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« Un EU Space Act structurant est indispensable pour inscrire durablement le spatial européen dans une logique de souveraineté et de durabilité » estime Laurence Monnoyer-Smith

Un entretien qui s'inscrit dans la série d'entretiens des membres de l'Institut Open Diplomacy

6 mai 2026

Dans le cadre de son travail sur la polycrise, l’Institut Open Diplomacy poursuit ses entretiens avec des personnalités reconnues pour leur expertise. Cet échange avec Laurence Monnoyer-Smith, directrice du développement durable au CNES, se concentre principalement sur la crise écologique du spatial, en lien avec les dimensions géopolitiques, économiques et politiques. Le secteur spatial y apparaît à la fois comme un miroir de la polycrise et comme un possible levier de réponse, à condition d’en repenser les finalités, les coopérations et les modèles de développement.

Comment décririez-vous la situation actuelle du spatial ?

Nous sommes dans une situation complètement unique dans l’histoire du spatial, marquée par une transformation profonde de l’ensemble des déterminants du développement de l’industrie par rapport à ce que nous avons connu dans les années 1950.

Le contexte de guerre froide se traduisait notamment par une compétition exacerbée entre deux puissances sur la maîtrise de la technologie et de la science. Du côté des États-Unis, les avancées spatiales étaient aussi portées par un narratif, celui de la « nouvelle frontière ». Ce narratif s’accorde avec l’histoire culturelle du pays, valorisant l’appropriation et le dépassement de soi.

Cette dynamique de compétition, bien qu’ayant en partie laissé place pendant quelques décennies à des formes de coopération, a longtemps structuré les programmes spatiaux mondiaux.

Cependant, ce qui recompose aujourd’hui profondément le secteur, c’est la diminution des coûts d’accès à l’espace et l’allongement de la chaîne de valeur. De récentes ruptures technologiques permettent à l’humanité de se positionner dans une dynamique expansionniste qui, jusqu’à maintenant, n’avait été envisagée que dans la littérature et le cinéma.

Le spatial contemporain nous offre les moyens de nous déployer, y compris avec des logiques prédatrices, ailleurs que sur la planète. Aux États-Unis, cela est porté par une forme d’hubris particulièrement marquée, tandis qu’en Chine notamment, cela passe par un récit national de conquête et d’affirmation d’une identité culturelle très forte. Les puissances vont dans l’espace non strictement pour la science, mais pour des raisons géopolitiques.

L’Europe, quant à elle, dispose de moyens plus limités et doit conjuguer à la fois l’expression de sa souveraineté et le maintien de son accès à l’espace. Pourtant, son excellence technique et technologique, qui est réelle, est mise sous pression par d’autres puissances qui menacent d’assécher totalement le marché. Ainsi, le marché privé européen du spatial risque de se réduire fortement dans les prochaines années sous l’effet de cette logique expansionniste des États-Unis, et en particulier de SpaceX. Le marché restant dépendra principalement de commandes publiques, rendues nécessaires pour des besoins de souveraineté étatiques et européennes. L’Europe, en cela, se distingue de la vision outre-Atlantique par un attachement plus fort à la protection des communs (dont l’espace extra-atmosphérique).

Vous évoquez une transformation de la chaîne de valeur spatiale. Où en est-on aujourd’hui ?

Par rapport aux années 1950, aujourd’hui, toute une série de services utilisant la donnée spatiale peut se déployer. L’Europe a de très bons acteurs et reste la seule au monde à mettre en accès libre la donnée publique (notamment le projet Copernicus d’observation de la Terre), même si cela permet aussi à des acteurs comme Amazon ou Google de capter une partie de la valeur. Néanmoins, cela permet de conserver une expertise de très haut niveau.

En revanche, le développement de services applicatifs liés à l’utilisation de la donnée est excessivement long et, pour l’instant, ne répond pas encore aux ambitions économiques qui avaient été projetées. Les raisons sont multiples : il manque des intermédiaires dans la chaîne de valeur, les usagers finaux ne sont pas encore prêts à payer, et, en réalité, le marché n’existe pas encore vraiment. Des dispositifs ont été tentés pour répondre à ce problème (notamment le Space for Climate Observatory (SCO) du CNES) qui finance des projets à destination des territoires, mais cela peut prendre encore vingt ans, voire ne jamais vraiment décoller. Tout dépendra de la capacité du marché à intégrer de l’IA susceptible d’apporter une importante valeur ajoutée dans un contexte d’usage simplifié.

