« Le gaullisme est une aventure sans cesse recommencée » estime Pierre MANENTI
« Le gaullisme est une aventure sans cesse recommencée » estime Pierre MANENTI
Un entretien qui s'inscrit dans la série d'entretiens des membres de l'Institut Open Diplomacy
Dans son dernier ouvrage, Pierre Manenti, spécialiste reconnu du gaullisme et Y20 2014 en Australie, revient sur l’histoire du RPR (Rassemblement Pour la République) qui, entre 1976 et 2002, porté par la figure tutélaire de Jacques Chirac, a su transformer un héritage politique en un parti de masse, tout en demeurant l’outil personnel d’un leader. Entre fidélité à l’esprit gaulliste, renouvellement des générations et apprentissage stratégique du pouvoir, Pierre Manenti éclaire la manière dont le RPR a façonné durablement le paysage politique français et les dynamiques de la droite contemporaine.

Dans votre livre, vous montrez que le Rassemblement pour la République est à la fois un parti d’appareil et un outil très personnel au service de Jacques Chirac. En quoi cette double nature explique-t-elle sa longévité dans la vie politique française ?
Le Rassemblement pour la République (RPR) naît, en 1976, sur les cendres de l’Union pour la Défense de la République (UDR), le « vieux » parti gaulliste. C’est le moment d’une transformation, le passage de l’épopée gaullo-pompidolienne à une nouvelle aventure à droite et aussi une passation de témoins entre plusieurs générations. Jacques Chirac écarte en effet les barons du gaullisme (Jacques Chaban-Delmas, Michel Debré, Olivier Guichard) et fait du RPR une pépinière de jeunes talents politiques (par exemple. Alain Juppé, Jacques Toubon, Michel Noir, Alain Carignon, Philippe Séguin). Il propulse sur le devant de la scène une nouvelle génération à droite, qui va compter dans le paysage politique pendant près de vingt-cinq ans.
Vous citez cette formule célèbre d’André Malraux selon laquelle « le gaullisme, c’est le métro à l’heure de pointe ». Dans quelle mesure est-elle exacte ? Le parti LR d’aujourd’hui exploite-t-il la même base sociologique ?
La force d’entraînement du général de Gaulle a toujours dépassé la seule droite traditionnelle. Dans un précédent ouvrage (Histoire du gaullisme social, Perrin, 2021), j’ai cherché à comprendre comment le Général était devenu une boussole pour des hommes politiques de gauche, des syndicalistes. Contemporain de ces événements, André Malraux parle en effet du métro à l’heure de pointe pour souligner la capacité de rassemblement du gaullisme. Jacques Chirac, qui n’aura de cesse de transformer le RPR en parti de masse, avec 880 000 adhérents en 1986, a le même souci de réunir la droite dans toute sa diversité sociologique et idéologique - du prolétaire au bourgeois, de la campagne à la ville, de la droite sociale à la droite souverainiste. La transformation du RPR en UMP puis en LR a fait pivoter le centre de gravité idéologique du parti et modifié sa composition sociologique, mais en politique, rien n’est inéluctable. Le gaullisme est une aventure sans cesse recommencée.
Le RPR a longtemps été dans l’opposition avant la victoire de Jacques Chirac en 1995. Comment ce parti a-t-il transformé ces années d’échecs électoraux et ses nombreux déchirements internes, en apprentissage du pouvoir ?
Lorsque Jacques Chirac crée le RPR, en 1976, c’est d’abord le parti de l’alternance au sein de la majorité : il profite des municipales de 1977 et des législatives de 1978 pour proposer une politique de rechange sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Créé comme parti « d’opposition modérée », le RPR déploie ses ailes après 1981 face à François Mitterrand. Il se veut une boîte à idées, une machine de guerre pour faire tomber la gauche. Le parti est d’ailleurs mal à l’aise pendant les périodes de pouvoir, en 1986-1988 et 1993-1995, car il perd de sa liberté de ton. La fidélité à Jacques Chirac, y compris de ceux qui ont pu être des frondeurs (comme Charles Pasqua ou Philippe Séguin), a permis au bateau de tenir son cap dans la durée. Le RPR a véritablement été sa forteresse, où se replier en cas de défaite, où reconstituer ses forces, d’où échafauder ses stratégies. C’est ce qui m’a donné envie d’écrire ce livre (Le RPR, Une certaine idée de la droite, Passés composés, 2026).
Votre livre revient sur la relation ambiguë entre la droite gaulliste et le Front national. Comment le RPR a-t-il géré cette tension entre alliances locales et refus national ?
La relation entre le RPR et le Front national (FN) repose sur une ambiguïté : d’une part, l’intransigeance de Jacques Chirac à toute négociation avec Jean-Marie Le Pen – leur échange dans l’entre deux tours de la présidentielle de 1988 dure à peine deux minutes, dans un climat glacial –, d’autre part, le calcul mathématique et stratégique d’une partie des cadres du parti, pour lesquels il faut récupérer les voix parties vers le FN et donc parler à ses électeurs, « chasser sur ses terres », ne pas abandonner des thématiques comme l’identité, l’immigration. Cela a mené, vous avez raison, à des situations d’alliances locales en certaines situations, notamment à Dreux, à de multiples reprises, et lors des régionales de 1998.

