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Y7 2026


« Il est nécessaire de porter un changement de discours sur la santé mentale » plaide Julia Clavel

Un entretien qui s'inscrit dans la série d'entretiens des membres de l'Institut Open Diplomacy

· Entretien Fellows

Dans un contexte de polycrise, entre brutalisation du monde et d’enchevêtrement de crises systémiques qui s’alimentent mutuellement, les troubles mentaux et psychiatriques touchent une part toujours plus importante de la population. Sans prise en charge à temps et à la hauteur du défi, Julia Clavel nous alerte, dans son premier roman L’âme de fond, sur la bombe à retardement que représente le sujet de la santé mentale.

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Votre roman d’anticipation L’âme de fond touche aux questions de la santé mentale. Vous la dépeignez comme un véritable sujet structurant pour notre société. En quoi la santé mentale constitue-t-elle aujourd’hui un tel défi collectif, selon vous ?

En débutant la rédaction du roman, je n’envisageais pasparticulièrement d’écrire sur le sujet de la santé mentale, je m’intéressais plutôt aux conséquences de la pandémie de Covid.

Pendant le Covid, tout le monde a avancé sans vraiment avoir le temps de réfléchir, parce qu’il fallait d’abord tenir. C’est seulement après que s’est manifestée une forme de crise existentielle collective. Beaucoup de personnes se sont demandé, parfois pour la première fois, quel sens elles donnaient réellement à leur vie et à leur travail. Et pourtant, nous avons assez peu tiré les leçons de cette période, ni collectivement sur notre système de santé, ni individuellement sur nos propres vies.

On parle aujourd’hui beaucoup plus de santé mentale mais les moyens alloués ne changent pas vraiment et le sujet est encore bien souvent traité de manière caricaturale : du développement personnel ou une situation à la Shutter Island. Or la majorité du spectre se situe quelque part entre les deux et il est assez peu
traité, y compris dans la littérature.

J’ai la conviction quec’est à travers la fiction qu’on peut s’adresser plus largement etintimement à chacun. Nous sommes avant tout des êtres d’affects et on ne convainc jamais autant qu’en donnant à ressentir.

Tous ces facteurs ontamené à ce roman.

Tout le récit est construit autour d’un malaise diffus, jamais explicitement
nommé, que ressentent les différents personnages, pris entre les contraintes de leur quotidien et leurs aspirations personnelles. La métaphore de la lame de fond prend alors tout son sens, avec une portée collective. Peut-on en déduire que la difficulté majeure liée à la santé mentale réside dans son caractère insidieux ? Comment appréhender cet enjeu ?

La santé mentale est une branche bien particulière de la santé, avecdes problématiques bien spécifiques.

Nous avons, par exemple, encore beaucoup de mal à recruter despsychiatres et des psychologues. C’est un exercice difficile, et pas toujours gratifiant. Nous sommes habitués à une médecine du diagnostic, du protocole et, avec un peu de chance, de la guérison. La santé mentale fonctionne différemment : les causes sont multiples, les parcours non linéaires, les progrès moins visibles.

Ce sont aussi des pathologies beaucoup plus insidieuses, et encore stigmatisées. Personne n’a honte d’une pneumonie. Beaucoup ont encore honte d’une dépression.

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Votre récit convoque des personnages avec des âges, de genres et aux parcours de vie différents. Il partage toutefois un point commun : ils sont tous urbains. Selon l’Institut Montaigne, on observe par exemple que les jeunes urbains sont plus touchés par les troubles de la santé mentale que les ruraux.
Est-ce donc un phénomène sur lequel vous souhaitiez insister ?

Pour autant, de l’aspect narratif, il est important de ne pas minorer les réalités et les besoins d’autres publics face à la santé mentale. La santé mentale arisienne avec un récit dans cet environnement urbain. J’ai par ailleurs moi-même grandi dans un milieu urbain donc c’était aussi plus aisé pour un premier roman de m’inscrire dans un cadre que je connaissais.

Pour autant, au-delà de l’aspect narratif, il est important de ne pas minorer les réalités et les besoins d’autres publics face à la santé mentale. La santé mentale concerne tout le monde, tout lieu de vie et tout corps de métiers confondus. Par exemple, les agriculteurs sont également très touchés par cette problématique.

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Votre ouvrage se structure autour d’un compte à rebours avant une date fatidique, le 21 décembre. Est-ce que vous considérez que nous sommes actuellement dans une course contre la montre pour agir face au développement des troubles mentaux et psychiatriques en France ?

Il s’agit en premier lieu d’un choix narratif pour suivre l’évolution des personnages et alimenter le suspense jusqu’au dénouement final, en donnant de l’urgence au récit.

