la perception de la menace russe appartiennent largement au passé.
L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».
Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».
Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.