Revenir au site

« La gouvernance de l’IA ne peut plus être uniquement interétatique et doit désormais reposer sur une approche multi-acteurs associant États, entreprises, chercheurs et société civile » affirme Anne BOUVEROT

Entretien intégré à la partie « Ruptures technologiques » de l'étude « Combattre la polycrise »

19 juillet 2026

Envoyée spéciale du Président de la République pour l’intelligence artificielle et co-présidente du Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique, Anne Bouverot analyse les enjeux de gouvernance de l’intelligence artificielle à l’heure de la recomposition des équilibres technologiques et de l’intensification des rivalités géopolitiques. Ce nouveau contexte intensifie les inégalités, les risques de dépendances stratégiques et de fragilisation des systèmes démocratiques. Anne Bouverot promeut une gouvernance fondée sur des coalitions inclusives, associant États, entreprises, monde de la recherche et société civile, et adopte une approche de l’intelligence artificielle au service de l’intérêt général. La gouvernance de l’IA apparaît ainsi comme un espace hybride, situé entre logiques de puissance et dynamiques de coopération internationale, qui dépasse les cadres interétatiques traditionnels.

Comment décririez-vous l’état actuel de la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle ?

La gouvernance de l’intelligence artificielle reste en construction et s’organise aujourd’hui autour d’un ensemble de principes politiques, de coopérations internationales et d’initiatives multi-acteurs. À l’occasion du Sommet pour l’action sur l’IA organisé à Paris en février 2025, la France a cherché à promouvoir une approche fondée sur plusieurs principes structurants : une IA inclusive, soutenable sur le plan environnemental, responsable et accessible au plus grand nombre.

Cette orientation s’est traduite par plusieurs initiatives concrètes. Une coalition internationale dédiée à l’IA durable a été lancée afin de coordonner les travaux relatifs à la mesure et à la réduction des impacts environnementaux de l’IA. La Fondation Current AI, structurée comme un partenariat public-privé, a également été créée afin de soutenir le financement de projets d’intelligence artificielle d’intérêt général.

Le Sommet de Paris s’est également distingué par une méthode de gouvernance ouverte et inclusive. Plus de 800 participants issus d’une centaine de pays ont contribué à la préparation des travaux et des livrables, avec l’objectif d’élargir la gouvernance de l’IA au-delà d’un cercle restreint de puissances technologiques.

Cette dynamique s’est prolongée lors du sommet organisé à Delhi, où les initiatives lancées à Paris ont poursuivi leur structuration. La coalition pour une IA durable s’est élargie à plus de 200 partenaires internationaux, tandis que Current AI a annoncé un premier projet consacré au multilinguisme en partenariat avec une organisation non gouvernementale indienne. Cet enjeu est d’autant plus central que les grands modèles d’IA demeurent principalement optimisés pour un nombre limité de langues et tendent à reproduire certains déséquilibres culturels et linguistiques.

Sur le plan institutionnel, la gouvernance internationale de l’IA commence également à se structurer au sein des Nations unies. Deux dispositifs ont notamment été annoncés : un panel scientifique chargé de publier un rapport annuel sur l’état de l’IA et un Global Policy Dialogue destiné à réunir chaque année les gouvernements autour des principaux enjeux politiques et réglementaires liés à l’intelligence artificielle.

Quel bilan tirer des sommets de Paris et de Delhi et quelles perspectives pour le prochain sommet en Suisse ?

Les sommets successifs ont permis de faire émerger un nouveau narratif autour de l’intelligence artificielle. Jusqu’à récemment, l’IA était principalement perçue comme un affrontement technologique entre les États-Unis et la Chine. Le Sommet de Paris a cherché à repositionner la France et l’Europe comme des acteurs crédibles de cette compétition mondiale.

Cette volonté s’est traduite par des annonces majeures d’investissement dans les centres de données, les AI factories et la recherche en intelligence artificielle, avec plusieurs centaines de milliards d’euros mobilisés en France et à l’échelle européenne.

Le message porté par la France : la course à l’IA n’est pas perdue pour l’Europe, mais suppose de développer des capacités technologiques propres, compatibles avec des exigences de responsabilité, d’inclusion et de soutenabilité.

Cette dynamique contribue à faire émerger le thème de la souveraineté technologique et numérique comme enjeu structurant des politiques publiques. De nombreux pays cherchent désormais à développer des systèmes d’IA répondant à leurs besoins nationaux tout en conservant un contrôle stratégique sur leurs données, leurs infrastructures critiques et leurs capacités technologiques dans les domaines économiques, industriels et de défense.

Comment faire avancer une gouvernance mondiale de l’IA dans un contexte de rivalité géopolitique croissante ?

La gouvernance de l’IA ne peut plus être pensée uniquement à travers les relations interétatiques traditionnelles. L’un des enseignements majeurs du Sommet de Paris réside précisément dans son approche multi-stakeholder, associant États, entreprises technologiques, chercheurs et société civile. Cette diversité d’acteurs constitue un levier essentiel de crédibilité et d’efficacité.