Mais il y a aussi une urgence réelle.

Humaine, bien sûr, c’est évident.

Budgétaire et économique aussi. Aujourd’hui, les maladies psychiatriques entraînent des conséquences importantes pour l’assurance maladie, de par les arrêts de travail qui en résultent. Les troubles mentaux concernent aussi les entreprises, avec des conséquences sur la capacité à travailler des salariés et la productivité, ce qui constitue donc presque un sujet de compétitivité.

De confiance dans l’avenir également. Nous n’avons jamais fait aussi peu d’enfants, difficile de ne pas le lier, au moins en partie, à une
difficulté à se projeter.

Ce que je veux dire c’est qu’en creux, le sujet de la santé mentale irradie de nombreuses problématiques : économique, financière, sociétale, etc. Plus on tarde à prendre en main cet enjeu, plus le problème sera important. Sans tomber dans le catastrophisme, il faut être honnête et volontariste face à cette situation pour y répondre efficacement.

Vous esquissez des pistes avec l’accompagnement de Caroline, psychologue très attentionnée et investie, de ses patients, mais aussi un besoin de financements notamment. Quelles sont les principales mesures à mettre en œuvre aujourd’hui ?

Une part de la réponse se trouve dans une dimension individuelle : il ne faut pas tout attendre du collectif, de l’Etat. C’est un peu le message du roman : être honnête avec soi-même, avoir une vie en cohérence avec qui l’on est, respecter nos aspirations profondes, voilà d’abord et avant tout la clé. La consultation d’un psychologue peut nous y aider – la diversité des personnages, plus ou moins à l’aise avec la thérapie, montre qu’il y a plein de manières de le faire - mais c’est un engagement personnel avant tout.
Il y a pour autant également une dimension collective. Se faire aider a un coût, et un coût élevé. Il y aussi des problématiques d’accessibilité. Dans de nombreux en droits en France, l’un des premiers enjeux pour les patients, c’est de trouver des professionnels.

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Le troisième sujet consiste à faire changer les imaginaires. Comme pour les risques climatiques, on ne change pas les mentalités sans cela. La pop culture et l’art y ont un rôle important à jouer. La littérature permet de faire du commun et je suis persuadée que Germinal a fait plus pour la condition des mineurs que bien
des manifestes.

On me pose parfois la question de savoir si mon roman est un livre triste. Le sujet n’est pas léger
c’est certain mais je pense au contraire que c’est un roman optimiste au fond. Il a pour objectif de nourrir un questionnement personnel mais il ouvre les voies de la « rédemption » en quelque sorte. Ce livre montre qu’il y a plein de moyens de vivre mieux et qu’on a chacun en mains la possibilité de mener une vie qui nous correspond. Au risque sinon de tomber dans une dystopie.

Vous travaillez actuellement au sein du groupe EMEIS, spécialiste du soin et de l’accompagnement des personnes fragilisées. Comment le secteur privé peut s’engager sur ce sujet, notamment en matière de financements ?

Le rôle du secteur public est majeur, notamment en matière d’accès à la santé pour tous. Mais il ne pourra pas tout, d’autant moins dans un monde où la contrainte budgétaire est de plus en plus forte.

Les cliniques privées ont fait l’objet de nombreuses réformes ces dernières années :
autorisation, financement, dans un contexte d’instabilité politique… Avec notamment pour objectif de réduire les coûts. C’est bien sûr cohérent avec nos problèmes de finances publiques mais cen’est peut-être pas totalement favorable à la qualité de la prise en charge. La capacité à prendre des initiatives est également très limitée et très encadrée.

Pour autant, le secteur privé a beaucoup d’atouts à offrir. Il peut notamment faire qu’une prise en charge en soins médicaux et de réadaptation dans une clinique privée coûte deux fois moins cher à la Sécurité sociale qu’en établissement public, pour une qualité égale ou meilleure. Il également souvent plus innovant sur les prises, par exemple le développement de nouvelles thérapies et les expérimentations, quand on le lui permet.

Je crois en la complémentarité public-privé. C’est ensemble ens’appuyant sur nos forces et en palliant nos limites que nous construirons la prise en charge dont nous avons besoin.

Ancienne conseillère PME, artisanat, consommation et tourisme du Président de la République et du Premier ministre, vous avez une connaissance fine du fonctionnement de l’action publique. Comment l’État et plus globalement les pouvoirs publics peuvent agir en faveur de la santé mentale ?

Même si elle n’est pas très dans l’air du temps, on ne peut pas nierqu’il y a d’abord une dimension financement, car si ce n’est pas remboursé, on ne s’adresse qu’à une certaine partie de la population.

