Le vieillissement des populations, enjeu existentiel des pays du G7
Le vieillissement des populations, enjeu existentiel des pays du G7
Bastien BEAUDUCEL, Senior fellow et directeur de la rédaction de l'Institut Open Diplomacy
« Si fondamentaux sont les problèmes de population qu’ils prennent de terribles revanches sur ceux qui les ignorent. ». L'avertissement d'Alfred Sauvy résonne avec une acuité particulière à l'heure où les dirigeants du G7 se réunissent à Évian. Pour la première fois, le Youth 7 (Y7), représentant la jeunesse et les générations futures des pays du G7, a fait des déséquilibres démographiques le thème majeur de son sommet et demande aux chefs d’État et de gouvernement que le vieillissement démographique soit reconnu comme un enjeu existentiel pour les pays du G7.
Cette préoccupation repose sur une réalité désormais incontestable. Sous l'effet conjugué de l'allongement de l'espérance de vie et de la baisse de la fécondité, la structure démographique des pays du G7 se transforme profondément. En France, en 2025, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les décès ont dépassé les naissances. Ce phénomène dépasse largement le cadre national. À l'échelle mondiale, la fécondité est passée de plus de cinq enfants par femme dans les années 1960 à près de 2,2 aujourd'hui.
Longtemps considéré comme une question sociale ou budgétaire, le vieillissement est devenu un enjeu stratégique majeur. Il influence les finances publiques, l’économie et, plus largement, la capacité des États à préparer l'avenir. À ce titre, il constitue l'un des nœuds centraux de la polycrise.

Source : INSEE
La transition démographique est devenue un défi stratégique mondial
Une baisse durable de la fécondité dans les pays du G7 accélérant le vieillissement de la population
Le vieillissement de la population est le produit d'une transformation profonde et durable des sociétés développées. Si le développement économique s'est historiquement accompagné d'une baisse de la fécondité, celle-ci atteint aujourd'hui des niveaux inédits en temps de paix dans la plupart des économies avancées, en particulier au sein des pays du G7. Dans le même temps, l'allongement continu de l'espérance de vie, qui constitue l'une des plus grandes réussites sanitaires et sociales de l'histoire contemporaine, accentue cette évolution, observable depuis plusieurs décennies.
Au Japon, le taux de fécondité, déjà inférieur au seuil de renouvellement des générations en 1984 (2,1 enfants par femme), est tombé à 1,18 enfant par femme en 2024, soit une baisse de 0,63 point en quarante ans. Loin d'être un phénomène isolé ou temporaire, cette baisse s'inscrit dans une dynamique structurelle qui touche l'ensemble des économies développées et redessine progressivement leur équilibre démographique. Ainsi, selon L’INSEE, en France, le vieillissement de la population devrait se poursuivre avec une forte hausse du nombre de personnes âgées de plus de 65 ans.
Une transformation déjà visible dans les sociétés du G7
Ce phénomène est structurel et déjà à l’œuvre. Aujourd'hui, l'ensemble des pays du G7 se situe sous le seuil de renouvellement des générations. Plusieurs d'entre eux, notamment le Japon, l'Italie et l'Allemagne, enregistrent désormais davantage de décès que de naissances. Au Japon, le nombre de décès est même près de deux fois supérieur au nombre de naissances.
Les conséquences de cette évolution sont visibles dans la structure même des sociétés. Le taux de dépendance a ainsi progressé d'environ quinze points en trente ans en Allemagne, en France, en Italie et au Canada, et de plus de trente points au Japon.
Au-delà des équilibres économiques, cette transformation modifie également les équilibres démocratiques. Dans plusieurs pays du G7, les jeunes deviennent progressivement une minorité démographique et électorale. En France, les personnes âgées de plus de 50 ans représentaient déjà 51,6 % du corps électoral en 2025.
Une fracture démographique mondiale qui recompose les équilibres géopolitiques
Cette transformation démographique produit déjà des conséquences stratégiques majeures. Comme le souligne Bruno Tertrais, la démographie est redevenue un facteur déterminant de puissance. Le vieillissement accéléré de certaines grandes économies pourrait ainsi modifier les équilibres géopolitiques mondiaux au cours des prochaines décennies.
En Europe, où le vieillissement est particulièrement prononcé, la diminution progressive de la population active pourrait peser sur la croissance, l'innovation et la puissance économique tirée de son vaste marché intérieur. La Chine est confrontée à un défi comparable : son vieillissement accéléré menace à terme son potentiel de croissance et pourrait fragiliser l'un des principaux moteurs de son ascension économique. Dans les deux cas, la démographie apparaît désormais comme un déterminant majeur de la compétitivité et de la puissance au XXIe siècle.
À l'inverse, certains pays dont la transition démographique est moins avancée pourraient bénéficier d'un important dividende démographique. C'est notamment le cas de l'Inde, devenue le pays le plus peuplé du monde, dont la population active devrait continuer à croître pendant plusieurs décennies.
Dans ce contexte, la compétition pour les talents risque également de s'intensifier. Dans des sociétés vieillissantes confrontées à des pénuries de main-d'œuvre, la capacité à attirer, former et retenir les jeunes travailleurs qualifiés pourrait devenir un avantage stratégique aussi déterminant que l'accès aux capitaux ou aux ressources naturelles. L'Italie en offre une illustration particulièrement frappante : confrontée à une natalité durablement faible, à un vieillissement rapide, elle ne parvient pas à retenir ses jeunes actifs qualifiés. Elle compterait désormais davantage de citoyens italiens vivant à l'étranger que d'étrangers résidant sur son territoire.