Dans ce contexte, une approche strictement fondée sur les États ou organisations internationales apparaît insuffisante pour traiter des enjeux aussi rapides et techniques que l’intelligence artificielle. Si les cadres multilatéraux restent indispensables pour définir des principes communs et favoriser le dialogue, ils ne peuvent résoudre seuls l’ensemble des problématiques liées à l’IA.

Le refus des États-Unis de signer la déclaration finale du Sommet de Paris illustre ces limites, sans pour autant invalider la dynamique engagée. Plus de 60 États et organisations internationales ont soutenu une vision de l’IA inclusive, durable et responsable, y compris la Chine.

Au-delà des positions gouvernementales, les grandes entreprises technologiques américaines ont néanmoins rejoint plusieurs initiatives lancées à Paris, notamment la coalition pour une IA durable. Cette situation souligne l’importance d’une gouvernance pragmatique capable d’avancer avec les acteurs prêts à s’engager, même en l’absence d’un consensus universel.

Comment concilier innovation, régulation et souveraineté technologique en Europe ?

L’Union européenne connaît aujourd’hui une évolution importante de son approche de l’intelligence artificielle. Le premier mandat d’Ursula von der Leyen était largement centré sur la régulation. Désormais, une prise de conscience s’impose progressivement : l’Europe ne pourra durablement réguler l’IA que si elle devient également un acteur crédible de l’innovation technologique.

Cette évolution repose sur un constat : il est difficile d’imposer des règles dans un domaine que l’on ne maîtrise pas technologiquement. Développer des capacités européennes en matière d’IA apparaît donc comme une condition préalable à une gouvernance efficace.

Proposition : Parallèlement à l’élaboration d’un cadre de régulation, investir massivement dans les technologies d’intelligence artificielle afin de consolider la souveraineté numérique européenne et de garantir l’autonomie stratégique du continent.

Cette prise de conscience est désormais largement partagée au sein des États européens. L’Allemagne a ainsi organisé un sommet consacré à la souveraineté numérique, tandis que plusieurs pays européens, notamment ceux situés à proximité de la Russie ou confrontés à des tensions géopolitiques croissantes, renforcent leur réflexion stratégique sur les dépendances technologiques.

Les citoyens eux-mêmes semblent désormais percevoir l’importance de ces enjeux. Un sondage du FGS global datant de septembre 2025 démontre que les citoyens de six pays dont la France, l’Italie et l’Allemagne considèrent à plus de 80% que la souveraineté technologique est un enjeu important ou très important.

Cette dynamique dépasse d’ailleurs le cadre européen. Le Japon, les États-Unis et de nombreux autres pays développent désormais des stratégies de « sovereign AI », cherchant à conserver un contrôle national sur les infrastructures critiques, les modèles d’IA et les capacités de calcul.

Dans ce contexte, l’Europe se trouve confrontée à un risque croissant de dépendance technologique, notamment face aux modèles les plus avancés développés aux États-Unis ou en Chine. La concentration des capacités de calcul dans ces deux régions, des GPU et des grands modèles renforce cette vulnérabilité stratégique.

Dans quelle mesure l’IA reconfigure-t-elle les rapports de puissance mondiaux ?

L’intelligence artificielle accélère la recomposition des rapports de puissance internationaux, principalement autour de la rivalité entre les États-Unis et la Chine.

Depuis plusieurs années, l’écart technologique entre les deux puissances s’est fortement réduit. Alors que la Chine était encore perçue il y a une décennie comme très en retard sur les États-Unis, les capacités chinoises rattrapent désormais rapidement les acteurs américains sur de nombreux segments technologiques.

Cette compétition porte à la fois sur les modèles d’IA, les capacités de calcul, les infrastructures électriques et les semi-conducteurs. Sur les puces avancées, Taïwan occupe une position centrale et stratégique pour l’ensemble de l’économie mondiale. Sur les GPU et la puissance de calcul, Nvidia conserve une domination majeure, mais la Chine investit massivement pour réduire sa dépendance.

L’accès à l’électricité devient également un enjeu stratégique central. Les États-Unis rencontrent des difficultés croissantes liées à leurs infrastructures énergétiques et à la disponibilité d’une électricité décarbonée, tandis que la Chine progresse rapidement dans ce domaine.

L’open source joue également un rôle structurant dans cette compétition. Les modèles ouverts permettent aux acteurs en retard de rattraper plus rapidement les leaders technologiques. Cette stratégie a largement bénéficié à la Chine, avant que les grands acteurs américains et chinois ne commencent progressivement à refermer l’accès aux modèles les plus avancés.

Cette évolution fait peser un risque important sur l’Europe, qui pourrait se retrouver durablement dépendante des technologies étrangères les plus stratégiques.

L’IA risque-t-elle de renforcer les inégalités entre États et au sein des sociétés ?

Le développement de l’intelligence artificielle fait peser un risque réel d’accroissement des inégalités, à la fois entre pays et au sein des sociétés.