Sur la partie aval, des entreprises peinent à stabiliser leur modèle économique et à trouver des utilisateurs. En effet, les principaux utilisateurs de la donnée spatiale restent aujourd’hui majoritairement publics, et rencontrent encore des difficultés à transformer cette ressource en applications concrètes. Un décalage persiste entre l’offre technologique et la demande, faute d’intermédiaires et de mécanismes de financement adaptés notamment. Sur la partie amont, le financement de rovers martiens peut nourrir l’imaginaire collectif, mais il ne constitue pas, à ce stade, un marché structuré. Le marché des mini-lanceurs en revanche se structure progressivement et se trouve au cœur d’une intense compétition européenne et internationale. La France soutient des entreprises comme MaiaSpace (filiale d’Ariane Group), et Latitude mais il y en a bien d’autres en Europe.

Observez-vous aujourd’hui un recul de la coopération internationale dans le domaine spatial ?

Oui, et c’est un constat préoccupant. Avec la fin de l’ISS, (Station Spatiale Internationale, au sein de laquelle Sophie Adenot est partie le 13 février 2026) qui devrait se terminer à l’horizon 2035, nous sortons d’un modèle hérité de la coopération scientifique internationale, qui est dans l’ADN des chercheurs, pour entrer dans un monde dans lequel les logiques nationales reprennent le dessus.

C’est un symptôme, parmi d’autres, de la perte de pouvoir de la science dans l’aventure spatiale. Chacun va vouloir développer sa station, souvent pour des raisons de prestige national. Il ne faut pas présenter la science comme le moteur principal de ces dynamiques. La recherche scientifique garde une place importante, mais elle n’est pas ce qui structure ces grandes ambitions.

Comment analysez-vous les réponses européennes actuelles ?

Ce recul international de la coopération se voit également, dans une certaine mesure, à l’échelle européenne. L’augmentation du budget de l’Agence spatiale européenne (ESA) (plus de 22 milliards € souscris à la dernière conférence ministérielle en 2025, en augmentation de 30% par rapport à 2022) permet surtout d’obtenir des retombées industrielles nationales. Dans ce contexte, les initiatives intergouvernementales dans les projets spatiaux ne traduisent pas nécessairement de la coopération. Il en résulte une forme d’archipélisation du paysage spatial européen.

S’agissant d’IRIS² (programme européen de constellation de télécommunication prévu à l’horizon 2029), la situation de financement illustre ces tensions. Certains États membres, notamment l’Allemagne, n’ont pas contribué au niveau initialement attendu, considérant qu’une coopération avec des partenaires États-Uniens est encore possible. Cela renforce, à ce stade, l’idée d’un risque de fragmentation, plutôt que de coopération européenne.

Quels signaux d’alerte émergent aujourd’hui sur l’évolution du spatial ?

Le premier signal concerne les fragilités croissantes de la coopération européenne dans le domaine spatial. Des dissensions géopolitiques très marquées existent au sein de l’ESA, notamment dûes à un atlantisme allemand important qui est observable aussi dans d’autres domaines politiques. Cette dynamique se traduit par un risque d’archipélisation de la capacité : multiplication des agences spatiales, montée des intérêts nationaux, et difficultés de coordination alors même que la nécessité de justifier ces activités au regard des limites planétaires est de plus en plus reconnue. Le développement en parallèles de constellations nationales générant les mêmes services présenterait un vrai danger en accentuant le risque d’une désagrégation des capacités de coopération.