C’est une ligne de fracture au sein du parti, qui a conduit à quelques drames. Après les régionales de 1998, Philippe Séguin, président du RPR, exclut ainsi Jean-François Mancel, ancien secrétaire général du parti, député et président du conseil général de l’Oise, pour avoir appelé à une alliance avec le FN. Le refus d’accords nationaux a été la ligne directrice tout au long de cette histoire et le testament politique de Jacques Chirac, lors de son discours télévisé du 11 mars 2007.
Que reste-t-il du gaullisme aujourd’hui ? La France est-elle encore fidèle aux convictions du Général, fondateur de la Vème ?
Le général de Gaulle reste une boussole pour un grand nombre de nos compatriotes. Ses idéaux, une certaine idée de la France, l’importance du rassemblement, au-delà des contingences politiques, dans l’intérêt du pays, la volonté de réconcilier le patron et l’ouvrier, sont encore d’actualité.

Le gaullisme n’est pas qu’une idée poussiéreuse à ranger sur une étage de nos bibliothèques, c’est un concept vivant qui nourrit notre vie politique. Avec mes livres, je cherche à apporter ma pierre à l’édifice en racontant cette histoire du général de Gaulle et du gaullisme pour remettre au pot commun ses enseignements et son legs pour notre société. Charles Pasqua a cette très belle formule, que je fais mienne : « Le gaullisme est immortel, car le gaullisme a existé avant de Gaulle et parce qu’il existera tant qu’un Français aura le souci de la France dans son cœur. »
L’Institut Open Diplomacy a fait de la notion de « polycrise » un concept central pour analyser le moment historique actuel. Cette idée d’un enchevêtrement de crises géopolitiques, économiques, écologiques et politiques vous semble-t-elle pertinente pour comprendre le monde contemporain ?
Tout à fait. Il y a à la fois une multiplicité des crises (crises internationales à répétition, crise climatique, crise politique, crise économique, crise sociale et même récemment crise sanitaire) et un enchevêtrement de ces crises (la crise politique rend difficile le déploiement de solutions économiques et sociales avec le blocage du Parlement, la crise climatique aggrave les tensions internationales, etc). L’analyse de la situation ne peut pas se faire en silos, il faut penser le monde environnant comme une toile dont tous les points sont connectés entre eux. C’était déjà vrai par le passé, mais c’est un phénomène renforcé par la mondialisation et par l’explosion du numérique, qui a rapproché les hommes, les sociétés… mais aussi les conflits et les tensions.
Pensez-vous que l’histoire politique française – et notamment la tradition gaulliste – offre encore des ressources pour penser la souveraineté et la stratégie nationale dans le moment actuel ?
La France est ce qu’elle est aujourd’hui grâce à l’investissement du général de Gaulle. C’est son courage admirable en 1940 et sa ténacité tout au long de la guerre qui nous ont placés à la table des Alliés au moment de la victoire de 1945 et nous permettent aujourd’hui encore de siéger au Conseil de sécurité des Nations Unies.

C’est sa détermination, en tant que président de la République, après 1958, qui nous a permis d’acquérir la bombe atomique et d’occuper la place que nous avons dans le concert des grandes nations. L’autonomie stratégique, l’indépendance, la souveraineté sont des concepts forts, qui lui étaient chers et qui ont toute leur place dans le débat actuel.

Que vous a appris votre expérience au sein de l’Institut Open Diplomacy ? Quel souvenir en gardez-vous ? Et quel serait votre conseil aux futurs délégués ?
J’ai eu la chance, il y a douze ans maintenant, de participer à une aventure extraordinaire, celle du G20 des Jeunes (Youth 20) en Australie, avec une bande de camarades devenus des amis. Chance d’abord d’avoir été formé et accompagné dans cet exercice, et ainsi d’avoir découvert la diplomatie française « de l’intérieur », mais chance aussi de partir à l’étranger, de participer à une réunion internationale, de porter une motion franco-italienne. J’en garde d’excellents souvenirs. Cela a été un moment déterminant pour moi, dans mon parcours d’études et dans ma formation, et j’en suis très reconnaissant à l’association. J’invite les futurs délégués non seulement à tenter l’expérience mais aussi à la nourrir, à tirer le fil dans la durée, pourquoi pas à se mettre au service de la diplomatie et de l’État, en bref au service d’une certaine idée de la France.

L'Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 est un think tank reconnu d'intérêt général.
En 2025, face au contexte géostratégique et pour concevoir la matrice intellectuelle du Y7 que l'Institut organise pour la France en 2026, il s'est donné comme mission de « Comprendre et combattre la polycrise ».
Cette série d'entretiens avec les Fellows de l'Institut vise à mettre en avant les diverses formes d'engagement des membres de l'Institut à travers des entretiens approfondis et personnalisés. Elle est menée par Henri de MONTMARIN (Junior fellow et délégué Y20 2025) qui coordonne les entretiens avec les Fellows de l'Institut Open Diplomacy pour la direction de la rédaction.