Entre États, seuls les États-Unis et la Chine disposent aujourd’hui d’un écosystème suffisamment complet pour développer l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA. Les puissances intermédiaires, comme la France ou plusieurs pays européens, disposent de solides capacités scientifiques et technologiques, mais ne peuvent rivaliser seules.

Dans ce contexte, des stratégies d’alliance et de mutualisation apparaissent indispensables, notamment à l’échelle européenne. La mise en commun des capacités de calcul, des investissements, des ressources humaines et de la recherche constitue un levier essentiel pour éviter un décrochage technologique.

Proposition : Mutualiser les capacités d’innovation technologiques entre puissances moyennes et notamment entre États européens pour renforcer l’autonomie stratégique.

Ces inégalités dépassent toutefois la seule dimension économique. Elles comportent également une dimension démocratique, culturelle et stratégique. Les modèles dominants diffusent aujourd’hui principalement des représentations culturelles américaines ou chinoises, ce qui risque d’appauvrir la diversité culturelle et informationnelle.

La dépendance technologique constitue également un enjeu démocratique majeur. Des modèles étrangers pourraient influencer les systèmes d’information, les processus électoraux ou les infrastructures critiques.

Mais l’apprentissage des usages de l’IA reste aujourd’hui très inégalitaire. Il dépend largement du cadre familial, des ressources éducatives disponibles et de la capacité des parents à accompagner les usages numériques des enfants. Cette situation risque d’accentuer les écarts de maîtrise critique face aux technologies.

Dans ce contexte, l’éducation à l’IA devient un enjeu majeur de politique publique. Les systèmes éducatifs doivent structurer l’apprentissage de ces outils afin d’éviter que les usages ne se développent uniquement de manière informelle et non encadrée.

Comment intégrer les enjeux sociaux et humains dans la chaîne de valeur de l’IA ?

Les conditions de travail liées à certaines tâches essentielles au fonctionnement de l’IA, notamment la modération de contenus ou l’annotation de données, constituent un enjeu croissant de gouvernance.

Ces activités peuvent exposer certains travailleurs à des contenus particulièrement violents ou psychologiquement éprouvants et nécessitent donc des protections adaptées.

Toutefois, les réalités économiques et sociales diffèrent fortement selon les pays. Certaines activités de collecte ou de traitement de données peuvent également représenter des opportunités économiques importantes dans des régions disposant de peu d’alternatives professionnelles. L’enjeu consiste à garantir des conditions de travail respectueuses des droits et de la dignité humaine, tout en tenant compte des réalités économiques locales.

Une gouvernance mondiale de l’IA est-elle encore réaliste ?

Une gouvernance mondiale de l’IA demeure possible sur certains sujets, notamment autour des grands principes, du partage de connaissances scientifiques et du dialogue politique international.

Les Nations Unies conservent ainsi un rôle essentiel pour produire des analyses collectives, partager des connaissances et permettre aux États d’échanger sur les enjeux liés à l’IA, quel que soit leur niveau de développement technologique.

En revanche, les sujets les plus techniques ou stratégiques, comme l’évaluation des modèles les plus avancés, ne peuvent être traités efficacement dans des formats universels réunissant l’ensemble des États.

La gouvernance de l’IA repose donc désormais sur une architecture hybride combinant plusieurs niveaux et regroupant les États et la société civile : des institutions multilatérales pour les principes généraux, des coalitions ad hoc pour les sujets techniques, des organisations comme l’OCDE pour coordonner les économies avancées, et des ensembles régionaux comme l’Union européenne pour produire des cadres réglementaires cohérents.

Cette fragmentation reflète la réalité géopolitique actuelle et impose une gouvernance plus pragmatique et flexible.

L’Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 par Thomas Friang, est un think tank reconnu pour ses travaux d’intérêt général. En 2025, face à l’accumulation de crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’aggravent mutuellement, il s’est donné pour mission de « comprendre et combattre la polycrise ».

Pour mener à bien cette mission, l’Institut a tout d'abord mobilisé plus de dix co-auteurs et trente experts autour d’une analyse des quatre grandes crises systémiques et de leurs interactions. Le fruit de ces travaux a été publié dans un premier rapport, Comprendre la polycrise : précis de lucidité pour négocier un tournant historique. Cette étude, parue à l’occasion du 15ᵉ anniversaire de l’Institut, a également posé les fondements du Sommet du Y7, organisé du 17 au 20 mai autour du thème « Combattre la polycrise ».

Afin de prolonger cette réflexion et de valoriser les propositions formulées lors du Y7, l’Institut a ensuite mobilisé cinq co-auteurs, dix-sept contributeurs et trente-huit experts pour identifier des solutions concrètes pour combattre la polycrise. Présentée le 9 octobre à la Maison de l’Europe, cette nouvelle étude est divisée en quatre grandes parties - intégrer les déséquilibres démographiques | endiguer les bouleversements géopolitiques | ralentir les crises écologiques | prévenir les ruptures technologiques - et est accessible dans son intégralité en ligne via ces pages.