Il y a également une dimension formation. L’une des limites majeures est le manque de personnel soignant. Cela passe par la formation des professionnels mais aussi d’une façon plus large, dans les écoles et les entreprises. Comme pour la lutte contre la grippe, avec la diffusion de bonnes pratiques tel que le lavage des
mains, il faut sensibiliser le grand public. Il s’agit d’un travail de fourmi, peu porté par le politique car difficilement visible et qui s’inscrit sur le temps long.

Il y a enfin la question du discours, à l’image de l’initiative du ministre de la santé de mon roman. Beaucoup de personnes ont été surprises que j’écrive sur ce sujet, comme
si la santé mentale ne concernait que ceux qui vont “mal”. Je crois exactement l’inverse : apprendre à mieux se connaître, consulter un psychologue, chercher un meilleur équilibre, devrait être considéré comme une forme d’hygiène de vie, comme le sport ou l’alimentation. Il est donc nécessaire de porter un changement de discours au sujet de la santé mentale. J’espère que mon romany participe. Les responsables politiques doivent aussi y contribuer.

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Le dernière étude annuelle de l’Institut Open Diplomacy met en avant le concept de polycrise — crises géopolitiques, écologiques, économiques et politiques qui s’entremêlent. On retrouve dans votre récit le cas d’une entreprise énergétique accusée d’écocide, la cyberattaque d’un hôpital, en quoi la polycrise résonne avec votre travail sur la santé mentale et votre engagement personnel ?

Regarder les choses comme elles sont constitue une partie de la solution. Toutefois, attention au côté autoréalisateur des prédictions que l’on
nous répète sans cesse et qui finissent par infuser comme une fatalité. On ne parle pas beaucoup des choses qui vont bien. Alors qu’elles sont sources d’espoir et peuvent dessiner des solutions à nos défis.

Comme l’a dit Albert Camus, chaque génération se croit vouée à refaire le monde. Cependant, je suis persuadée que l’on se trouve à un changement de cycle, un moment de bascule. L’ancien modèle est déjà à bout de souffle alors que le nouveau n’a pas encore complètement émergé. C’est donc par nature un moment de frictions, d’incertitudes. La démocratie ne semble plus tout à fait fonctionner mais aucun autre modèle n’apparaît plus convaincant. Les corps intermédiaires ne jouent plus leurs rôles mais n’ont pas été remplacés. Les réseaux sociaux sont à la fois des multiplicateurs et des accélérateurs de tension.

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Nous faisons aujourd’hui face à deux facteurs qui résonnent : la conscientisation d’une multitude de problématiques à relever et e n même temps l’absence de projet commun pour y répondre, qui permettrait de se projeter collectivement vers l’avenir. Nous sommes tellement enlisés dans le court terme que l’on oublie ce besoin de construire une nouvelle ambition partagée. C’est
aussi à cela que de nouveaux imaginaires doivent contribuer.

Vous avez été délégué au Y8 en 2012, qu’est qui vous a le plus marqué de cette expérience ? Qu’est-ce que vous en retenez aujourd’hui ? Comment cela a nourri vos engagements personnels ?

J’ai adoré àplusieurs égards cette expérience. J’ai aimé la construction des propositions
sur plusieurs étapes : au sein de sa délégation, puis à l’échelon européen, au niveau international enfin. Je trouve que ce temps long distingue le Y8 d’autres initiatives proches et le rend plus proche de la réalité. Personnellement, cela m’a amené à plus me mobiliser que ce j’avais pu le faire pour d’autres programmes de ce type. Ce contexte crée aussi un collectif plus fort.

A ce titre, l’autre aspect qui m’a marqué est celui des rencontres enrichissantes avec d’autres personnes intéressées par les mêmes problématiques que moi, la volonté partagée
de vouloir contribuer à quelque chose de plus grand, sans pour autant nécessairement partager les mêmes visions. Certains participants sont devenus des amis et beaucoup ont fait progresser ma réflexion.

Par la suite, cetteexpérience m’a été utile dans le cadre de négociations et de missions à l’international. En retrouvant des personnes croisées lors du Y8 ou des profils similaires, cela m’a permis de mieux comprendre les attentes et le langage de mes interlocuteurs, ce qui rend le reste bien plus simple. Parce qu’au fond, la coopération internationale reste avant tout une aventure humaine.

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L'Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 est un think tank reconnu d'intérêt général.

En 2025, face au contexte géostratégique et pour concevoir la matrice intellectuelle du Y7 que l'Institut organise pour la France en 2026, il s'est donné comme mission de « Comprendre et combattre la polycrise ».

Cette série d'entretiens avec les Fellows de l'Institut vise à mettre en avant les diverses formes d'engagement des membres de l'Institut à travers des entretiens approfondis et personnalisés.

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