Un autre signal, de nature sociétal, mérite une attention particulière. Dans un contexte d’aggravation des dérèglements climatiques, l’allocation financière allouée aux projets spatiaux va progressivement être mise en question. Certains grands projets annoncés, comme les ambitions martiennes, les data centers en orbite ou le space-based solar power, apparaissent à ce stade très peu crédibles, tant sur le plan technique que sur le plan économique et énergétique. L’incohérence entre le développement d’une activité spatiale, parfois non régulée, et les conséquences du dérèglement climatique va devenir de plus en plus visible. Il est difficile d’imaginer que, dans un monde de crises climatiques répétées, des budgets importants consacrés à certaines activités spatiales, en particulier le vol habité, ne soient pas contestés dans le débat public.

Pourtant, le secteur spatial peine encore à reconnaître pleinement qu’une critique sociale importante de certaines activités est en train d’émerger. Le secteur cumule plusieurs facteurs : concentration capitalistique, personnalités critiquables, retombées souvent perçues comme faibles, et mise en danger du bien commun orbital, en particulier en orbite terrestre basse (LEO) et très basse (VLEO). À moyen terme, ces facteurs combinés pourraient intensifier les tensions.

Ensemble, ces signaux indiquent clairement que le secteur traverse un moment de bascule historique.

Les initiatives françaises et européennes de durabilité (trajectoire de décarbonation du spatial français, EU Space Act) sont-elles à la hauteur des enjeux ?

Plusieurs initiatives récentes, comme la trajectoire de décarbonation du spatial français et la proposition de loi européenne EU Space Act, visent effectivement à intégrer les enjeux environnementaux dans les politiques spatiales. Bien qu’étant des avancées positives, elles ne reflètent pas la dynamique générale du secteur. Il est important de comprendre dans quelles conditions elles ont émergé.

Du côté français, la réussite de l’initiative a reposé sur plusieurs facteurs : une mobilisation de quelques acteurs très engagés, une bonne entente entre les acteurs, notamment la Direction Générale des Entreprises (DGE), et un travail pendant près de deux ans pour structurer une trajectoire crédible. Ce processus, ayant fait face à de multiples réticences, a demandé un effort considérable et reste encore fragile. À ce stade, ne s’agit pas encore d’une dynamique générale, mais plutôt d’un acte très volontariste porté par une poignée de personnes déterminées à faire évoluer le secteur. Néanmoins, la dynamique est fortement soutenue par le CNES qui anime le comité de filière (COSPACE) avec TAS et on peut espérer qu’elle continue à jouer pleinement son rôle d’animateur technique et industriel pour la transformation de la filière.

Des démarches similaires ont été menées à l’échelle européenne, notamment pour faire émerger une feuille de route de décarbonation à l’ESA, ou pour introduire le volet de durabilité dans la proposition de loi EU Space Act. Ces avancées reposent principalement sur un réseau international d’acteurs dans les institutions et dans certaines entreprises, qui fait circuler les idées et permet d’avancer sur ces enjeux. D’autres pays ont publié des empreintes carbone de leurs activités spatiales, mais le travail est beaucoup moins écosystémique que la feuille de route française.

Certaines institutions et organisations voient un passage d’initiatives individuelles à une forme de prise de conscience plus collective, puis une entrée dans des processus de mise en œuvre. Le mouvement restera lent tant qu’il n’y aura pas d’obligations ni de retombées financières. A ce titre, l’introduction par la Commission européenne du secteur spatial dans la taxonomie constitue un signal encourageant pour les acteurs de la reconnaissance de leurs efforts.

Vous avez évoqué des contestations grandissantes sur le vol habité. Le débat public sur le spatial vous paraît-il mieux posé aujourd’hui ?

Le débat est de mieux en mieux posé : des échanges récents dans l’espace public montrent qu’il devient possible de poser sereinement la question de la pertinence d’une partie de l’activité spatiale, en particulier le vol habité. Ce débat mérite d’exister, et il est salutaire qu’il s’ouvre. Mais il faut éviter la métonymie : le vol habité est une petite partie de l’activité spatiale, même si c’est la plus visible. Cela ne résume pas l’ensemble des enjeux.