Longtemps considérée comme une variable sociale, la démographie redevient ainsi une question stratégique. La répartition de la population mondiale, l'évolution des marchés du travail et la capacité des États à attirer les talents pèseront de plus en plus lourd dans la hiérarchie des puissances du XXIe siècle.
Les pays du G7 doivent adapter leur modèle économique et social à la société de la longévité
Préserver la soutenabilité des finances publiques
Cette transformation pèse de plus en plus sur les finances publiques. Les dépenses de retraites et de dépendance représentent environ 25 % des dépenses publiques en France et en Allemagne, et même près de 30 % en Italie. Dans l'ensemble des pays du G7, les dépenses liées au vieillissement augmentent plus rapidement que les investissements publics.
À mesure que la part des retraités augmente et que le ratio de dépendance se dégrade, un nombre plus restreint d'actifs doit financer des dépenses sociales croissantes. Les systèmes de retraite, de santé et de prise en charge de la perte d'autonomie sont ainsi soumis à une pression durable, particulièrement dans les pays où la transition démographique est la plus avancée.
Au-delà de son coût budgétaire immédiat, le vieillissement pose une question d'arbitrage collectif. Dans un contexte de ressources publiques contraintes, le véritable risque du vieillissement n'est pas seulement budgétaire. À mesure que les dépenses de retraite, de santé et de dépendance augmentent, les États disposent de moins de ressources pour financer les investissements d’avenir qui conditionnent leur prospérité future. Or les besoins sont immenses en France et en Europe : transition énergétique, réindustrialisation, intelligence artificielle. Le défi démographique devient ainsi un enjeu de compétitivité autant que de soutenabilité budgétaire.
Pour les pays du G7, l'enjeu est donc double. Il s'agit à la fois de garantir la soutenabilité des systèmes sociaux hérités de l'après-guerre et de préserver la capacité d'investissement nécessaire à la prospérité des générations futures.
Maintenir le potentiel de croissance et d'innovation
Sans immigration, l'Europe pourrait perdre près de 10 % de sa population d'ici 2050. Le vieillissement démographique ne constitue pas seulement un défi pour les finances publiques. Il risque également de peser durablement sur le potentiel de croissance des économies du G7.
Cette évolution affecte directement le marché du travail. La diminution de la population en âge de travailler réduit le nombre d'actifs, de consommateurs, d'entrepreneurs et d'innovateurs. Selon plusieurs estimations, cette dynamique pourrait retrancher chaque année près de 0,7 point de croissance du PIB par habitant en Italie, entre 0,5 et 0,6 point au Japon et environ 0,4 point en Allemagne.
Face à cette réalité, plusieurs pays cherchent à mobiliser tous les leviers disponibles : hausse du taux d'emploi, prolongation des carrières, gains de productivité et immigration. L'Espagne offre à cet égard un exemple intéressant : entre 2020 et 2025, elle a concentré près d'un quart des créations d'emplois de l'Union européenne et figure parmi les économies les plus dynamiques de la zone euro. Cette performance s'explique en partie par sa capacité à attirer de nouveaux travailleurs.
L'immigration ne constitue toutefois pas une solution unique au défi démographique. Elle peut contribuer à atténuer les tensions sur le marché du travail, mais ne saurait remplacer les politiques favorisant la participation à l'emploi, l'investissement dans les compétences, l'innovation et le soutien aux familles. Pour les pays du G7, l'enjeu est moins de compenser le vieillissement que d'adapter leurs modèles économiques à une population active plus rare et plus âgée.
Investir dans les générations futures
Face à cette transformation durable, le Y7 appelle les dirigeants du G7 à reconnaître le vieillissement démographique comme un enjeu stratégique majeur. Longtemps cantonnée aux débats sur les retraites ou la protection sociale, la démographie doit désormais être considérée comme une question de cohésion sociale et de souveraineté économique et géopolitique.
Cela implique de préserver l'investissement dans les générations futures tout en adaptant les marchés du travail à une population plus âgée grâce à la formation continue, à l'emploi des seniors et aux gains de productivité. Cela suppose également de faciliter l'accès des jeunes générations au logement, notamment en leur permettant de disposer d'un capital de départ au début de leur vie adulte. Dans un contexte de compétition accrue pour les compétences, les pays du G7 doivent également approfondir leur coopération afin de renforcer leur attractivité collective, favoriser la mobilité des talents et éviter que le vieillissement démographique ne s'accompagne d'une perte durable de capital humain.
Plus largement, les pays du G7 doivent renouveler leur contrat intergénérationnel. Le vieillissement ne doit pas opposer les générations mais conduire à mieux prendre en compte les effets de long terme des décisions publiques.
La transition démographique est appelée à devenir l'un des grands enjeux mondiaux du XXIe siècle. La baisse de la fécondité s'observe désormais dans toutes les régions du monde et dans l'ensemble des catégories de revenus. Si les pays du G7 en ressentent aujourd'hui les effets les plus visibles, ils ne sont que les précurseurs d'une évolution qui touchera progressivement une grande partie de l'humanité. En faisant de la démographie une priorité stratégique, le G7 démontrerait sa capacité à anticiper les mutations de long terme et renforcerait sa légitimité à porter les débats structurants qui façonneront le monde de demain.
Les propos tenus dans cet article n'engagent pas la responsabilité de l'Institut Open Diplomacy mais uniquement celle de leurs auteurs.