La question du vol habité devrait être avant tout une décision politique, et non préemptée par l’industrie. Il faudrait un véritable débat démocratique sur ce point. Toutefois, ce débat n’est pas le cœur du sujet démocratique lié au spatial. De nombreux angles morts demeurent, qui méritent une place dans ce débat : déploiement des constellations, place de l’Europe et maintien de la souveraineté d’accès à l’espace, importance de la donnée spatiale pour le suivi des conséquences du dérèglement climatique, fuite en avant technologique, débris spatiaux, sensibilisation du grand public, etc. Les citoyens connaissent peu le secteur spatial finalement, ce qu’il apporte étant très peu visible par rapport à des sujets spectaculaires comme le tourisme spatial ou les débris.

Un autre angle mort majeur concerne la place des femmes, ou plutôt, l'absence totale de valorisation du capital féminin de l'industrie spatiale. La valorisation d’un départ féminin dans l’espace, le premier depuis 25 ans (Sophie Adenot) ne doit pas masquer la sous-représentation structurelle des femmes dans l’industrie spatiale, en particulier aux postes de visibilité et de pouvoir. Il s’agit là d’un enjeu de fond.

Quelles pistes permettraient, selon vous, de rendre le spatial européen plus soutenable, plus résilient et plus légitime ?

Une première piste serait l’émergence d’un récit européen du spatial, durable et résilient. Cela nécessite un cadre juridique plus structurant, notamment avec un EU Space Act capable d’installer un édifice permettant au spatial européen de s’inscrire dans la durée, en articulant durabilité et souveraineté. Cela nécessite également davantage de synergies entre pays, via un partage des efforts et une mutualisation importante des moyens.

Une telle coopération pourrait permettre une meilleure résilience des infrastructures spatiales dans un contexte de vulnérabilités croissantes, notamment face aux effets du changement climatique. Dans ce sens, une forme d’archipélisation pourrait même devenir positive si elle prenait la forme d’un réseau européen décentralisé mais coordonné. Enfin, une reconfiguration du rôle du privé est probable, avec une place plus forte de la commande publique. Cela renforce la question centrale : un financement public qui n’est pas socialement acceptable devient fragile. Le positionnement socialement acceptable du spatial européen deviendra donc un enjeu majeur.

Quelles innovations sont nécessaires pour parvenir à un récit spatial durable et résilient ?

Les premières transformations concernent les innovations techniques : mutualisation des infrastructures, circularité, amélioration des interactions bord-sol, et développement d’approches d’éco-ingénierie. Ces dernières reposent sur des enjeux de nouveaux matériaux, de recyclage, d’allongement de la durée de vie satellite, et plus généralement de nouvelles conceptions système capables de réduire fortement l’empreinte environnementale du secteur. En effet, les ordres de grandeur de réduction d’empreinte à atteindre d’ici 2050 sont considérables.

Mais les verrous les plus complexes sont organisationnels et sociétaux. Une réflexion sur la sobriété est nécessaire, notamment dans les télécommunications et la gestion des données : stockage froid ou tiède des données, limitation de la donnée chaude, réinvention des processus d’accès, de recalcul et de modélisation. Les obstacles ici sont moins techniques que sociaux et organisationnels, tant la contradiction entre l’expansion continue des télécommunications et les objectifs climatiques est importante. La contrainte budgétaire peut néanmoins devenir une opportunité. Elle oblige à faire des choix et peut forcer une créativité plus sobre. Enfin, une question d’acceptabilité sociale devient centrale : qu’est-ce qui est désirable dans le spatial ? Qu’est-ce qui doit être poursuivi, limité ou arrêté ?

Le spatial apparaît ainsi comme un miroir de la polycrise, mais aussi, potentiellement, comme un levier pour y répondre, notamment par un meilleur usage de la donnée spatiale et par une intensification de la coopération.

L'Institut Open Diplomacy, fondé en 2010 est un think tank reconnu d'intérêt général.

En 2025, face au contexte géostratégique et pour concevoir la matrice intellectuelle du Y7 que l'Institut organise pour la France en 2026, il s'est donné comme mission de « Comprendre et combattre la polycrise ».

Cette série d'entretiens avec les Fellows de l'Institut vise à mettre en avant les diverses formes d'engagement des membres de l'Institut à travers des entretiens approfondis et personnalisés.